Georges B. Sassine « Monsieur factory »

En laissant sa carrière à la banque Nova Scotia en 1973, Georges Barau Sassine ne se doutait pas qu’il allait être, quarante ans après, l’une des chevilles ouvrières du secteur textile en Haïti, comme son mentor, l’intellectuel Alain Turnier. Sans complexe, il se décrit comme un « factory guy ». Ex-ami personnel de Jean-Claude Duvalier, ex-membre de l’ONAPI, fer de lance de l’ADIH, l’un des piliers du projet Lafiteau, il revient sur sa vie, entre un cigare et un verre de whisky sur la terrasse de Montana.

Publié le 2015-08-24 | lenouvelliste.com

Georges Sassine craque une allumette. Il commence un des deux cigares tirés de la poche gauche de sa chemise gris cendre. Son whisky -un fond de verre- s’épuise. Ses grands yeux balaient, cherchent Jean David, un serveur du restaurant de l’hôtel Montana avec qui il a ses habitudes. Le « refill » ne doit pas être loin. Au cas où. Il est resté attaché au Montana, presque un égrégore. « J’avais mon bureau ici, avant le séisme », écrase-t-il, encore marqué par la mort de beaucoup d’employés de cette adresse mythique. La fumée de son cigare monte, comme un encens aux disparus, et Georges Sassine remonte le temps. Son temps, lui qui affirme n’être « pas un intellectuel mais plutôt un travailleur pragmatique fermement convaincu qu’il faut savoir suivre avant de guider ». Porte-étendard de l’industrie d’assemblage textile, industriel pas étranger des dépôts de bilan, promoteur des investissements en Haïti sous la présidence à vie de son ami feu Jean-Claude Duvalier à l’ONAPI, lobbyiste pour l’ADIH, artisan avec d’autres du vote de la loi Hope/Help par le Congrès américain, Georges Sassine, né un 18 septembre 1948, a un parcours captivant. Son enfance, à Babiole, est heureuse. Il garde le souvenir d’une « classe moyenne digne, solide, avant d’être brisé par François Duvalier ». « Tout ou presque tout ce qu’on utilisait était produit en Haïti », confie Georges Sassine, qui a encore le souvenir de Roland Accra, installé derrière sa machine à coudre pour confectionner des uniformes scolaires. Curieux, courageux Il fréquente St-Louis Gonzague entre 1955 et 1956 avant d’être mis à la porte. « Pour hérésie », se souvient Georges Sassine dans un grand sourire. Il avait demandé à un prêtre comment Joseph a pu accepter que l’Esprit saint lui dise de ne pas répudier Marie, enceinte de Jésus, fils de Dieu. Dans la démarche, Georges Sassine assure qu’il n’y avait pas d’effronterie mais une curiosité mal appréciée par son professeur. Quand l’élève attrape fermement la règle utilisée pour le punir, ce reflexe est perçu comme une rébellion. Il est exclu de l'établissement. Sans appel. Il atterrit au Nouveau collège Bird en 1963. Il fréquente Jean-Claude Duvalier. Georges Sassine, dans la voiture de son oncle qui l’emmène à l’école, se trouve à quelques dizaines de mètres, ce 26 avril 1963, quand des hommes armés attentent à la vie de Baby Doc, fils de François Duvalier qui dirige Haïti d’une main de fer. Traumatisé, Georges Sassine, adolescent, se souvient que la radio a diffusé toute la journée « Dife Nan kay la », chanson devenue sinistre, chanson annonçant que les sbires du régime vont frapper. Georges Sassine perd un cousin. Après cette même année1963 survoltée, il part aux USA pour des vacances, en décembre 1964. Elles ont durée 7 ans, plaisante l’homme d’affaires dont le sens de l’humour est attaché à sa légende. Il entre au G.W Hewlett High School de Long Island, à New York. Lui et son cousin sont les seuls Noirs, les seuls qui allaient à l’école à pied. Georges Sassine fait des petits boulots. Il est « delivery boy ». Quand il ne livre pas les courses, il travaille dans