Tout comme vous, distingué/e lecteur/trice, j’ai appris dans mon manuel d’histoire d’Haïti que les premiers habitants de notre île l’appelaient « Haïti,Quisqueya ou Bohio ».Chez nous, le triptyque interchangeable Haïti-Quisqueya-Bohio est accepté comme vérité historique. Sur la foi de l’autorité de manuels scolaires avalisés par le Ministère de l’Éducation nationale, pour moi aussi, l’affirmation était véridique, jusqu’à ce que, au fil de mes recherches, j’ai découvert qu’il n’en était rien . Dans cet article, j’exprime mes réserves quant à la promotion du nom de « Quisqueya » attribué à l’île contemporaine, ainsi que du gentilé « Quisqueyen » pour désigner les deux peuples vivant sur l’île et en diaspora. Cette promotion est basée sur de fausses prémisses et ignore le sentiment populaire de la grande majorité dans nos deux pays. En invoquant des arguments historiques, linguistiques, politiques, idéologiques et économiques, j’expliquerai pourquoi je suis convaincue qu’il n’est pas de notre intérêt commun d’adhérer à de telles idées.
Comment donc s’appelait l’île ?
S’il faut se référer à l’histoire écrite, et sur la base des témoignages recueillis par les chroniqueurs et par Christophe Colomb lui-même, seuls deux noms étaient utilisés par les amérindiens pour désigner cette île : « Bohio » et « Haïti ». Même si des doutes ont surgi par la suite pour savoir si Haïti désignait toute l’île ou seulement une région et que Bohio, selon toute vraisemblance, n’était pas le nom de l’île, mais voulait dire plutôt « chez nous », « notre maison », il est admis que ces vocables étaient d’origine arawak
« Quid de Quisqueya » ?
Dans son article intitulé Rectificaciones históricas. Quid de Quisqueya ?, l’historien dominicain Apolinar Tejera Penson(1908) démontre que ce nom a été inventé de toutes pièces par l’imagination fertile de Pedro Martyr d’Angleria. Ce dernier qui n’avait jamais visité le Nouveau Monde, affirma que les Tainos avaient utilisé trois toponymes de manière successive : Quizquella, Haïti et Cipango. Dans l’état actuel des connaissances, cette affirmation d’Angleria est qualifiée de fantaisiste par les géographes, historiens et linguistes spécialistes des périodes précolombiennes et hispaniques. Il n’empêche, comme le note Geggus (1997 : 54) que d’Angleria eut une large audience et les deux noms Haïti et Quisqueya d’une part, et Hispaniola, d’autre part, furent largement utilisés par les écrivains européens, du XVIe au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, pour des raisons diverses, plus d’un rejette la démonstration des frères Penson (Apolinar et Emilio) et s’accrochent à une supposée authenticité ancestrale de Quisqueya, cherchant à prouver, qui son origine arawak, qui son origine maya ou quiche, qui son origine aztèque,algonquine, ou même viking, en se basant sur la perception de« ressemblances » avec des mots d’autres langues éteintes ou encore en usage aujourd’hui. Beaucoup d’arguments émotionnels sont agités, basés sur des mythes et des néo-traditions orales, mais très peu sont convaincants.
En effet, la philologie (ou linguistique historique) et l’anthropologie linguistique exigent bien plus qu’une simple assonance ou des éléments épars d’histoire orale pour établir méthodiquement la filiation entre des groupes linguistiques.
De fausses « vérités historiques » à rectifier et des oublis à combler
Nos écoliers apprennent donc faussement que l’île avait trois noms « authentiquement taino »Haïti, Quisqueya ou Bohio. Les écoliers dominicains,eux, retiennent surtout deux noms, Quisqueya et Babeque. Beaucoup d’entre eux ignorent « Bohio » et certains de leurs professeurs –heureusement peu nombreux- préfèrent oublier que l’île s’appelait « Haïti » du temps des tainos.
