Il y a cent ans, on élisait le premier président civil d'Haïti, Michel Oreste

Charles Dupuy Après le décès de Tancrède Auguste, la classe dirigeante haïtienne se retrouvait une fois de plus ébranlée par la mort inattendue d'un président de la République.

Le Nouvelliste
06 janv. 2014 — Lecture : 6 min.
Charles Dupuy Après le décès de Tancrède Auguste, la classe dirigeante haïtienne se retrouvait une fois de plus ébranlée par la mort inattendue d'un président de la République. L’enterrement du chef d’État défunt et l’élection de son successeur se déroulèrent à Port-au-Prince au milieu du plus grand tumulte. Le matin du 4 mai 1913, les funérailles furent un moment interrompues par le fracas des salves nourries de mitraille aux abords de la cathédrale, tandis que des soldats entretenaient le désarroi de la population en déchargeant leurs carabines un peu partout dans la ville. Les parlementaires se réunirent dans le plus grand émoi au palais législatif afin d’élire le nouveau président. Ils étaient protégés par les bataillons d’élite de la Garde du Palais national postés en formation de combat devant l’édifice. Le consolidard François Luxembourg-Cauvin et Michel Oreste, les candidats malheureux contre Tancrède Auguste, tous les deux sénateurs et avocats, luttaient pour la présidence. Au début de l’après-midi, pendant que les représentants s’affairaient aux opérations électorales, les soldats du commandant de l’arrondissement militaire de la capitale, lui aussi un ancien consolidard, le général Edmond Défly, attaquaient le palais législatif aux cris de «Vive Défly président!» Les assaillants furent repoussés par les soldats de la Garde et ceux de la Réforme qui les chargèrent clairon en tête. L’échauffourée occasionna des morts et des blessés dans les deux camps. Edmond Défly alla se réfugier à la légation cubaine et, le calme revenu, la population apprenait l’élection de maître Michel Oreste à la présidence de la République. Né à Jacmel le 8 avril 1859, Michel Oreste était un homme cultivé, élégant et spirituel. Professeur de droit constitutionnel, c’était un pur intellectuel, un parlementaire libéral, un redoutable tribun. Écoutons cette très instructive description que nous en donne celui qui fut le chef de son cabinet particulier, Dantès Bellegarde: «Michel Oreste avait connu l’exil à cause de ses sympathies bazelaisistes et, pour gagner sa vie à l’étranger, il avait tout jeune travaillé comme comptable dans les bureaux de la Compagnie française du Canal de Panama. D’humble origine, il s’était élevé jusqu’au sommet par son activité laborieuse. Il avait toutes les qualities, l’intelligence et l’énergie nécessaires pour devenir un grand chef d’État; il s’entoura d’hommes également animés du désir de bien faire. Mais il se trouva immédiatement en face d’un état d’esprit anarchique, que ses propres imprudences allaient encore aggraver.» (Histoire du peuple haïtien, p.240) Son gouvernement ne durera que huit mois et vingt-trois jours. Premier civil à parvenir au pouvoir après des élections libres et sans violence, Michel Oreste suscita l’enthousiasme de l’opinion qui admirait les qualités intrinsèques de l’homme, son sérieux, sa détermination et son désintéressement. Le nouveau président conservera en fonction le noyau du ministère de Leconte, avec les mêmes hommes partageant les mêmes convictions libérales, les mêmes certitudes politiques, le même credo nationaliste. Les personnalités de son entourage tout comme ses ministres, Auguste Bonamy, Seymour Pradel, Tertulien Guilbaud, sentaient l’extrême fragilité des institutions et l’urgente nécessité des réformes. Commis chevronnés de la chose publique, ils comptaient parmi les dirigeants les plus compétents et les plus intuitifs de l’époque. Le compromis intellectuel que faisaient les politiciens autour d’une philosophie commune de direction des affaires restera d’autant plus solide qu’ils paraissaient rechercher sincèrement la continuité des initiatives ministérielles et le relèvement des finances de l’État. C’est dans cet esprit que Michel Oreste relancera la plupart des projets sociaux et économiques de ses prédécesseurs immédiats. Michel Oreste, qui entendait «soulever le lourd couvercle d’ignorance sous lequel un siècle d’incurie à emprisonné la pensée du peuple», signa le 4 