un terrain de golf dans un quartier juif huppé. « Je ne peux pas me plaindre de mon enfance aux Etats-Unis où j’ai appris à travailler. C’est pendant cette période que l’on m’a inculqué l’esprit d’équipe », confie-t-il. A Coral Gables High School de Miami, Georges Sassine il termine ses études. Il entre à Université de Miami où il fait des études en gestion des affaires. Goerges B Sassine tombe sur son ami d’enfance Max E. Chauvet qui a grandi avec lui à Babiole. Ils partagent la même chambre d’étudiant. Retour au pays En 1970, ses amis reviennent en Haïti. A l’époque, Georges Sassine n’est pas hippie. Son afro, les bagues et son look l'approchent des hippies. Il ronge ses freins, attend jusqu’en 1972 pour décrocher son baccalauréat en gestion des affaires de l’Université de Miami. Sassine travaille au Chemical Bank en 1972 où il analyse les demandes de crédit. Le jeune homme rencontre Muhamed Ali, l’un des plus grands boxeurs de tous les temps. Le boxeur devient son ami. « C’est un homme que j’admire », indique Sassine, qui se souvient de l’emphase mise par Muhamed Ali à éveiller sa conscience. « Dans les films, les anges sont blancs et les Noirs sont des bandits », illustre Georges Sassine. Il quitte la banque; une mise en disponibilité de deux ans avec possibilité de revenir ne l’a pas convaincu de revenir. Le jeune homme veut voir du pays. Il pose sa besace au Danemark. Il y reste six mois, chez une sœur. 1973, le pays l’appelle après dix ans d’absence. Ses amis aussi. « Jean Edouard Vanté et Max Chauvet m’ont convaincu de revenir. J’étais choqué de revoir Nazon. Rien n’avait changé. À partir de la rue Alix Roi tout était comme avant, quand j’avais quitté le pays », explique Georges Sassine dont le premier geste a été d’acheter un pâté. De la banque à l’usine Son expérience lui permet d'entrer à la banque Nova Scotia qui lançait ses opérations en Haïti à l’époque. C’est à la banque qu’il fait la rencontre qui va orienter toute sa vie. « Mon histoire dans le textile a commencé avec Alain Turnier en 1973, auteur de l’ouvrage « Quand la nation demande des comptes », confie Sassine, qui souligne que Alain Turnier, Jean Liautaud et Gérard Denis sont « les pionniers de la petite industrie d’assemblage textile en Haïti ». Le temps passe. Il prend des gallons dans l’usine de Turnier à Delmas 2 avant d’empocher le triple de son salaire pour travailler avec des Américains. « Je ne le regrette pas. C’est là que j’ai appris le business depuis la base jusqu’au sommet », raconte Georges Barau Sassine, qui a ouvert Gamex. En 1975, il ouvre aussi son cœur et épouse la femme de sa vie. Le boom qu’il y a dans le secteur et l’ouverture de l’économie le portent à l’ONAPI qui regroupe de belles têtes. « J’ai eu beaucoup de succès à faire atterrir des investissements en Haïti ». Ses relations privilégiées avec Frantz Merceron, ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie l'aide dans son travail. 7 février 1986. Jean-Claude Duvalier tombe. Il retourne à son usine. Il connaît des fortunes diverses. Repartir, après la faillite En 2006, il fait faillite. Les années, après la chute de Jean-Bertrand Aristide en 2004, sont dures pour le secteur textile. Beaucoup d’usines mettent la clé sous la porte. Le rang des chômeurs grossit. Il se bat aux côtés de l’ADIH pour obtenir le vote de la loi Hope. René Préval, président de la République, s’investit à fond dans l’effort pour obtenir le vote de la loi Hope. Encore aujourd’hui, en 2015, le renouvellement de Hope/Help s’est effectué un peu grâce à ses efforts, à ceux d’autres personnalités comme Lionel Delatour. Georges Sassine souligne qu'aujourd'hui en Haïti les usines sont aux normes. Better Work, le Bureau