Pour constater l’absence du toponyme Haïti parmi les noms tainos de l’île, il suffit de visiter, entre autres, le site du Ministère dominicain de l’Éducation. On y lit textuellement ceci « “La isla era conocida con el nombre de Babeque o Quisqueya, por sus habitantes indígenas originales…..».Aucune mention n’est faite d’Haïti. Sur ce site official à l’usage d’étudiants et du grand public figurent deux noms entachés d’erreurs historiques (Babeque et Quisqueya) alors que les deux seuls noms admis par les historiens (Haïti et Bohio) sont omis. La mention du nom Babeque se comprend mal, car elle perpétue une erreur des conquistadors espagnols, alors qu’il a été démontré depuis belle lurette que « Babeque » correspondait plutôt à l’île de Grande Inague.Quant à l’omission d’Haïti, je vous laisse le soin de tirer vos propres conclusions. Notons qu’avant 1844, Haïti était l’un des noms admis pour toute l’île, comme en atteste le nom d’ « État Indépendant d’Haïti espagnol » pris par Núñez de Caceres en proclamant l’indépendance éphémère de la République dominicaine le 1er décembre 1821. Et même aussi tard que 1876, l’on trouve l’expression « l’île d’Haïti » chez un officiel dominicain, Don Carlos Nouel (Fouchard 1988:78). Il est permis de penser que c’est surtout avec le mouvement indigéniste dominicain (1870-1890) que l’usage du toponyme « Haïti » pour l’île entière s’est progressivement effacé chez nos voisins. Parallèlement, à la faveur de ce courant littéraire s’imposa l’usage de Quisqueya comme patronyme préféré de la nation dominicaine.
Quisqueya, icône de l’identité dominicaine
Si l’argument historique ne suffisait pas, voici la raison principale pour laquelle, nous Haïtiens, nous devrions nous garder d’appeler l’île contemporaine Quisqueya et surtout, pourquoi il faudrait éviter de nous désigner en tant que groupe par le gentilé de « quisqueyens »: tout simplement pour éviter des ambiguïtés, potentiellement nuisibles. En effet, Quisqueya est devenu le toponyme qu’utilisent les Dominicains pour se référer à l’espace physique de l’entité politique dénommée « République dominicaine » et Quisqueyanos, est devenu leur ethnonyme préféré, synonyme de « nosotros los dominicanos » (nous autres les Dominicains).
De même que le fondateur de notre république s’est approprié le nom taino d’Haïti,les Dominicains eux, se sont approprié le vocable « Quisqueya » pour désigner leur portion de territoire et leur nation.Pour Juan Pablo Duartey Diez, dans son poème Canto de Guerra (chant de guerre) et pour Emilio Prudhomme (l’auteur des paroles de l’hymne national dominicain) « Quisqueyanos » est une harangue aux Dominicains, un appel au combat. Le premier mot de la première strophe de l’hymne national dominicain Quisqueyanos valientes fait vibrer chez eux le sentiment patriotique. Et Quisqueya y apparaît trois fois ! Tous les Dominicains se retrouvent dans l’expression Quisqueya la indómita y brava, Quisqueya l’indomptable et farouche (deuxième strophe, vers no. 13). Pour le Dominicain, les termes « Quisqueya » et « Quisqueyanos » font partie, aux côtés de « Duarte, Sanchez, Mella, BellerCarreras » etc., de ces noms-symboles évocateurs de patrie, héros, victoires, épopée libératrice,fierté, souveraineté.
