À propos des vêpres de Jérémie

Dr Jean Hénold Buteau «Las cosas que mueren jamás resucitan, las cosas que mueren no tornan jamás.

Dr Jean Hénold Buteau
22 août 2014 — Lecture : 7 min.
Dr Jean Hénold Buteau «Las cosas que mueren jamás resucitan, las cosas que mueren no tornan jamás. ¡Se quiebran los vasos y el vidrio que queda es polvo por siempre y por siempre será!» (Les choses qui meurent ne ressuscitent pas, Les choses qui meurent ne reviennent pas Les verres se brisent et des brins de vitres demeurent, De la poussière de vitres pour toujours et ainsi pour toujours) Alfonsina Storni Le 5 août 2014 ramenait le cinquantième anniversaire des Vêpres de Jérémie, en allusion aux Vêpres siciliennes survenues sept siècles plus tôt. Ce drame avait fait suite à l’invasion des Treize de Jeune Haïti.En une nuit et la journée d’après, des hordes civilo-militaires (entendez milice aveugle armée et une soldatesque rendue aux pieds du dictateur) s’abattirent sur cette ville emportant femmes, hommes, enfants et vieillards. Des familles entières disparurent pendant ces deux jours de furie. J’ai connu quelques Villedrouin au Petit Séminaire Collège St Martial. Des Drouin et des Numa, je garde en mémoire le souvenir de leur regard fier, altier face au peloton d’exécution. Je me souviens aussi des larmes versées par mon père au cours de notre déjeuner familial ce jeudi 12 novembre 1964, car il était l’ami de Numa père. Cependant cet article n’a nullement pour objet d’honorer uniquement la mémoire de ces innocentes victimes de la terreur fasciste. Parallèlement aux multiples hommages qui leur ont été rendus, d’autres voix, moins nombreuses certes,plutôt rares même, heureusement, se sont également élevées pour nier l’existence du massacre de Jérémie. Selon ces voix, des paysans exaspérés des abus de la bourgeoisie mulâtre de Jérémie auraient commis ces crimes. Devrais-je rappeler que le drame de Jérémie n’a pas été le seul massacre effectué par le régime de François Duvalier. Il y eut, quelques mois plus tôt, celui des paysans de Thiotte et de Belle-Anse (à l’époque appelée Saltrou), celui des familles Bajeux, Benoît Edelyn, à Port-au-Prince, des Napoléon à Croix-des-Bouquets, etc. Définitivement non. Cela ne vaut pas la peine. Du moins, oui, cela vaut la peine mais pas pour convaincre ni non plus pour entamer une polémique. D’ailleurs il ne sera nullement question ici de prouver quoi que ce soit. Cela aurait été une insulte à la mémoire de ces pauvres victimes. J’ai toujours perçu la fortune académique ou intellectuelle comme étant ce qu’elle est : une fortune. Elle est fonction d’un ensemble de circonstances qui ne sont pas toutes l’expression de nos mérites personnels. Elle ne devrait pas se convertir par conséquent en instrument de domination ni non plus en outil de querelle. Force est cependant de constater la profonde ignorance que reflète cette nouvelle version des événements. Ignorance des faits tels qu’ils se sont produits mais surtout ignorance tout court. Le problème de couleur a constitué depuis l’aube de notre histoire une constante de la dynamique des luttes sociales et politiques. Ignoré et oublié à dessein par certains ou surdimensionné également à dessein par d’autres, il a cependant été présent dans tous les moments de crise ou chaque fois que les couches défavorisées ou moins aisées interpellaient ou interrogeaient la domination des oligarchies. Nous disons bien « des oligarchies », car ce phénomène concerne surtout les deux oligarchies, noires et mulâtres, dans leur combat pour la prise du pouvoir politique et l’accaparement des richesses. Il est évident que la composante raciste constitue un substrat indissociable de ce problème et qu’elle comporte également un certain mépris à l’égard des masses. Cependant, ce mépris n’est, malheureusement, pas l’apanage de la seule oligarchie mulâtre. Par conséquent les antagonismes auxquels font référence ces néoduvaliéristes concernent très peu les masses paysannes et urbaines proprement dites. Celles-ci ne perçoivent pas plus de différences entre les oligarchies, noires et mulâtres, que celles qui existeraient entre un stylo rouge et un stylo noir. Ce que peut-être ils ignorent, c’est que ces antagonismes, qui sont nés comme nous l’avons dit avec notre pays, ne se sont jamais atténués. Ils se sont exacerbés avec l’occupation américaine et ont atteint leur paroxysme entre janvier 1946 et mai 1957. Le mouvement de 1946 avait en effet non seulement renversé le régime despotique de Lescot mais il avait également mis fin à la domination de la frange mulâtre de l’oligarchie qui avait contrôlé les rênes du pouvoir depuis, et un peu avec la complicité de l’occupation américaine. « En pénétrant dans la société haïtienne, l’idéologie raciste s’est particularisée, elle s’est