Liquide vital, vraiment ?

Une goutte ne fait pas la rivière. Tel est l’état d’esprit avec lequel nous avons généralement utilisé nos ressources hydriques. Cependant, les récentes sécheresses nous ont montré que même la conservation des rivières les plus vastes demandent un changement de mentalité où chaque goutte compte.

Publié le 2021-03-22 | lenouvelliste.com

Par Sergio I. Campos G.* 

Ce mois-ci, nous célébrons la journée mondiale de l’eau et les Nations unies nous ont posé une question qui se fait de plus en plus pressante : quelle valeur l’eau a-t-elle pour toi ? Pour la plupart d’entre nous, si ce n’est pour tous, la réponse automatique est que l’eau n’a pas de prix, et ce n’est peut-être pas pour rien que la formule la plus commune est : c’est « le liquide vital ». 

Mais à vrai dire, cette perception ne contraste-t-elle pas avec la valeur que l’on a donnée à l’eau et dont nous payons maintenant les conséquences ? Nous avons utilisé notre eau comme si c´était une ressource infinie, toutefois 77 millions de personnes n’ont toujours pas un accès à l´eau en Amérique Latine et dans les Caraïbes, et plus de deux tiers de la population ne dispose que d’un service discontinu dans une région qui, par ironie, possède les plus grandes ressources d´eau douce par habitant de la planète.

Même si nous avons fait des progrès, car en 1960 à peine 33% de notre population disposait d’un accès à l’eau potable, nous nous trouvons toujours face à une dette que nous ne règlerons pas si nous suivons la voie habituelle.

D´une part, parce que les investissements historiques, basés sur le paradigme des grandes œuvres d´infrastructures coûteuses, sont impossibles à maintenir. Ces investissements n´ont pas comblé le fossé historique et ont accentué les inégalités. En effet, les pauvres de notre région payent plus pour l´eau que la classe moyenne et les riches, notamment parce que les carences des services d’approvisionnement les obligent à l´acheter à des pourvoyeurs informels, parfois douteux. Les inégalités sont d´autant plus criantes dans les services d´assainissement, que 18 millions de personnes défèquent encore en plein air, tandis que 31 % des foyers de la région ne sont pas connectés aux égouts sanitaires, ce qui représente une menace constante pour la santé et une source de pollution qui menace la qualité de nos sources.

D’autre part, la mauvaise gestion des ressources hydriques et les excès induits par le changement climatique ont brisé les cycles d’abondance et de rareté avec lesquels nous avons géré l’eau. En effet, certains de nos centres urbains les plus peuplés, tels la ville de Mexico, Santiago ou Lima, subissent une constante menace de stress hydrique.

Donc, on peut dire que la valeur que nous donnons à l´eau est fondamentale mais nous n´agissons pas en conséquence.

Cependant, nous avons l´opportunité de combler les écarts historiques en matière d´investissement et de protection contre le changement climatique par le biais de nouveaux paradigmes, afin de mettre un terme aux problèmes habituels, ainsi qu’à ceux qui accompagnent de plus en plus fréquemment et avec une urgence croissante le changement climatique.

Haïti a récemment fait un pas dans ce sens, avec le lancement du projet de d´élargissement des capacités de production qui permettra d´augmenter la production d´eau de 32 000 mètres cubiques par jour (m3/j), moyennant quoi plus de 400 000 personnes disposeront d´eau de qualité, à un prix accessible.

Des événements imprévisibles tels que la pandémie de la COVID-19, qui a montré que la pratique hygiénique de l´eau et du savon est l´une des premières mesures de prévention contre les contaminations, nous ont montré encore une fois que nous n´avons pas donné à l´eau la valeur qu´elle mérite. 

Depuis la BID, nous avons encouragé le développement et l´innovation par le biais d´outils pour améliorer la gestion de nos ressources hydriques. HydroBID, par exemple, utilise la technologie satellitaire et les données spécifiques sur nos rivières dans le but d’élaborer des scénarios de disponibilités actuelle et future. Cet outil est déjà mis en œuvre dans 20 pays de la région qui compteront dorénavant sur des données fiables pour établir des plans de gestion complets des ressources hydriques, et seront en mesure de mieux prédire les phénomènes d´inondations et de sécheresses. De même, nous travaillons directement avec des entreprises prestataires par le biais d´Aquarating, le seul outil du marché capable de démontrer de façon précise, fiable et complète la situation réelle d´un prestataire de service d´eau potable et d´assainissement dans tous les secteurs du business, au terme d’un processus d´évaluation exigeant, qui définit des bases pour élaborer un plan d´amélioration et de transformation entrepreneuriale à court, moyen et long terme. 

Nous promouvons également des programmes d´infrastructure verte qui associent la protection environnementale des ressources hydriques aux plans de gestion durable de l´eau. Il se peut que le meilleur exemple soit l´Alliance Latino-américaine des Fonds de l´Eau, un mécanisme innovateur de financement qui unit les secteur public et privé ainsi que la société civile pour attribuer les ressources et les programmes, et ceci afin de protéger les rivières dont dépendent l´approvisionnement de grands centres urbains dans des pays tels que Mexique, la Colombie, l’Équateur, le Chili et l’Argentine.  

Protéger nos rivières est, aujourd´hui plus que jamais, une garantie contre un scénario où le changement climatique s’impose comme une urgence de plus en plus impérieuse. Nous pouvons faire face à cette menace grâce aux investissements visant à remédier aux inégalités historiques de notre région par le biais de nouveaux paradigmes, comme le programme d´Assainissement Optimal qui destinera près de US$15 mille millions au développement d’infrastructures d´assainissement dans les secteurs les plus vulnérables. Celles-ci seront complétées par des plans adaptés à chaque communauté, conçus également pour protéger les bassins hydrographiques.

La phase post-pandémique nous offre une occasion unique de ne pas revenir à la normale, car, sinon, nous n´aurons pas appris la leçon. Nous disposons d’une chance de remettre nos gens au travail au moyen d’investissements qui tiennent compte des nouveautés en matière de technologie et de gestion. Celles-ci nous fournissent la possibilité d’optimiser les services avec moins de ressources, ce qui nous rend plus résilients face au changement climatique.

Il est encore temps de redonner à l´eau la valeur fondamentale qui lui fait mériter l’appellation de liquide vital.

*Sergio I. Campos G. est le Responsable de la Division d´Eau et d´Assainissement de la Banque Interaméricaine de Développement (BID

Source: BID

Auteur


Réagir à cet article