Toujours dans la même veine patriotique, le terme « quisqueyanos » est utilisé toutes les fois que les Dominicains veulent se différencier d’un autre groupe ethnique, que ce soit dans un contexte de lutte politique, de compétition sportive ou culturelle et qu’ils veulent souligner leur bravoure, leur combativité ou leur excellence. Les exemples sont nombreux mais j’en mentionnerai seulement trois, tirés de média dominicains:
Ex1. Quisqueya est le territoire dominicain et l’identité nationale dominicaine est quisqueyenne :
“Para nosotros Quisqueya ya no es la isla, pero nuestro pedazo de patria en la isla de Santo Domingo...” “La isla de Santo Domingo la comparten dos naciones, Haiti y Quisqueya”. Cada país tiene su identidad nacional propia y única: haitianos y quisqueyanos.” ?
Ex2: emploi de quisqueyanos dans un contexte de lutte politique avec les Haïtiens :
“La reunión entre Haití y República Dominicana surge luego de que el 17 de diciembre, con la intermediación del gobierno de Venezuela, se acordara un nuevo encuentro, luego de que el gobierno quisqueyano decidiera no acudir a una reunión pautada para el 30 de noviembre de 2013 en Caracas”.
Ex3: emploi de Quisqueya comme arène politique : en parlant du discours du président Danilo Medina à la CELAC, un commentateur dominicain le compare à un kòk-kalite dominicain:
"Ese gallo de Quisqueya, es de pura calidad, siempre pica bueno, y la cola no la dá!" Gracias Señor Presidente ! »
Par ailleurs, sur une note plus romantique, Quisqueya est aussi le « nom poétique dominicain », comme disait Hostos, celui qui évoque le mieux l’attachement émotionnel profond que ressent tout Dominicain pour son pays. Comme le reconnaît l’économiste dominicain Miguel Ceara Hatton, peu importe que le nom soit inventé ou pas, les Dominicains le chantent avec émotion chaque fois qu’ils entonnent leur hymne national.
Le monde académique n’est pas en reste, et, par souci de respecter les usages locaux, beaucoup de chercheurs utilisent « Quisqueya » comme synonyme de République dominicaine. Quelques ouvrages tels « Quisqueya : a Panoramic Anthology of Dominican Verse » de Francis E. Townsend (1947), ou encore « Quisqueya : a History of the Dominican Republic » de SeldenRodman (1964), ou « Quisqueya la Bella : The Dominican Republic in Historical and Cultural Perspective » d’Alan Cambeira(1996), ont grandement contribué à diffuser cet usage parmi les universitaires anglo-américains.
Comment alors faire fi de cette trajectoire historique et de toute cette charge émotionnelle investie dans le mot Quisqueya et prétendre inclure dans un seul gentilé de Quisqueyens à la fois les Haïtiens et les Dominicains ?Combien de Dominicains accepteraient-ils d’être appelés Haïtiens et combien d’Haïtiens accepteraient-ils d’être appelés Dominicains ? Peut-on aussi facilement effacer le sens de ces mots-symboles ? En tentant de gommer cette dimension symbolique et affective, l’on risquerait de recueillir un effet contraire à celui qui est recherché! Laissons donc « Quisqueya » aux Dominicains pour désigner leur république, tout comme eux, ils laissent « Haïti » aux Haïtiens !
Et nous alors ?
Evidemment, vous objecterez que les Haïtiens eux-aussi, se sont approprié le terme « Quisqueya » et qu’ils ont le droit de le faire. Nous avons, par exemple, une radio et une université qui portent ce nom. Il y existe aussi un « Parc Naturel Quisqueya » à Fonds Parisien.La création artistique et littéraire haïtienne s’est aussi approprié ce nom légendaire dont les sonorités éclatantes et harmonieuses font rêver. Certains titres et poèmes sont des hommages à Quisqueya-Kiskeya, l’île mystérieuse. Il est probable que ces choix ont été faits pour porter un message. Et sans doute dans un élan de récupération de ce patrimoine ancestral, nous créolisons l’orthographe du mot et arborons avec fierté KIS-KE-YA, la nôtre ! Cependant,il devrait être très clair pour notre public que le vocable Quisqueya évoqué un Haïtien et par un Dominicain ne recouvre pas la même réalité : pour l’un, il s’agit de l’île, pour l’autre, d’une portion de l’île, de son pays. Dans un contexte d’échanges haïtiano-dominicain ou avec des étrangers, il y a risque de confusion. La clarté du message est compromise, car, pour l’émetteur et le récepteur, s’ils sont l’un Haïtien et l’autre Dominicain, (et vice-versa), le même énoncé a des signifiants et signifiés différents, des dénotations et connotations différentes. Nous voilà en pleine ambiguïté communicationnelle!