adaptée aux contingences locales. C’est ce qui s’est d’ailleurs passé dans tous les pays de métissage : l’idéologie raciste est devenue à la fois un préjugé de race et de couleur, de telle manière que le prestige social devient proportionnel à la teinte plus ou moins claire de la peau. » Rappelons que le gouvernement d’Elie Lescot ne comportait que deux personnalités noires au nombre de ses ministres. Rappelons aussi que lors des élections de 1946, le candidat Léon Dumarsais Estimé s’était rallié le Mouvement (ultra noiriste) des Authentiques qui comportait dans ses rangs les idéologues : François Duvalier, Lorimer Denis, Clovis Désinor, René Piquion, et avait adopté leur mot d’ordre : « votez noir, votez majoritaire » . La formule s’était révélée gagnante mais insuffisante pour enterrer les antagonismes entre les deux oligarchies noires et mulâtres. Ils retourneraient avec âpreté et dans toute leur acuité durant et après le gouvernement de Paul E. Magloire. Les rapports de force n’étaient cependant plus les mêmes et la journée du 25 mai 1957 allait le prouver en consacrant la victoire définitive du secteur noir de l’oligarchie haïtienne. Celle-ci cependant n’avait pas écarté le péril d’un retour de leur adversaire. L’invasion des treize de « Jeune Haïti » et leur déroute devaient constituer le détonateur pour déclencher la terreur dans les familles mulâtres de Jérémie. Certains des survivants se cachaient pour pleurer, d’autres étouffaient leurs cris de douleur. Au terme de toutes les guerres ou de toutes les batailles, le vainqueur généralement jette ses meutes sur les vaincus ou sur ce qui en reste avec, souvent, une sauvagerie encore plus cruelle que celle qu’il avait dans la bataille, une hargne plus atroce pour exterminer que pour vaincre. On peut ainsi tout emporter et on peut tout détruire, sans raison aucune ou du moins pour une seule: la terreur. C’est ce qui s’est produit à Jérémie en août 1964 et c’est aussi ce que les habitants du Bel-Air ont vécu les 16, 17 et 18 juin1957 après le départ de Daniel Fignolé. « Le mensonge, dit-on, est un hommage à la vérité comme l’hypocrisie est un hommage à la vertu ». Cela est sans doute vrai pour les mensonges et les hypocrisies intimes, ou mieux, ceux qui concernent les relations interpersonnelles. Les mensonges historiques ne sauraient, cependant, bénéficier de telle indulgence. Ils ont été émis dans le strict objectif de distorsionner l’histoire et la vérité aux yeux des générations futures, justifier l’injustifiable et ainsi peut-être obtenir le pardon pour l’impardonnable. C’est comme si, au delà bien sûr des différences numériques, on voulait nier les atrocités de la Shoa ou du Goulag. Non ! Vous allez devoir vivre avec l’horreur, tout comme le reste de notre pays en devra porter le souvenir comme une partie de son histoire, la plus atroce ou la plus honteuse mais quand même sienne. Il est difficile de ne pas associer cette arrogance (car c’en est une) au climat néoduvaliériste et jean-claudiste que vit le pays depuis déjà plus de trois ans. Outre une propension à l’ostentation et au luxe qui lui a toujours été caractéristique; on peut aussi lui ajouter aujourd’hui, une certaine tendance à la banalisation des valeurs et aussi une désinvolture dans la déchéance. Il est peu probable d’obtenir le jugement des auteurs des crimes commis sous les régimes duvaliéristes dans un tel climat. Il est cependant un verdict auquel on ne peut s’échapper, contre lequel les mensonges ont peu d’effet. C’est celui de l’histoire. Ces défenseurs de l’indéfendable auraient pu tout simplement se taire. Ils auraient pu tout au moins invoquer l’histoire, car Duvalier n’était pas seul. Il avait avec lui tout un courant qui avait lentement couvé cette violence et s’en était convaincu à travers une perception perverse des faits historiques. Les Haïtiens, comme beaucoup d’autres peuples, ont une fascination particulière pour l’héroïsme et un profond attachement à leurs morts. Nous tendons (la plupart d’entre nous) à apporter notre support aux plus faibles et nous vouons à nos morts une perpétuelle reconnaissance. Comme dit Atahualpa Yupanqui « Nou mache avèk yo pou pèsonn pa ret dèyè ». Cette tentative de falsification de ce drame n’est pas une simple rature dela mémoire. C’est plus qu’un mensonge historique. C’est aussi une lâcheté et un outrage au sacrifice de toutes ces victimes. Comme je l’ai insinué plus haut, notre pays devra héberger en son sein le souvenir de tous ses enfants : celui des plus monstrueux comme les auteurs de ces affreuses tueries et aussi celui des plus nobles comme les Treize de Jeune Haïti et leurs innocentes familles. Ils seront ceux-là le visage hideux d’un éternel cauchemar, et ceux-ci constitueront pour toujours une partie de notre précieux patrimoine moral.