Étoiles filantes

Louis Morpeau (1895-1927) aux effets de manche

Publié le 2014-05-07 | lenouvelliste.com

Le 31 août 1927, l’essayiste, journaliste et poète haïtien Louis Morpeau disparaissait. Un moment qui a duré toute une éternité! Du relatif vieillissement de l’auteur malgré son souci de se distinguer, personne n'est dupe. Dédain du destin d’autant plus incompréhensible qu’il n’a jamais été maudit. Le résultat d’une telle indifférence produit toujours les mêmes effets : ses admirateurs, il faut le dire, n’ont rien fait pour aider les détracteurs. La victoire provisoire de Duraciné Vaval sur lui fut un des épisodes les plus dégueulasses de l’historiographie haïtienne. Butés, abscons comme la lune, déphasés, ses détracteurs ont réussi à donner de cet auteur l’impression usée qu’il finit par laisser entrevoir. L’intérêt que suscite l'ancien collaborateur de plusieurs périodiques et revues étrangères (Mercure de France, Le Courrier des États-Unis, Le Nouvelliste de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), La Revue Mondiale, etc.) aujourd’hui a quelque chose de réjouissant. Lui, qui s’est attaché aux apparences, au clinquant, a fini par trouver avec le temps une stature à sa mesure. À l’heure où les systèmes de pensée sont liquidés, où les écoles littéraires sont liquéfiées, Louis Morpeau, l’un des plus vaillants ouvriers de la première heure dans l’œuvre de l’exhumation nationale, séduit encore et plus que jamais. Sacré Morpeau ! Là où d’autres poètes se fatiguent les méninges pour exister, lui ouvre un œil rempli du mystère de la lumière et des couleurs. Une émotion formidable de subtilité et de parcimonie, au parfum de fin de siècle, flotte sur l’héritage. Cette audace d’intellectuel imperturbable lui vaut, à mon sens, une certaine aura. Dévot, mais né catholique, comme beaucoup de grands écrivains du XIXe siècle – d’Ignace Nau à Virginie Sampeur en passant par Justin Lhérisson ou Amilcar Duval – il semble éprouver le besoin de relier son art à une forme de transcendance. Tout y est souplesse et feu, fierté et ardeur. Cambrés mais sans originalité, caressants mais sans ascendance, poèmes et études n’auront guère laissé indifférent. C’est en raison de son incapacité à se soumettre au carcan de la poésie qu’un Morpeau, aux effets de manche si travaillés qu’il est le premier à se perdre dans le cafouillis des mondanités, perd ses galons de grand créateur, de même que Charles Moravia, Seymour Pradel les ratant de peu. Vous trouverez toujours quelqu’un – mais qui ne lit pas – pour vous expliquer que Louis Morpeau est une valeur mineure. Mais qu’est-ce donc qu’une valeur mineure dans la littérature haïtienne ? Comme beaucoup d'autres de ses contemporains, il avait reçu de la France son exégèse, des disciplines littéraires, sa vue du monde et son goût de la recherche, de l’historiographie, sa méthode ; et de son propre fonds, il apportait les qualités de cœur, tous les dons d’un peuple d’artistes et d’écrivains : une puissance de curiosité et de fascination infinie, épousant par la ferveur toutes les formes de pensée ; l’attachement inflexible dans les productions intellectuelles et dans la culture. Âme d'élite, il fit passer en tous sa conviction farouche, bien antérieure à nos désastres intellectuels et scolaires et qui les avait comme prévus, que le sous-développement d’Haïti tenait avant tout à la décadence de la culture lettrée et à un élitisme excessif. L’art, dont il s’est tant enchanté n’est pour lui en somme qu’une arme ; et il se défend bien d’en faire, à la façon d’Edmond Laforest, une fin en soi. Sobrement vaniteux, il s’efforce simplement de faire endosser à la littérature la responsabilité de sa soif de culture. Un de ceux qui préféraient la stridence de la vie à toute délectation sur la mort, Rémy de Gourmont, écrit, irrésistible et lucide : «L’art comprend tout ce qui exaspère le désir de vivre… L’art, et le plus désintéressé, le plus désincarné, est l’auxiliaire de la vie ; né de la sensibilité, il la sème et la crée à son tour ; il est la fleur de la vie et, graine, il redonne de la vie…» À travers le savoir littéraire, l’humanitarisme réformateur de l'Haïti du début du XXe siècle cherche une solution au bovarisme, à l’ambivalence culturelle, pour remonter aux sources mêmes de l’universel. Et parce que Louis Morpeau était un homme de lettres intégral, il a soutenu que le progrès humain ne peut exister et fructifier que là où il est soutenu par l’esprit et la création, par une société militante de femmes et d’hommes de culture, là où chacun respecte, non pas seulement les biens matériels, mais aussi les œuvres de l’esprit. De telles attitudes marquent l’extension prise par l’influence de l’enseignement de cette génération, mais elles restent à la périphérie. Quant à l’importance des disciples, elle ne reste pas moindre que celle des disciples discrets, qu’il s’agisse de lecteurs enthousiastes ou de professeurs plus «pragmatiques» à qui l’œuvre semble moins tenir à cœur pour sa chaleur que la philosophie de la connaissance, pour les directives qu’elle peut donner à la réflexion. Par contraste, ce natif de la ville des Cayes n’est pas un auteur bénéficiant aujourd’hui d’une cote soutenue. Chose curieuse, ses poèmes, même lorsqu’il s’agit d’œuvres enluminées, restent fort négligées, tout comme ses divers écrits critiques, études, articles, chroniques. La violence des attaques les plus rudes ne l’ont jamais découragé ! Religion, politique, culture, tout l’intéressait, et il intervint, à son échelle, dans tous les domaines. Mais avec une permanente vigilance, une courtoisie, une simplicité fraîche : la passion et le style. Dans ce corps de vertige habite un esprit de clarté ; et l’esprit de Louis Morpeau demande reconnaissance et attention. Ce francophile aguerri, Français de Port-au-Prince, fut un explorateur, l’un des grands de notre littérature. À la vérité, Paris donna à Louis Morpeau bien plus que l’élégance et la passion : la capitale des arts libéra ses impressions des certitudes anciennes qui les entravaient et les rendit plus aptes à s’échapper. S’il était un auteur économe, Louis Morpeau était en revanche, et depuis toujours, et avec une sérénité toute platonicienne, un lecteur passionné, un critique attentionné. Comme tous les grands pionniers, on l’a caricaturé, banalisé, mutilé. j’ai lu tard «Anthologie haïtienne des poètes contemporains 1904-1920» et «Anthologie d’un siècle de poésie haïtienne 1817-1925» (1925), aux alentours de 1985, quand j’ai commencé mon travail sur la littérature haïtienne de la diaspora au sortir du duvaliérisme, et ce sont les ouvrages qui ont le plus compté pour moi avec les recensions de Duraciné Vaval et de Ghislain Gouraige, parce que j’y trouvais enfin la matière littéraire haïtienne un rien exhaustive dont j’avais rêvé, étudiant. Grande est l’histoire de l’influence souterraine qu’a eue Louis Morpeau, dirais-je pour couper court, et la plupart des gens qualifient d’inestimable sa démarche elle-même. Peut-être est-ce précisément lui qui nous fait comprendre aujourd’hui pourquoi notre relation à l’historiographie est une relation brisée. Il fut un Christophe Colomb à sa façon. Sa grandeur est d’avoir choisi, à peu près seul de son temps, de faire connaître tout le monde. Frères, 20-30 septembre 1992


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