Aujourd’hui, quand le mot « quisqueyen » apparait sous la plume de certains auteurs, de prime abord, l’on ne sait plus s’il se réfère à un Dominicain, un Haïtien, un Haïtiano-Dominicain, un Dominico-Haïtien ou à un ensemble de Dominicains et d’Haïtiens (au sens mathématique du terme) ! Quelle confusion ! Et qu’y gagne-t-on ?Haïtiens, Dominicains et étrangers, nous finirons tous par y perdre notre latin !
Le label« Quisqueya » : quelles conséquences et quels enjeux ?
Quels pourraient être les effets potentiels de cette appellation unique ? La question vaut la peine d’être posée, car l’acte de nommer n’est jamais innocent. De tout temps et dans de nombreux pays, les toponymes sont objets de controverses et de luttes symboliques, ils contribuent à la définition et à la délimitation du « Nous » face aux « Autres » et de ce qui est revendiqué comme « Nôtre ».
Y aurait-il un intérêt politique et stratégique? Je pose la question à nos politologues et spécialistes des relations internationales. Je note simplement un paradoxe apparent. Alors que le discours « anti-fusion de l’île » est lancé par Balaguer comme fer de lance de sa campagne ultranationaliste et anti-haïtienne, ce même Balaguer reprend l’idée de la « fédération des deux républiques », idée dont s’était fait l’écho l’inoubliable ambassadeur dominicain en Haïti, José Serulle Ramia. S’agirait-il d’un projet politique purement utopique, ou d’un épouvantail pour attiser les sentiments ultranationalistes de deux côtés de l’île, comme se demande un analyste haïtien ? Ou bien s’agirait-il d’une vision prospective de ce que pourrait être le devenir économique et politique de l’île dans un futur pas trop lointain ? En tout cas, certains Dominicains ont saisi la balle au bond et ont proposé,qui la création des « Etats-Unis de Quisqueya », qui la création de la « Fédération quisquenne », charte et emblèmes à l’appui. S’agit-il d’élucubrations d’esprits imaginatifs qu’il faut ignorer? En tout cas, ces questions mériteraient d’être creusées sans a priori et sans passions.
Y aurait-il un intérêt économique à faire la promotion du nom unique Quisqueya ? Si oui, à qui profite ce nom unique ? Pour répondre à ces questions voyons dans quels contextes le terme Quisqueya est généralement utilisé et les implications en termes financiers, économiques, d’image et de marketing.
En premier lieu, l’observateur note que tous les projets nationaux dominicains d’envergure incluent le terme Quisqueya, précisément pour marquer leur caractère national. Qu’il s’agisse du fameux projet environnemental du président Leonel Fernandez Quisqueya verde, ou du projet Quisqueya lee ou de la stratégie récente des programmes spéciaux de la présidence de Danilo Medina Quisqueya sin miseria et de ses différents projets Quisqueya somos todos, Quisqueya aprende contigo, Quisqueya empieza contigo, -pour ne citer que ceux-la- tous incluent le vocable Quisqueya pour se réfèrer clairement à l’entité politique et à l’espace géographique de la « République dominicaine ».Dans la même ligne, l’on peut citer le projet Quisqueya cree en ti, financé à hauteur de 2.7 millions de dollars par la BID.
