Baradères, 22 jours après le séisme

Baradères, l’une des communes les plus affectées par le séisme, dimensionne ses pertes, mesure les défis à relever pour le retour des enfants à l’école, soigner la population, remettre sur pied une partie de son économie qui a une odeur : celle du clairin. Petit saut au bout du bout des Nippes. 

Publié le 2021-09-10 | lenouvelliste.com

Peu avant 14 heures, des messages WhatsApp sont délivrés en rafales au terme du trajet  depuis Petit-Trou-de-Nippes, mardi 6 septembre 2021. En contrebas, face à la mer, les contours d’une plaine verdoyante nichée entre des montagnes  se dévoilent. Ce sont les Barradères, la ville située au bout du bout des Nippes, le dernier-né des départements en Haïti.

« Nou rive ? », s’interroge Toto, incrédule mais au final soulagé après avoir zigzagué pendant presque deux heures, en partie sur une route casse-cul, à flanc de collines, dans un décor à la fois sauvage et pittoresque.

Au cœur de la ville, dans ce carré aquarelle bordé par de petites maisons en bois montées sur pilotis, une première absence, un premier vide. L’église St-Pierre, plus que centenaire, s’est effondrée. L’amas de ruines de la façade principale de ce pan de l’identité de la ville jonche le trottoir, face à la petite place où des sinistrés du tremblement de terre ont érigé quelques tentes.

Sous le soleil du bon Dieu, ces victimes sont debout, quand d’autres, six pieds sous terre, ont fait le voyage au pays sans chapeau, sans jamais se douter que la terre, dans certains cas, allait ouvrir ses entrailles pour les engloutir dans leurs lieux de vie, aux jardin, quelque part sur la route pour aller au marché. Le bilan humain du séisme est lourd, soutient le responsable de la protection civile des Baradères, Madsen Fils Cadet dont la fougue tranche nette avec sa chevelure poivre et sel.

« 51 morts », confie-t-il au  Nouvelliste. Le bilan provisoire fait état de 256 blessés à Baradères. 2 106 maisons ont été détruites et 3 500 autres ont été endommagées, poursuit-il, soulignant que « les sections communales sont les plus touchées ». De toutes, la 4e section est mal en point, indique Madsen Fils Cadet, qui évoque l'aide reçue de l’OIM, de Solidarité, de Team Rubicon, de MSF, de Heart to Heart, de Caritas, d'Ames Malteizer. La réhabilitation du réseau d’eau, endommagé par le séisme, est une priorité, fait savoir M. Cadet.

Rentrée des classes. Il y a des défis à relever. Plus de 20 écoles ont été détruites, 10 endommagées. L’école nationale, construite en 1939, est fissurée, le lycée St-Pierre aussi. Les collèges St-Jean Baptiste et Beaubrun Ardouin, qui accueillent à eux deux environ 1 400 élèves, sont gravement endommagés, confie Sergo Joseph, inspecteur de cette zone scolaire. L’école congréganiste St-Jean Paul II des Baradères est endommagée. La partie consacrée au préscolaire, qui accueille une centaine d’enfants, gravement endommagée, devra être démolie, confie au journal la sœur Marie Violette Polynice, de la congrégation des Petites Sœurs de l’Enfant Jésus de Brochette et de la Rivière froide (Carrefour/Ouest) qui est au front, au plus près de la communauté, dans des conditions difficiles. La sœur Polynice et deux autres sœurs, dont la résidence devra être démolie, lance un appel à l’aide pour les enfants, pour elles, pour la communauté.

De l’aide est nécessaire. Il faudra rapidement déblayer afin de permettre aux élèves de retourner à l’école, soutient Sergo Joseph, qui espère, qui croit que la commune des Baradères rebondira, que la vie l’emportera.

Ces héros inconnus

Au service de l’avenir, de la vie, il y a ces héros inconnus, comme ces trois infirmières, dont Natacha Olivier. Dans un préfabriqué de moins de cinq mètres carrés, Natacha Olivier, dégoulinant de sueur dans ce petit espace aussi chaud qu’un sauna, pose les gestes pour sauver un nouveau-né, un petit garçon, encore éprouvé par le travail laborieux de sa gestante. « Je lui ai donné du dexa », informe Natacha Olivier, qui tape la plante des pieds du bébé, enfonce une poire dans sa bouche pour enlever du liquide amniotique. « C’est dans cette salle que l’on accouche », confie la sœur Marie Judith Prophète, de la congrégation des Petites Sœurs de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, infirmière de cet hôpital mixte qui avait 12 lits. Le séisme, explique sœur Prophète, a gravement endommagé les installations de l’hôpital construit en 1972. L’espace abritant la maternité, l’école de matrone, la cafétéria est à démolir. Les consultations générales, les soins de santé communautaire et autres services… sont dispensés sous des tentes installées dans la cour. « C’est sous des tentes, dans la cour, que vivent les sœurs », constate l’ex-président Jocelerme Privert, en visite à l’hôpital. Son téléphone en main, il passe des coups de fil, joue de sa notoriété en faveur de l’hôpital.

« Plusieurs organisations ont promis de nous aider. L’aide n’est pas encore arrivée », confie la sœur Prophète, une miraculée. Elle s’était accrochée au linteau de la cafétéria pendant les secousses. Elle finissait à peine d’éplucher une orange, raconte la religieuse, au service de cette ville dont l’économie a reçu un sacré coup.

Baradères, le clairin prend un mauvais coup

Une partie de l’économie des Baradères a une odeur. Celle du clairin produit dans des distilleries. La commune compte 40 à 50 distilleries. 80 % des installations ont subi des dégâts. Certaines de ces distilleries sont à démolir, indique l’un des plus importants distillateurs, Philippe Bélizaire. « Le secteur a subi une énorme perte. C’est une catastrophe économique », estime Philippe Bélizaire, qui produisait 1 500 gallons de clairin par semaine, pour un chiffre d’affaires de 750 000 gourdes. Si l’on réalise 30 % de bénéfice, c’est de l’argent qui ne rentre pas depuis le séisme du 14 août.

Philippe Bélizaire, qui emploie une cinquantaine de personnes, a mis au chômage technique ses journaliers. Pour l’agriculteur qui ne peut pas vendre sa canne à sucre alors que sa maison est en ruine, la situation est très compliquée, soutient Philippe Bélizaire, fier du clairin de Baradères qui s’arrache aux Cayes, à l’Asile, Pestel, Camp-Perrin.

Monsieur attend la matérialisation des annonces d’accompagnement des entreprises du grand Sud affectées par le séisme. Le rééchelonnement des créances est souhaitable, explique l’homme d’affaires, rencontré à Laurent, « en haut », comme on dit aux Baradères où un prêtre chantait des funérailles, à l’ombre, sur une petite place, au carrefour où l’on tourne pour s'enfoncer dans la nature, à destination de Cavaillon…

Roberson Alphonse



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