La morale n’est autre chose que le problème de l’action et de sa valeur. L’action nous presse de son urgence et nous contraint sans cesse à prendre position entre le permis et le défendu ; le bien et le mal ; le devoir et la fantaisie. On ne saurait se dérober. Il nous faut choisir ; on ne peut pas ne pas choisir ; car ne pas choisir, c’est encore choisir de vivre et d’exister d’une certaine manière. Nous sommes condamnés à la liberté de choisir, c’est une obligation inéluctable.
Le bonheur et le courage sont deux sentiments sur lesquels on ne peut mettre aucun coefficient. On ne peut ni imposer le bonheur par une loi ni enseigner le courage par la force. Ils résultent le plus souvent d’un mélange subti de transformation intérieur et de conditions extérieures favorables. Vivre, c’est connaître chaque jour de nouvelles aventures ; entreprendre de nouvelles activités ; assumer de nouvelles responsabilités ; écrire de nouvelles pages non seulement dans sa vie, mais encore dans l’histoire de son pays. L’homme est un être insatiable qui n’est jamais satisfait de son état. C’est l’amélioration constante de sa situation qui le condamne à l’action, à la recherche du bonheur, qui le pousse vers l’exploit pour atteindre la gloire en développant son sens critique et son amour pour la patrie. C’est d’ailleurs la finalité suprême de l’existence. Lorsqu’il dit : « mourir est beau pour le drapeau pour la patrie », il le dit avec fierté, assurance et conviction.
La téléologie est une branche de la philosophie qui s’intéresse à la finalité. Elle permet de distinguer deux écoles de pensée : l’une qui nie toute idée de finalité en affirmant la foncière absurdité de l’histoire comme fruit du hasard et de l’imprévu: l’autre qui affirme au contraire qu’elle obéit à un dessein qui peut –être déterminé de l’extérieur par un principe transcendant ou idéal ou au contraire le produit d’une logique et des forces immanentes. Les grandes puissances à l’image de l’Allemagne, des USA et de la France ont cherché à nous diviser à un moment où nous avons besoin d’unité. Elles ont essayé de nous distraire à un moment ou nous avions besoin de concentration .Elles ont cherché à nous amuser à un moment où nous avions besoin de parler sérieusement. Elles ont essayé de nous entrechirer à un moment où nous avions besoin de nous rassembler pour résoudre nos problèmes. Des problèmes qui n’avaient ni couleur, ni race, ni classe sociale ; mais des problèmes qui nous intéressaient tous sans distinction. On devait gérer la guerre civile du 6 septembre 1902 après la chute du président Tirésias Simon Sam, 5 ans après l’affaire Luders et 13 ans avant l’occupation américaine.
Le jeu des intérêts particuliers
L’histoire obéit à deux lois fondamentales: la première est de ne pas oser mentir; la seconde de ne pas craindre d’exprimer toute la vérité. La diplomatie a toujours été le jeu des intérêts particuliers, c’est-à-dire la conduite des négociations entre les nations en réglant les problèmes sans violence. Cependant, il existe une différence entre la diplomatie et la politique étrangère même si elles sont étroitement liées, complémentaires et indissociables l’une de l’autre. La politique étrangère correspond aux choix stratégiques des plus hautes autorités de l’État. Elle relève directement de l’exécutif et du chancelier ; tandis que la diplomatie est la mise en œuvre de la politique étrangère par l’intermédiaire des diplomates.
Au début du XXe siècle, les USA et l’Allemagne déployaient des escadres dans la Caraibe. Les USA envisageaient de construire le canal de Panama pour relier la côte pacifique à la côte est et de pénétrer davantage en Amérique latine. L’Allemagne voulait déployer sa puissance militaire pour renforcer son commerce et son pouvoir financier en Haïti. A cette époque, les USA n’avaient pas officiellement rejoint la Première Guerre mondiale; mais ils voulaient mettre fin à toute tentative de l’Allemagne de mettre en place une base en Haiti. Ils avaient voulu également protéger le canal de Panama qui avait ouvert ses portes l’année précédente. L’occupation américaine a également mis fin aux liens étroits, financiers et commerciaux qui unissaient Haïti à la France; mais elle n’ a pas pu détruire les attaches culturelles. La France, à l’époque, était un allié des USA et une concurrente impérialiste dans la Caraïbe.
Le 6 septembre 1902, Haïti a eu l’occasion de prouver au monde entier que l’héroïsme n’est pas seulement le monopole des grandes nations et surtout des grandes puissances. On devait former en Haïti un gouvernement provisoire. Deux candidats devaient s’affronter pour le fauteuil présidentiel :le général Nord Alexis «Tonton nord » fortement appuyé par l’Allemagne en raison de son grand âge et l’anthropologue Anténor Firmin, auteur de « l’Égalité des races humaines » appuyé par l’Angleterre pour son savoir et son élégance. Par l’intermédiaire du Steamer allemand, l’Allemagne avait expédié des armes et des munitions au général Nord Alexis pour armer les rebelles du Nord. L’amiral Hammerton Killick, firministe notoire, commandant de la flotte haïtienne qui ne disposait que d’un seul bateau de guerre baptisé « la Crête -à-Pierrot », s’était révolté contre le gouvernement provisoire de Nord Alexis. Il confisqua le navire allemand qui transportait des armes et des minutions au gouvernement provisoire du général haïtien Nord Alexis.
Un autre navire de guerre allemand le «Panther », mis a la disposition du gouvernement provisoire, reçut l’ordre de s’emparer du vaisseau haïtien et de son commandant. Il demeure entendu que la «Crête-à-Pierrot» a été déclarée « navire pirate » par le gouvernement provisoire. Mais l'Allemagne ne se rendait même pas compte de la détermination et du courage de l’amiral Killick. Aux Gonaïves où s’était installé le gouvernement firministe, les Allemands ont eu la surprise de leur vie lorsque le vaisseau « Panther », commandé par Eckermann, apparut au large de la rade de la ville. L’amiral Killick, qui se trouvait à terre , se précipita à bord et ordonna à son équipage d’abandonner le navire. Les Allemands, qui ne comprenaient rien à cette manœuvre, sommèrent l’amiral killick de se rendre. Il refusa net et une fois qu’il était sûr que les marins haïtiens qui avaient laissé le navire étaient hors de danger, l’amiral Killick, accompagné du docteur Coles qui était ivre et qui ne voulait ou ne pouvait pas quitter le bateau, s’enveloppa du drapeau haïtien et l’amiral fit sauter la « Crête-à-pierrot » en mettant le feu aux minutions confisquées, dans la tradition des grands commandants de navire. Les marins allemands tout étonnés ne pouvaient pas croire à un acte aussi héroïque.
En faisant sauter son bateau, Killick a non seulement empêché la saisie d’un navire haïtien par les Allemands, mais encore il a pu détruire les minutions allemandes qu’il avait saisies. Il a failli aussi sauter le « Panther » d’après ce que rapporte un membre de l’équipage allemand. Après cet événement extraordinaire, l’influence allemande en Haïti s’estompa après que les marines américains eurent envahi Port-au-Prince le 28 juillet 1915. Cette occupation dura 19 ans. La presse internationale a eu à féliciter les Allemands pour leur action primitive.
Islam Louis Etienne
L’exploit de l’amiral Hammerton Killick
La morale n’est autre chose que le problème de l’action et de sa valeur.