Et toujours dans le registre du label distinctif dominicain, comment ne pas mentionner le fameux stade de baseball dominicain, « EstadioQuisqueya »,lePartido Democratico Cristiano Quisqueyano, le site l’Éducation nationale dominicaine « Quisqueya virtual » et le fameux Quisqueya Heights, au haut de Manhattan, l’un des bastions de la diaspora dominicaine à New York? Quand l’on se tourne vers le secteur privé dominicain opérant dans l’île et dans la diaspora, que de raisons sociales incluent ces termes ! Il y a trop d’exemples de l’appropriation commerciale des termes Quisqueya et quisqueyanos par des entrepreneurs dominicains, grands et petits, ou par des ONG dominicaines, pour les citer dans le cadre de cet article ! Et quand un étranger, un Haïtien en particulier, utilisent une raison sociale incluant ce terme, les Dominicains ne manquent pas de s’en étonner.
D’un autre côté, l’observateur note que, depuis plusieurs décennies, des bailleurs importants comme l’UE, la BID, le PADF, le Canada, la Norvège, et plus récemment le Venezuela, incitent les deux pays à adopter une approche commune pour la gestion de certains de leurs problèmes et en particulier ceux qui sont liés àla zone frontalière et au commerce transfrontalier. On parle, sans trop s’y attarder, de « marchés binationaux » -qu’est-ce à dire, quand ils sont presque tous localisés en territoire dominicain ?- on fait la promotion de projets conjoints et la création de fonds communs sous le label « Quisqueya ». Par exemple, la Plateforme Quisqueya sous le leadership du Ministère de l’Environnement dominicain, ou les toutes récentes créations du dialogue de Jimani : le Quisqueya Business Summit et le Conseil Economique binational Quisqueya. (Notons qu’autrefois, l’on parlait plutôt de « fonds Hispaniola » terme qui, bien que contesté, avait l’avantage de se référer de manière univoque, non pas à Haïti ou à la République dominicaine, mais bien à l’ensemble des deux pays).
Alors la question se pose aux fonctionnaires publics promoteurs de projets dits « binationaux ». Pourquoi utiliser le label « Quisqueya »plutôt qu’un autre ? L’expression « haïtiano-dominicaine » ne suffit-elle pas ? Pourquoi donc créer la confusion quand il est clairement établi que les projets portant le nom « Quisqueya » se réfèrent d’abord et avant tout à des projets nationaux dominicains ? À moins de mettre des balises claires, des erreurs sont toujours possibles dans l’assignation de fonds dits «quisqueyens». Qui en profiterait? Connaissant l’habileté de nos corrompus des deux côtés de l’île à détourner les fonds publics ou privés, appliquons donc le principe de précaution, et évitons de donner à d’éventuelles personnes malintentionnées des instruments pour perpétrer leurs forfaits en jouant sur des confusions, hypothétiques certes, mais toujours possibles.
Au niveau du secteur privé, la question peut également se poser. Même si un label Quisqueya pourrait servir à viser le marché insulaire et bénéficier aux hommes d’affaires des deux pays, ce ne sera pas le cas dans tous les secteurs. Imaginons par exemple un tour opérateur dominicain faisant la promotion de la « destination Quisqueya » à l’étranger. Rien ne lui interdirait, par exemple, de vendre notre Citadelle ou d’autres lieux patrimoniaux haïtiens sans mentionner même une fois qu’ils sont situés en Haïti. De même, certaines lignes aériennes qui desservent notre pays continueraient allègrement leur pratique, que j’ai constatée plus d’une fois, d’appeler l’île « République dominicaine » ou « Quisqueya » et de rayer ainsi Haïti de la carte. Dans ces cas de figure, la République dominicaine, qui est déjà largement connue sous le nom de Quisqueya aurait tout à gagner et Haïti, tout à perdre.
Y aurait-il des intérêts idéologiques ?
