C'est une obligation pour les citoyens de s'occuper dans un régime démocratique de politique. Chacun, au nom du bien commun, est tenu de participer au fonctionnement normal de l'Etat, à son amélioration constante afin qu'il procure le meilleur rendement. Autrefois, on se prenait d'admiration pour les idées, pour un parti, pour un candidat. On se passionnait même pour une bataille électorale en offrant spontanément et gratuitement sa collaboration pour le triomphe d'un homme, d'une politique.
Aujourd'hui, hélas ! il n'y a plus de conscience politique, plus de respect de la parole donnée. Notre jeunesse saine, complètement dégoûtée, ne veut plus entendre parler de vertus civiques, de justice sociale, de droits et devoirs du bon citoyen, d'honnêteté dans les contrats, bref d'élections. Et il faut être aveugle, « aveugle conduisant d'autres aveugles », pour ne pas voir à quelles aberrations a conduit le comportement révoltant de certains politiciens actuels ! La question n'est pas de savoir si la situation présente est meilleure ou pire que celle des régimes antérieurs. La vraie question, c'est de savoir si les citoyens d'aujourd'hui, dans une démocratie en marche, sont suffisamment équipés de doctrine et de morale, non seulement pour mettre à l'abri ce qui peut être sauvé du bien commun, mais aussi pour promouvoir adéquatement et dans une mesure de plus en plus généreuse le mieux-être de la société haïtienne en général et des Haïtiens en particulier.
Mise à part toute partialité, Haïti, il faut le reconnaître, marche dans le sens d'un recul dangereux, pernicieux pour la mise en application d'un civisme judicieux et constructif. Le discours politique est creux et ne dit pas l'essentiel de ce qui devrait être dit ou écrit dans les circonstances actuelles. Les conditions positives de l'exercice des droits et des devoirs du bon citoyen ne sont nullement exposées. Certains dénoncent des pratiques abusives d'un faux électoralisme pendant que d'autres laissent croire que les citoyens, égaux devant la loi, sont condamnés à désigner, par des élections, les détenteurs de l'autorité politique pour sortir de la crise. N'est-il pas impérieux de se prononcer sur une telle situation ?
Disons, d'entrée jeu, que personne ne semble donner aujourd'hui l'exemple du respect qu'il faut accorder à la liberté des consciences. Le terrain politique est miné par des intérêts mesquins et des appétits voraces. On se vend, on vend ses talents aux plus forts enchérisseurs. Des citoyens sérieux, consciencieux, à l'esprit critique, réalistes et objectifs n'ont pas assez de courage pour prendre le risque de s'engager personnellement dans les solutions lumineuses durables à apporter aux problèmes complexes de l'heure. Ils sont pour la plupart atteints d'un défaitisme congénital et chronique. Voilà pourquoi ils ne s'éveillent plus à la vie publique de ce pays, voire à participer activement de leur personne, de leurs ressources, de leur influence au support d'une politique déterminée.
Alors, comment parler de démocratie lorsque l'action politique directe (partisan ou non partisan) ou indirecte est livrée à des gens rapaces, à des politiciens peu scrupuleux au chapitre de la moralité publique? En général, ils sont en mal de position, sans souci du bien commun et du progrès. S'il en est ainsi, on n'est pas obligé de voter en choisissant carrément de piétiner ce devoir que le citoyen accomplit en partie par un vote intelligent et libre. Personne ne sait à qui donner son vote, car bien voter suppose une bonne formation politique et morale. Ce qui fait aujourd'hui défaut chez la grande majorité des gens en âge de voter. Ne faut-il pas déplorer, chez les Haïtiens de toutes les couches sociales du pays, une ignorance à peu près complète des institutions et de l'histoire politiques ? La nécessité d'assurer une formation civique convenable à tous est une urgence de l'heure.
Seule la vraie démocratie permet le plein épanouissement de la personne humaine, obligée de connaître les institutions politiques, de s'efforcer de faire valoir une opinion éclairée en ces matières et de se préoccuper des grands problèmes politiques et sociaux, l'obligation de bien voter dérive certes d'un autre devoir : celui de s'intéresser à la chose publique en laissant au citoyen plus d'initiatives et plus de responsabilités que tout autre régime. Donc, un citoyen digne de ce nom ne saurait montrer une indifférence complète vis-à-vis de la bonne marche de son pays. Or, il faut reconnaître que les préoccupations d'ordre civique n'ont certes pas toujours dans le passé et dans le présent occupé toute la place qui leur revenait de droit dans l'éducation haïtienne. Nos politiciens, peu intéressés à la moralité publique, choisissent délibérément de ne pas insister trop sur les exigences du civisme en s'efforçant de former des consciences en vue d'une influence plus sérieuse et plus profonde des principes moraux au sein de l'activité politique. Une façon de dire indirectement aux gens formés de se désintéresser des affaires civiles et politiques du pays.
