Développement/Planification

La ruée vers le Nord

Dans le nord , un nouveau pôle économique prend forme. Sans directives d'aménagement du territoire garantissant une cohabitation harmonieuse des industries touristique, de la sous-traitance textile et minière soit existantes ou en gestation. C'est la ruée, instinctive et souvent désordonnée...

Publié le 2012-05-22 | lenouvelliste.com

L'acquisition d'un terrain dans le Nord n'est plus aussi facile qu'avant. Dans certaines communes, il faut payer rubis sur ongle. Les gens savent que le vent a tourné, que le Grand Nord est en passe de devenir un important pôle économique, a révélé André, un Capois installé à Port-au-Prince depuis des années. Ces derniers temps, les informations communiquées alimentent la ruée, a ajouté cet ancien du Centre de Techniques de Planification et d'Economie Appliquée (CTPEA). « Trois compagnies travaillent dans le nord d'Haïti pour produire une étude de faisabilité d'exploitation de substances métalliques, c'est-à-dire de l'or, de l'argent et du cuivre », a en effet confié au journal l'ingénieur Dieuseul Anglade, directeur du bureau des Mines et de l'Energie au moment de l'interview. « Ces compagnies, a-t-il poursuivi, ont jusqu'au mois de juin pour produire leur rapport ». Mais, entre-temps, les espoirs sont bons. « Il y a des résultats intéressants qui laissent présager que l'on aura un gisement d'or, d'argent et de cuivre exploitable», a souligné Anglade, méticuleux, prompt en établissant la différence entre permis d'exploration et permis d'exploitation pour couper court aux rumeurs laissant croire que des Blancs pillent nos gisements. « Jusqu'à aujourd'hui, le BME n'a délivré aucun permis d'exploitation à une compagnie minière », a-t-il insisté, refusant, au passage, de confirmer les infos rendues publiques par une dépêche de l'Associated Press (AP) estimant à 20 milliards de dollars américains un gisement de métaux précieux dans le nord d'Haïti. « Je ne confirme pas ces chiffres. Il est courant que des compagnies fassent ce genre de déclarations pour augmenter la valeur de leurs actions en bourse », a indiqué ce fonctionnaire, pragmatique et froid comme tout scientifique. Le consortium New Mont Eurasian a déjà dépensé près de 25 millions de dollars dans des opérations d'exploration, a indiqué Dieuseul Anglade, qui n'avait pas en mémoire les montants investis par les deux autres compagnies : la Société minière du Nord-Est (Somine S.A.) et le VCS mining. Selon Dieuseul Anglade, les perspectives sont encourageantes et l'Etat haïtien, dans les négociations d'exploitation, veillera au grain pour s'assurer que les richesses du pays puissent être bénéfiques aux Haïtiens. Il n'y a pas que l'or La ruée vers le Nord n'est pas uniquement motivée par l'or. « Le Nord constitue l'un des quatre pôles de croissance retenus par le gouvernement haïtien dans sa stratégie de développement économique », a confirmé Fritz Jean, ex-gouverneur de la BRH. « Comme conçus par les autorités, les grands espaces d'investissements, de par leurs effets d'entraînement, constitueront, selon Fritz Jean, des engins de croissance pour le reste de l'économie. Quatre grands projets, à des phases différenciées de mise en oeuvre, auront des implications certaines sur la production des biens et services, la circulation des marchandises et le financement des entreprises dans la région du nord», a tablé cet expert. Pour étayer sa projection, Fritz Jean a évoqué quelques chantiers-phares, comme la construction du parc industriel de Caracol et l'Université Roi Henri 1er à Limonade. Sans oublier le projet de développement du tourisme de la BID et le projet FTFCN de l'USAID, a indiqué Fritz Jean, très impliqué dans des projets de développement dans le Nord. « Le Parc industriel de Caracol (PIC), un investissement de 276 millions de dollars, supporté par la BID, le Département d'État Américain, avec comme premier client la firme coréenne SEA, est un projet déclencheur qui, dans sa phase de démarrage, mobilisera près de 8 000 employés pour atteindre 40 000 à maturation », a indiqué Fritz Jean, ajoutant que « la Banque mondiale a alloué une enveloppe de 65 millions de dollars au développement du tourisme dans le Nord ». « Estimée à 35 millions de dollars, l'université de Limonade, 72 salles de classes, espaces de laboratoires et de bibliothèques, devra être à même de recevoir à long terme près de 10 000 étudiants. Elle comble un déficit majeur dans l'enseignement supérieur au niveau de la région ; et par externalités, les profs qui seront affectés à cette université pourront assurer des cours de formation de maîtres et peut-être même enseigner au niveau des autres institutions d'enseignement supérieur ou participer à des conférences au niveau du secondaire », a indiqué Fritz Jean, qui explique l'importance d'un projet comme le « Feed the Future Partnership Northern Corridor (FTFNC ) ». « Ce projet de 75 millions de dollars vise à rendre le secteur agricole plus compétitif aux niveaux local et international en accompagnant la production et en renforçant les chaînes de valeur critiques. Il considère l'augmentation de la productivité de certaines cultures comme la banane, le mais, le riz, le pois et le doublement de l'exportation du cacao. Et l'amélioration des revenus de 40 000 ménages dans un horizon de 5 ans et l'incubation de plusieurs firmes haïtiennes pour qu'elles soient l'interface entre l'agence de financement et les fermiers haïtiens sont parmi les objectifs visés » , a indiqué Fritz Jean. « Les décideurs politiques haïtiens et les institutions de financement internationales, engagés de manière concertée