Sommet international de la Finance

Impacts des crises politiques et sanitaires sur le système éducatif haïtien

L’importance du capital humain est l’axe principal autour duquel a tourné la majorité des interventions de la 11e édition du Sommet international de la finance. Beaucoup d’intervenants à ces assises ont fait un apport à la compréhension de ce concept si indispensable à l’amélioration des conditions de vie des Haïtiens. L’économiste et statisticien Jean Dorvil Étienne n’a pas dérogé à cette règle en prenant la parole au deuxième jour du sommet pour parler à la fois de « L’importance du capital humain pour Haïti en matière d’éducation » et des « Impacts des crises politiques et sanitaires sur le système éducatif haïtien ».

Publié le 2021-04-16 | lenouvelliste.com

Jean Dorvil Étienne définit le capital humain comme étant un stock de connaissances, d’habiletés et d’expériences que possède un individu et qui lui permettent d’augmenter sa productivité personnelle et celle de l’entreprise dans laquelle il travaille. L’économiste voit alors dans le capital humain l’un des facteurs de production les plus importants dans le système de production d’une entreprise ; qu’il s’agisse de production de biens ou de services.  Ainsi, le capital humain est l’élément le plus important quand on parle de développement, de production, de productivité et de compétitivité au sein d’une entreprise ou d’un pays.

 « Plus l’individu est formé, plus il a des connaissances, plus il peut utiliser ses connaissances ou ses habiletés pour faire des combinaisons entre ses capitaux pour augmenter sa productivité et celle de l’entreprise », indique M. Etienne, qui estime que l’éducation est la base du renforcement du capital humain.  Car, selon lui, plus on investit dans l’éducation, plus on aura des ressources humaines de qualité, plus on aura de la productivité.

Invité à faire le lien entre une éducation de qualité et la compétitivité, le directeur de l’école Sacré-Cœur du Cap-Haïtien a rappelé qu’il était déjà prouvé empiriquement avec des données chiffrées à l’appui que les gens les mieux formés ont un niveau de productivité plus élevé que ceux qui ne le sont pas ou qui le sont moins. A ce sujet, l’intervenant a argué qu’en grande partie, le rendement académique de l’écolier dépend du niveau socioéconomique des parents. « Dans toutes les études que j’ai consultées, il y a une tendance à associer (à plus de 60%) le rendement scolaire au niveau socioéconomique des parents.

« Il en est de même sur le plan de la santé. Un parent qui sait comment équilibrer la diète des enfants va avoir des enfants en meilleure santé qu’un parent qui ne connait pas comment manier la diététique au profit de son enfant. Quand on est formé spécifiquement dans un domaine on a plus d’habileté à donner plus de rendement à l’heure qu’une personne qui n’est pas formée spécifiquement dans ce domaine », souligne le directeur départemental du ministère de l’Economie et des Finances du Nord, qui insiste pour dire qu’il existe une relation étroite entre le niveau de vie de quelqu’un et son capital humain.

Évoquant le cas d’Haïti, l’économiste capois croit que les responsables de l’éducation en Haïti ont beaucoup à faire en matière d’investissement pour redresser la situation.

Intervenant au sujet des impacts des crises politique et sanitaires sur le système éducatif haïtien, Jean Dorvil Étienne explique que lorsque le gouvernement avait pris la décision de fermer les écoles en mars 2020 en prévision de la Covid-19, c’était une bonne décision.  Mais le fait que cette décision ait été prise de manière non planifiée, cela a eu un impact direct sur les rendements scolaires.

Les impacts des crises

« On a eu une année bâclée sur le plan académique et sur les plans économique et social. Sur le plan social par exemple, il résulte de cette décision un duel entre parents et responsables d’école concernant le paiement intégral ou non de l’année scolaire. Les directeurs d’école vont se retrouver entre l’enclume des professeurs qui exigent l’intégralité du paiement annuel scolaire et le marteau des parents d’élèves qui refusent d’obtempérer à cette demande des directeurs du fait qu’ils ne sont pas responsables que l’année scolaire soit hachée ».

L’État de son côté avait promis une subvention aux écoles pour leur permettre de résister à la crise. Mais cette subvention, quoique très modique par rapport à l’ampleur de la crise, n’a pas été délivrée dans sa totalité pour des questions légales vu que certaines écoles n’avaient pas la patente obligatoire pour avoir droit à ladite subvention. 

Une telle situation ne pouvait ne pas avoir d’impacts sur l’économie, soutient l’intervenant, qui fait remarquer que l’école est l’une des activités locomotives de l’économie haïtienne. « Elle est un secteur pourvoyeur d’emplois et un levier non négligeable à l’activité économique. Et une fois que ce levier s’est retrouvé inopérant pendant plusieurs mois à cause de la pandémie, il y a eu une baisse systématique des activités économiques et sociales, que ce soit dans le secteur formel ou informel », a fait savoir M. Étienne.

Tout déficit de jours de classe a des impacts d’ordre pédagogique et économique. Certaines écoles parmi les plus nanties ont tenté l’expérience des cours en ligne. Une possibilité que les moins nanties et les écoles rurales n’ont pas. Ce qui va alimenter davantage le phénomène d’éducation à plusieurs vitesses.

On va tarder à se relever car beaucoup d’écoles ont été décapitalisées. Ajouter le climat d’insécurité qui a contribué à décapitaliser les écoles avec des écoliers et parents qui partent.

Il est difficile de construire un capital humain dans un climat aussi récurrent d’instabilité politique et économique greffée sur la crise sanitaire, appelée à durer, à en croire les prévisions des experts. A partir de tous ces indicateurs toujours rouges constitués par l’insécurité, les jours de classe perdus, l’instabilité, lemanque de professeurs formés, la régulation du système par l’État, comment pouvons-nous espérer avoir une éducation de qualité se questionne le cadre du bureau départemental du MEF dans le Nord, qui met en évidence la chiche allocation de l’Etat haïtien à l’éducation.

« Les pays les plus compétitifs sont les pays dont une grande partie de leur budget est allouée à l’éducation, parce qu’on ne peut pas parler de productivité et de compétitivité sans investir massivement dans l’éducation. Moins on investit dans l’éducation de qualité, plus on continuera à occuper la queue du classement dans tous les domaines relatifs au développement dans la zone ou dans le monde ».

Mais là encore se pose un autre problème selon le statisticien, qui pense que même avec un investissement massif dans l’éducation on ne serait pas sorti de l’auberge. Car il existe des facteurs irritants tels que l’insécurité et l’instabilité politique qui sont de véritables freins à l’avancement du système éducatif haïtien.

Cyprien L. Gary

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