international du travail veille au grain. Le respect du droit des ouvriers est une condition indispensable pour le vote de Hope/Help, souligne Georges Sassine. Sans rebiffer face à la critique, cet homme d’affaires qui se considère comme un « factory guy » croit qu’il faut donner du travail aux gens, chercher à améliorer les performances, les salaires aussi. Les réformes souhaitées Pour lui, il est indispensable que le prochain Parlement amende certains articles du code du travail qui plombent les efforts visant à créer plus d’emplois en Haïti. En 1981, la sous-traitance textile était le sixième secteur le plus important de l’économie avec plus de 100 000 emplois créés. En 2015, le secteur est numéro un. « C’est grave, très », concède Sassine, convaincu que même si l’avenir n’est pas rose, tout le monde a la responsabilité de mettre la main à la pâte. La mentalité de cet Etat qui bloque les investissements doit changer. Sans le savoir, c’est François Duvalier que l’administration sert avec cette mentalité, analyse Sassine. Pourtant, en évoquant Baby Doc, son ami, « un prince » à qui on n’a jamais demandé de faire des efforts dans la vie, Georges Sassine a d’autres mots. Des mots moins durs. « Il est pour moi une victime du régime de son père. Il n’était pas prêt pour hériter de tout ça », raconte Georges Sassine. « Il était un bon nèg qui voulait jouir de la vie. Il a dormi 3 jours quand son père lui a dit qu’il allait devenir président », selon Georges Sassine. « Je ne le défend pas. Je sais qu’il n’était pas méchant », dit-il avant d’ajouter que « Dieu seul sait au fond qu’il ne cautionnait pas des saloperies », souligne Georges Sassine, qui se rappelle le début de la fin. Quand Georges Shultz, secrétaire d’Etat américain, lui a conseillé d’abandonner la présidence à vie, le refus a sonné le glas du régime. « Oui, Jean-Claude Duvalier est coupable d’avoir laissé faire. Est-ce qu’il avait la capacité de ne pas laisser faire ? », s’interroge Georges Sassine, témoin des courbettes d’hommes et de femmes d’ici dans la cour du prince pour obtenir des faveurs… De Sonapi à Lafiteau Georges Sassine, du haut de ses quarante ans d’expérience dans le secteur, avait dirigé la Sonapi. Il est débarqué par BBM, en pleine réunion avec un officiel américain sur un projet d’expansion du parc de Caracol. Son obsession à travailler pour l’avancement de son secteur, sans profit personnel, a déplu en haut lieu. De l’expérience, il reste marqué. Il n’a pas pardonné au président Martelly, avec qui il discute souvent, de ne pas l’avoir averti. C’est Laurent Lamothe qui a voulu mon départ, confie Georges Sassine. Personne n’a voulu croire cette mise à pied. Les appels ont plu. Parmi les coups de fils, Georges Sassine reçoit celui de Gilbert Biggio. C’est le début de son aventure dans le projet Lafiteau. « C’est le premier projet de cette envergure fait par un Haïtien », estime Sassine, directeur de la zone franche Lafiteau. « J’essaie de faire ce qui est nécessaire pour faire avancer mon pays. Cela fait quarante ans depuis que je le fais. J’ai réussi parfois, échoué souvent, mais je continue à avancer », indique Georges Sassine, père de deux enfants, de trois petits-enfants, qui compte beaucoup d’amis parmi d’anciens collaborateurs à son usine. Bosseur, après l’ONAPI, on retrouve Sassine, outre à l’ADIH, au Cled. Il est en 1996 membre de la commission tripartite sur le salaire. Il est fondateur de l’Université Notre-Dame. Il est membre du board. Il craque une dernière allumette pour redonner vie à son bout de cigare, sevré par « the factory guy », occupé à faire des confidences. Ce qu'il ne fait pas souvent…


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