dans ces initiatives, anticipent déjà des mouvements de populations, de nouvelles formes d'occupation des sols et l'émergence de nouvelles entreprises industrielles et commerciales qui redéfiniront l'espace compris entre Cap-Haïtien et Ouanaminthe, identifié tantôt comme « Le Couloir économique du Nord », a-t-il confié, soulignant qu'il est indispensable de doter le Grand Nord d'infrastructures pour une exploitation effective des opportunités économiques génératrices d'emplois. Selon Fritz Jean, il faut : un port qui puisse répondre aux besoins des transactions des entreprises de la région ; un aéroport facilitant les relations avec le reste du monde, utilisable par les croisiéristes en casd'accident ; des routes pour une meilleure circulation des marchandises, des personnes ; de l' électricité pour faciliter le développement des entreprises et améliorer les infrastructures d'irrigation pour augmenter la productivité du secteur agricole. « Dans ce cadre-là, il est prévu dans le plan du gouvernement des investissements en infrastructure de l'ordre de 1,8 milliards de dollars pour les cinq prochaines années, pour supporter les secteurs agricoles, de l'habillement et du textile. Des interventions qui laissent anticiper la création de plus de 200 000 emplois », a révélé l'ex-gouverneur de la BRH. Nesmy Manigat, cap au Nord, pas sans bémol « Le pôle économique du Grand Nord se précise de plus en plus. Tel un écosystème possédant tous les éléments de son équilibre. Le sous-sol, le sol, un patrimoine et une tradition touristique, des investissements étrangers directs, des infrastructures éducatives, etc. », a confié Nesmy Manigat, qui souligne cependant que « le développement est plus qu'une addition de potentialités ou d'opportunités, c'est d'abord une vision et un leadership régional à construire ». « Car, après tout, l'essentiel fait encore cruellement défaut. Je veux parler du capital humain indispensable pour assurer la valorisation de ces atouts, a-t-il insisté, citant l'exemple des pays du golfe, riches en pétrole ayant compris la nécessité d'investir massivement dans l'éducation, l'innovation et les technologies de pointe». Pour Nesmy Manigat, « il faut éviter de se précipiter, de tomber dans le piège de l'urgence, malgré notre extrême pauvreté ». « Je suis optimiste et j'ai beaucoup d'espoir, pourvu qu'on prenne le temps d'espérer des résultats à long terme et de bien synchroniser nos actions », a-t-il confié, avant d' exprimer une crainte que le Nord ne devienne une grande entité mal organisée. « L'urgence pour moi est de finaliser le plan d'aménagement de ce territoire et promouvoir un réel tissu de PME locales compétitives pour compléter le paysage de ces investissements en cours ou à venir », a indiqué Nesmy Manigat. Les PME en panne de crédit « Le principal problème, c'est l'accès au crédit », a confié Jean Bernard Simonet, patron de Cormier Plage, à quelques kilomètres de Labadie. « Les PME jouent un rôle important dans le développement de l'industrie touristique », a expliqué le gérant d'hôtel, content « des nouvelles opportunités économiques qu'il y a dans le Nord ». Cependant, l'instabilité politique peut plomber les opportunités, a soutenu, le numéro un de l'Association touristique d'Haïti au Cap-Haïtien. « Il y a un certain attentisme lié à l'incertitude. Mais si le Premier ministre Lamothe applique sa politique générale et que le pouvoir parvient à ramener la sérénité, il y aura une course à l'investissement, malgré les difficultés », a expliqué Jean Bernard Simonet. D'un autre côté, l'homme d'affaires indique qu'il faut aussi faire attention. « Dans le but d'avoir du succès, on peut faire des choix qui se révèlent malheureux à long terme », a-t-il dit en prenant l'exemple du projet d'un port qui devra coûter quelque 179 millions de dollars dans la baie de Fort-Liberté. « C'est le meilleur endroit pour faire un port, mais cela peut compromettre le développement du tourisme », a illustré Simonet, favorable à un dialogue profond et des politiques d'aménagement du territoire pour qu'une industrie n'étouffe pas l'autre. Le transport aérien dans tout cela Olivier Jean, le patron de Tortug'air, numéro un dans le transport aérien interurbain avec quelque 120 000 passagers transportés par an, croit dans le boom économique du Grand Nord. « L'essor du transport aérien sera un bon indicateur du développement de ce nouveau pôle économique », a fait remarquer Olivier Jean, citant l'exemple de Punta Cana, en République dominicaine. Cependant, Olivier Jean souhaite une autre approche dans les relations entre l'Etat et les entreprises haïtiennes. « C'est pas normal que l'aérogare Guy Malary soit dans cet état alors que beaucoup d'argent a été dépensé pour réhabiliter l'aéroport international Toussaint Louverture », s'est plaint Olivier Jean, insistant sur l'importance du transport aérien interurbain dans la réussite des fêtes champêtres. La ruée vers le Nord est visible. La ville du Cap par exemple connaît des excroissances, menaçant des plaines agricoles en périphérie. Comme Port-au-Prince en son temps, les villes du Nord et du Nord-Est... peuvent facilement devenir des monstres dans l'Haïti où l'on a cessé de planifier, a prévenu un indécrottable militant écolo, concédant son impuissance face aux détenteurs de grands intérêts qui se moquent des arguments écologiques. « Même si l'on prétend avoir procédé à des études d'impact environnemental avant d'implanter chaque projet », a-t-il dit avec un sourire moqueur.
Roberson Alphonse ralphonse@lenouvelliste.com roberson_alphonse@yahoo.com
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