« Ayiti Toma. Au pays des vivants », à la rencontre d'un peuple magique

Projeté le mercredi 4 mars à Paradox, nouveau nom de Café des Arts à Pétion-Ville, le film de Joseph Hillel, « Ayiti Toma. Au pays des vivants », se propose de montrer Haïti au-delà de ses malheurs, de ses morts-vivants. La vidéo ouvre l'oeil du spectateur sur plusieurs pistes : histoire, aide humanitaire, victimes du séisme du 12 janvier 2010, vaudou. Lumière sur ce film documentaire qui souligne la sensibilité d’un fils d’Haïti, immigré au Québec avec ses parents pour fuir la dictature de Duvalier…

Publié le 2015-03-09 | Le Nouvelliste

Culture -

Par Martine Fidèle Le Nouvelliste (L.N.) : Réaliser un film, c’est toute une aventure. « Ayiti Toma. Au pays des vivants » qui part à la rencontre d’un peuple magique, ne serait-ce pas un chemin qui vous a permis de partir à la rencontre de ce fils d’Haïti plongé dans la culture québécoise ? N’est-ce pas là le déclic, la nécessité intérieure qui vous a poussé à porter ce projet de film jusqu’au bout ? Joseph Hillel (J.H.): Chaque film se révèle un voyage pour moi. Si mon film donne l’impression d’être motivé par une quête identitaire, ce n’était aucunement mon intention. Ces histoires, on les a vues et revues et ça ne m’intéressait certainement pas de retourner dans ces sentiers battus. D’ailleurs, j’étais déjà attiré par mon pays de naissance bien avant de réaliser ce film, mais c’est le séisme de 2010 qui m’a véritablement ramené ici. D’abord, non pas comme cinéaste, mais comme humanitaire. Je venais de terminer un film et j’ai décidé de me porter volontaire bénévole auprès d’une organisation humanitaire du Québec. C’était la première fois de ma vie que j’allais passer trois mois à travailler dans des camps avec des milliers de déplacés. Après ces trois premiers mois, en travaillant comme réalisateur ou comme «fixeur» pour différents médias internationaux et ONG, j’ai pu observer comment on traitait (et surtout maltraitait!) l’information venue de là-bas. Au fil des mes rencontres, de mes entrevues, de mes observations, j’ai compris comment j’avais pu être leurré par les grands médias avides de catastrophes, et comment l’aide humanitaire savait se transformer en business. C’est pourquoi, plutôt que de faire un autre film sur le dysfonctionnement de cette aide internationale et d’illustrer une fois encore ce qui ne marchait pas en Haïti, j’ai choisi de prendre le temps d’observer et d’écouter, de parler créole, d’étudier et d’essayer de comprendre Haïti et sa culture au-delà des clichés habituels, bref de vivre et de présenter, autant que possible, mon pays natal de l’intérieur. L.N. : Ouvrons un champ sur les angles que vous avez voulu montrer. J.H. : Ce plongeon dans le bouillon de ma culture d’origine m’a permis de montrer qu’il n’y a pas que la laideur et la misère, que les Haïtiens ne constituent pas seulement un peuple tourmenté par une histoire cruelle et frappé par des désastres à répétition. J’ai voulu simplement et humblement documenter la réalité afin que l’on puisse regarder en face ce peuple qu’on prétend vouloir aider, car la vie ici reprend toujours son chemin quoi qu’il arrive. Elle s’exprime dans une culture foisonnante, invitante, rassembleuse, et ce tant en musique, en littérature, en peinture qu’en danse. Pour moi, cette culture nourrit l’espoir toujours très vivant en Haïti, espoir qui est à la source même de ce film. L.N. : Ce pays que vous mettez en lumière dans ce film, c’est aussi le pays de votre grand-mère, le pays de Mangette. En quoi vous a-t-il fasciné ? J.H. : Lorsque j’étais jeune, mes parents voulaient repartir à zéro. Ils ne voulaient pas que nous parlions créole. Ils préféraient nous voir, mes frères et moi, intégrer la société québécoise. N’empêche, chaque jour au retour de l’école, les plats créoles nous attendaient à table, épicés par des récits de ma grand-mère Mangette (Georgette Jeanty Anglade). Ses histoires nous semblaient surréalistes. Il s’agissait de souvenirs tumultueux, des histoires violentes et parfois magiques de gens qui avaient été forcés, dans les années 60, d’immigrer en plein hiver au Québec. Mes parents avaient gardé des souvenirs plutôt amers de leur Haïti, ce pays qui, à l’arrivée de Duvalier, était devenu autre. C’est beaucoup plus tard, il y a seulement une quinzaine d’années, que j’ai réellement commencé à m’intéresser à mon pays d’origine, à la suite du décès de ma grand-mère Mangette. Ses souvenirs, ses chansons, sa cuisine, ses douceurs me manquaient. Contrairement à d’autres qui avaient été forcés de quitter le pays, Mangette ne parlait pas d’Haïti amèrement. Elle demeurait fière de ses origines et de son Haïti chérie. L.N. : Les sages africains aiment souligner que le visiteur voit ce qu’il veut voir. Question un peu subjective, qu’avez-vous saisi dans votre objectif ? J.H. : D’abord, je ne suis pas un visiteur. Je suis un Haïtien, un « diasp », d’accord, mais Haïtien tout de même. Ensuite, la lecture de ce pays me semble plutôt plurielle. J’étais très intéressé à saisir cette multitude de points de vue dans mon objectif et même à jouer avec les contradictions. Par exemple, ces joutes oratoires sur la politique en Haïti (un vrai sport national chez les Haïtiens de partout !) m’ont toujours fasciné ! L.N. : Dans « Ayiti Toma. Au pays des vivants », plusieurs voix s’enchaînent : politiciens, intellectuels, jeunes rescapés, vaudouisants, dont Konpè Filo, Sean Penn, Camille Chalmers… Parlez-nous de ces voix. J.H. : J’ai passé plus de deux ans ici pour faire ce film et franchement ça ne m’a pas pris une très longue immersion pour comprendre que le pays où j’étais né, l’Haïti de mes parents, le pays enchanté de Mangette, avait radicalement changé. Surtout, je réalisais que malgré tout ce que j’avais lu, vu et entendu, Haïti avait encore énormément à m’apprendre… pas seulement à moi d’ailleurs : à nous tous. Je souhaitais donc, avant tout, donner la parole aux «natif-natal» eux-mêmes. Afin de tracer un portrait riche et multicolore (comme la culture haïtienne !), j’ai ajouté en contrepoint des témoignages qui me semblaient éclairants et pertinents. Que j’ai fait de belles rencontres ici ! D’ailleurs, plusieurs de celles-ci ne se sont malheureusement pas révélées dans le montage final. J’avais accumulé du matériel : les choix ont été durs. Le point commun de toutes ces voix est que tous les participants à ce film souhaitent que cette culture, unique en son genre, soit prise en compte et placée au fondement de son avenir pour que se construise enfin Ayiti Toma, ce pays de tous les possibles.

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