Dans beaucoup de pays les toponymes sont considérés comme relevant des prérogatives politiques et administratives de l’État. Pas chez nous. Par ignorance, insouciance ou banalisation, nous accordons peu d’attention aux précisions terminologiques qui nous semblent des questions de détails. Or, les confusions terminologiques vont de pair avec des confusions symboliques et idéologiques dont les impacts sont imprévisibles. Permettez-moi juste un exemple récent. Dans un échange en ligne entre Haïtiens et Dominicains sur l’opportunité ou pas d’appeler l’île Quisqueya et de désigner les deux peuples par le nom de Quisqueyanos, un Haïtien vivant en République dominicaine a avancé que l’emploi de Quisqueyanos se justifiait, car l’hymne national dominicain pouvait servir sans problèmes aux deux pays. Ce qui impliquait de mettre. La Dessalinienne de côté et d’adopter Quisqueyah nos valientes comme hymne commun de l’île. Cette proposition n’a pas manqué de déclencher les foudres des Dominicains. Moi, je suis restée perplexe : était-ce un Haïtien en avance sur le tempo de l’île,et qui,s’inscrivant dans le courant post-moderne, rejetait le concept d’état-nation et embrassait les symboles patriotiques d’un autre pays ?Ou bien était-ce un Haïtien qui ignorait tout de l’histoire des deux pays?A commencer par le sien propre ?Comment comprendre aussi que des journalistes haïtiens puissent annoncer sur les ondes que la première réunion des commissions bilatérales ad hoc aurait lieu dans le « village haïtien de Juana Mendez » ?
Pour conclure : le diable est dans les détails
Pensez-vous que tout cela ne tire pas à conséquence ? Ou bien conviendrez-vous avec moi que ces cas démontrent combien les enjeux politiques, économiques, identitaires, éducatifs, affectifs, liés aux toponymes et ethnonymes, sont d’une importance capitale pour un pays.Dans un contexte général de faiblesse dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie tant de notre propre pays que de l’ile, les confusions terminologiques sont à éviter et une révision des manuels scolaires s’impose. J’en profite pour appeler à la vigilance du public et tout particulièrement de nos fonctionnaires et officiels sur les questions terminologiques et leurs soubassements idéologiques.Il est peut-être venu le temps de donner suite à la recommandation du Groupe d'Experts des Nations-unies pour les Noms géographiques (GENUNG) de 1959. Ce groupe a établi la nécessité, pour chaque État-membre, de se doter d'une autorité toponymique nationale. C’est dire l’importance du sujet ! Non seulement nous aurons à définir certains termes par rapport à l’extérieur, mais également, quand nous nous attèlerons sérieusement à appliquer les prescrits de la Constitution de 1987 concernant la généralisation de l’usage du créole, la question de l’orthographe des noms propres en créole ne manquera pas d’être posée. Mais ceci est un autre débat qui pointe à l’horizon!
Pour revenir au choix d’un nom commun pour l’île, qui soit acceptable à la fois pour les Haïtiens et pour les Dominicains,c’est une question récurrente qui mérite l’attention des deux pays. Les constitutions actuelles des deux pays adoptent respectivement « île d’Haïti » et « île de Santo Domingo ». Il faudrait d’abord se demander si ces appellations sont à écarter et s’il est indispensable d’avoir un nouveau nom pour l’île ? Si oui, quelles seraient les options ? La question devrait faire l’objet de débats sérieux, de consultations méthodiques et ne saurait en aucun cas être laissé aux préférences de petits groupes, pour bien intentionnés qu’ils soient.Plus nous éviterons les polysémies improductives et les ambiguïtés terminologiques, mieux cela vaudra. Pour nos deux peuples. Car, comme le dit si bien Spinoza dans L’Éthique, « La plupart des erreurs consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses ».
(A suivre : prochain article : « Les noms de l’île revisités : quelles alternatives ? »
« QUISQUEYA », « QUISQUEYENS », les enjeux d’une appellation.
Rachelle Charlier Doucet, anthropologue, le 12 février 2014
12 févr. 2014 — Lecture : 15 min.