août 1913 une convention avec le clergé catholique pour la création d’écoles presbytérales dans les paroisses rurales. Au même moment, il poursuivait la modernisation de l’armée et établissait un calendrier pour le retrait définitif du papier-monnaie, «cause de misères et de ruines innombrables». Ce dernier projet d’assainissement monétaire prévoyait le remplacement des piastres de papier par une émission de pièces d’or au taux de cinq gourdes haïtiennes pour un dollar américain. Les conditions économiques semblaient encore suffisamment bonnes pour soutenir un tel programme et pour que le président Michel Oreste accordât même une augmentation de salaire aux employés de l’État. Il refusera cependant les mêmes largesses aux versatiles et turbulants chefs cacos qui se révélaient maintenant aussi arrogants envers l’autorité légitime qu’ils pouvaient se montrer gourmands des deniers publics. Les chefs cacos obtenaient la clientèle des jeunes paysans désœuvrés de la région frontalière en les arrosant de généreuses gratifications et en les autorisant surtout à piller petites ou grandes habitations pendant les périodes de troubles, moyennant des billets en bonne et due forme promettant aux propriétaires malchanceux le complet remboursement des dommages qu’ils avaient subis au moment de l’inévitable triomphe de la révolution. Ces petites armées cacos, qui représentaient une menace pour la sécurité des populations qu’elles rançonnaient et un fléau pour la stabilité politique du pays, vont se transformer en des instruments militaires si parfaitement rodés dans le renversement des gouvernements, qu’elles pourront bientôt les faire défiler à une cadence affolante dans la capitale haïtienne. À l’époque, l’équilibre des forces en présence était si précaire et la situation politique si tendue que le pays semblait vivre dans l’attente d’une catastrophe imminente. À l’occasion des élections législatives de 1913, Michel Oreste allait provoquer tout à fait inutilement les chefs cacos et leur fournir un alibi inespéré pour justifier une nouvelle révolution contre le pouvoir. Le président, un libéral qui prétendait pourtant vouloir rompre avec les vieilles pratiques politiques, les anciennes façons de faire, voudra malgré tout imposer l’élection de politiciens favorables à son gouvernement, mais parfaitement étrangers aux circonscriptions des départements de l’Artibonite et du Nord qu’ils devaient représenter. En favorisant les candidats officiels dans des consultations électorales truquées, Michel Oreste voulait visiblement s’assurer le contrôle du Parlement. Cette erreur de jugement lui porta un préjudice politique énorme et se révélera fatale à son régime. Du Maribaroux aux confins du Plateau central, les milices cacos se mirent en branle. Partis de Ouanaminthe, les cacos du sénateur Davilmar Théodore se feront arrêter aux Gonaïves le 1er février par l’armée du général Oreste Zamor, inamovible commandant militaire de l’Artibonite et délégué démissionnaire du gouvernement qui venait de se proclamer chef du pouvoir exécutif. L’affrontement entre ces bandes rivales aux Gonaïves durera toute la nuit, entraînant le complet incendie du quartier populaire de Raboteau et même de certains commerces de la place du marché. Victorieux de l’engagement, Oreste Zamor fit mouvement à toute vapeur vers Port-au-Prince dans l’intention bien arrêtée de prendre le pouvoir par les armes. Dans la capitale, le commerce barricadait ses portes, le ministère démissionnait au grand complet tandis que, elle aussi, la garnison du Palais abandonnait le président Michel Oreste à son sort. Entre-temps, les marins allemands du S.M.S Vineta débarquaient les armes à la main dans la ville afin d’aider à maintenir l’ordre public. Devant la complète décomposition de son gouvernement, incapable de constituer un ministère de combat, désabusé, Michel Oreste rédigea dans sa belle prose une courte lettre de démission qu’il fit parvenir au président du Sénat avant de s’enfuir du pays le mercredi 27 janvier 1914. Il monta à bord d’un vapeur hollandais, le Prinz Eitel Frederick, et partit pour un exil dont il ne revint jamais. Michel Oreste est mort à New York le 29 octobre 1918. C.D. coindelhistoire@hotmail.com Achetez le livre Le Coin de l'Histoire en vente dans toutes les bonnes librairies