C'est un devoir pour tous de voter, mais pas dans n'importe quelle condition. C'est une question « de vie ou de mort, de prospérité ou de décadence, de guérison ou de perpétuel malaise de la nation». Ce vote en tant que devoir sacré nous oblige devant Dieu, en conscience, à prendre en main les intérêts supérieurs de notre patrie. Ainsi, on manque à son devoir de désigner les détenteurs de l'autorité, lorsqu'on s'abstient de voter. Le vote étant le seul moyen démocratique qui est donné aux citoyens d'exprimer leur opinion, de juger la politique, de contrôler les votes et d'orienter leur action sans aucune forme de contrainte. Inutile de se rappeler qu'il est impossible aujourd'hui de se renseigner afin de pouvoir donner un vote éclairé judicieux et consciencieux à cause de la dépravation des moeurs électorales qui contribuent à favoriser généralement la possibilité des suppositions de personnes et à fausser les jeux des institutions démocratiques haïtiennes.
Haïti, dans l'état actuel des choses, a très peu de chance de voir des hommes politiques plus compétents et plus consciencieux accéder au pouvoir. Que l'on commence à concevoir l'admiration publique comme autre chose qu'une distribution de bonbons à la crème faite au profit d 'enfants bien sages. La vertu qui doit désormais guider l'appréciation des électeurs est la justice sociale et distributive et non la reconnaissance ou les avantages économiques. Ce qu'il faut au pays, ce sont des députés, des sénateurs, des présidents gérants de la chose publique, des serviteurs du bien commun qui savent administrer les biens des électeurs et non des gens malhonnêtes ou incompétents. C'est le moment plus que jamais de se dégager de l'horizon fermé des petits intérêts individuels ou de parti pour ouvrir enfin la voie à des citoyens sérieux aptes à promouvoir le bien général de la collectivité en favorisant une saine législation sociale et en élaborant un programme politique, social, économique adapté aux situations présentes.
Les vrais mandataires ne se considèrent plus comme propriétaires de la chose publique, ils recherchent fidèlement et avant toute chose l'intérêt général (moralité publique, compétence administrative, lois progressives, etc.). Et, si la politique en Haïti se dégrade et continue encore à se dégrader davantage, c'est parce que trop de députés, de sénateurs, de ministres d'Etat, de présidents posent tous les problèmes sur le plan des avantages personnels. Ils recherchent avec un égoïsme effréné leurs avantages privés même lorsque l'avenir du pays est menacé. Exigeons désormais des éventuels candidats un programme nettement défini portant en premier lieu sur les grands problèmes nationaux, ensuite des garanties formelles qu'ils se mettront à l'oeuvre pour dépolitiser l'administration publique par des mesures énergiques. Il est donc gravement défendu de vendre ou d'engager son vote à des gens dépourvus de culture, de civisme, d'honnêteté et pour qui une « raison de bien commun » n'évoque rien de précis ni d'attirant.
Pensons pour une fois à ces catégories d'économiquement faibles, entièrement ignorés des politiciens sauf en période électorale. Aidons-les à comprendre les mises en scène utilisées par les professionnels de la corruption électorale qui ont toujours empêché au peuple de choisir ses représentants les plus dignes de la chose publique! Aujourd'hui plus que jamais, il y a lieu de se montrer prudent en matière de participation électorale en Haïti. Les manoeuvres, les méthodes frauduleuses blessent gravement les droits des électeurs et des candidats en même temps que les exigences du bien commun. Elles causent trop de dommages à la société en altérant chez les citoyens le sens de la justice et du civisme. Elles font aussi perdre chez tous le respect de l'autorité en oblitérant la conscience des responsabilités démocratiques.
N'est-il pas grand temps d'ouvrir les yeux sur l'esprit de parti, ce grave, stupide et dangereux mal qui tue notre pays trop souvent scandalisé par des moeurs électorales dépravées! Les moyens impurs, le mensonge, la calomnie, la violence, les promesses démagogiques ne sont plus permises aujourd'hui. Que l'école, l'université, l'Eglise, la presse enseignent les vertus sociales à nos jeunes, rien de plus souhaitable et de plus normal! Il faut se rappeler que la démocratie est le système de gouvernement dont le bon fonctionnement exige le plus de civisme. En principe, tous les citoyens sont tenus de voter dans les conditions normales. L'important, c'est de savoir choisir le candidat le plus digne, le plus compétent, le plus honnête.
D'où la nécessité de tenir compte de la valeur des chefs de parti, de leur compétence, du programme qu'ils ont l'intention de suivre. La vraie démocratie suppose que les citoyens votent selon leur conscience, librement et intelligemment, en suivant les règles de la justice et soient en mesure de conseiller, de contrôler l'autorité et de participer activement à la recherche du bien commun.
Est-on obligé de voter aujourd'hui en Haïti ?
C'est une obligation pour les citoyens de s'occuper dans un régime démocratique de politique.
Paul Yves Fausner Doctorant
en Sciences Humaines et Sociales
Professeur à l'Université D'Etat D'Haïti
23 oct. 2013 — Lecture : 7 min.