Un plan d’urgence s’avère nécessaire pour l’économie haïtienne après l’assassinat de Jovenel Moïse

Publié le 2021-07-29 | lenouvelliste.com

Récession. Finance publique au rouge. Niveau record de financement monétaire sur fond de craintes de poussées inflationnistes et de dépréciation plus importante de la gourde. Pour Haïti dont la situation s’est aggravée après l’assassinat du président Jovenel Moïse, il faut un plan d’urgence économique et un support externe rapide, soutiennent des économistes, soulignant qu’Haïti doit gérer autrement ses finances.

Entre avril et juin 2021, avant l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet, des indicateurs économiques étaient au rouge. La note politique monétaire de la Banque de la République d'Haïti (BRH) pour la troisième trimestre de l’exercice fiscal n’apporte pas de bonne nouvelle. Au contraire. « La situation des finances publiques s’est davantage dégradée en raison de l’incapacité de l’État à mobiliser des ressources dans un contexte de détérioration du climat des affaires », a indiqué cette note de politique monétaire de la BRH, qui éclaire sur une constante, le déséquilibre chronique entre les recettes et les dépenses.  

Totalisant 21 milliards 790 millions de gourdes au cours du troisième trimestre, les recettes ont diminué de 8,13 % par rapport au trimestre précédent. Parallèlement, les dépenses budgétaires ont crû de 11,2 % en variation trimestrielle pour s’établir à 84 587,01 MG, a informé la BRH. La conséquence mécanique est le recours au financement monétaire du déficit public. « La situation des finances publiques s’est soldée par un déficit  budgétaire partiellement financé par la BRH pour un montant de 40 224,78 MG en juin 2021 contre 34 037,02 MG le trimestre antérieur », selon cette note de politique monétaire.

Urgence d’une aide externe rapide

Sans langue de bois, des économistes expriment leurs inquiétudes, estiment qu’Haïti a besoin d’un support externe rapide. « Les multiples crises: politique, sanitaire et économique connues par le pays au cours des trois dernières années ont atteint un certain sommet avec l’élimination brutale du président Moïse au cours de ce mois de juillet », a confié Kesner Pharel, le patron du Group Croissance.

La forte création monétaire,  le franchissement du seuil de 100 gourdes pour 1 dollar us, plus de 20 % de pression inflationniste en rythme annuel, plus de 4 millions d’Haïtiens en situation d’urgence alimentaire, la stagnation et la contraction économique… ajoutent encore plus d’ombres au tableau, a poursuivi l’économiste qui craint « des répercussions très négatives si un support externe rapide n’est pas apporté ». « Un plan d’urgence s’avère nécessaire pour l’économie haïtienne car les ressources domestiques ne sont pas disponibles », a plaidé Kesner Pharel, soulignant qu’il faut prioriser les personnes en situation d’urgence alimentaire.

« Tout commencera par un accord avec le FMI dont le visa est nécessaire pour obtenir les supports financiers des autres partenaires comme le BID, la Banque mondiale et les autres partenaires bilatéraux. Certaines réformes se révèlent nécessaires pour mettre un peu d’ordre dans la maison économique et financière. Le “nouveau” gouvernement aura des défis à relever pour repositionner l’économie nationale sur une trajectoire de développement durable », a soutenu Kesner Pharel.

« Il y avait de quoi avoir des appréhensions par rapport aux finances publiques avant même l’assassinat crapuleux du président Jovenel Moïse», a confié le Dr Thomas Lalime, chroniqueur économique au Nouvelliste.

Tout faire pour permettre la reprise des activités économiques

Pour le Dr Lalime, « s’il y a une urgence présentement, c’est l’établissement de l’ordre et de la sécurité dans le pays ». « La sécurité conditionne le succès de tous les autres objectifs souhaitables. La réussite ou l’échec du nouveau gouvernement en dépend. L’établissement de la sécurité permettra la reprise des activités économiques qui permettront à l’État d’augmenter ses recettes pour qu’il puisse payer les factures des produits stratégiques », a-t-il dit, soulignant qu’un d’un autre côté, « il faut mieux maîtriser les dépenses futiles comme celles du référendum ».

« Pour y parvenir, le gouvernement post-Jovenel Moïse doit faire un état des lieux des finances publiques et dresser la liste des actions prioritaires à réaliser avec des coûts réalistes, étant données les contraintes budgétaires. Un budget rectificatif serait nécessaire en ce sens », a estimé le Dr Lalime.

Les signaux à envoyer au FMI

Interrogé sur une recherche d’assistance auprès du FMI, l’économiste croit que « s’il y a un plan très clairement défini, assorti d’un budget réaliste et que des efforts soient consentis afin de rationaliser les dépenses publiques, les institutions financières internationales seront probablement  prêtes à supporter financièrement le gouvernement dans son exécution ». « En ce sens, la nouvelle équipe doit faire montre d’une nouvelle orientation afin de se faire une certaine crédibilité », a-t-il souligné.

Inquiétudes, incertitudes et dépenses incompressibles

Avec un niveau de financement monétaire de l’ordre de 40.3 milliards de gourdes au 6 juillet 2021, on est en droit d’être très inquiet de l’avenir des finances publiques, a confié l’économiste Etzer Emile, préoccupé par les impacts de la mode de gestion actuelle sur le taux de change et l’inflation. Il a appelé à mettre en place un budget rectificatif, dans ce contexte de crise socio-politique, d’insécurité et de grand vide institutionnel exacerbé par la mort du président Jovenel Moïse.

Le plus dur dans tout cela, c’est l’incertitude, l’ennemi numéro un de l’activité économique. Personne ne sait qu’est ce qui peut arriver demain, et il semble qu’on est loin de l’ordre constitutionnel et légitime, a poursuivi Etzer Emile qui espère que  la « BRH dispose d’un certain coussin de sécurité, pouvant permettre à l’Etat de respecter certains engagements notamment dans l’achat des produits pétroliers ». « Ces derniers sont de plus en plus rares depuis quelques pour des raisons de trésorerie, d’insuffisance de dollars ou d’insécurité », a-t-il dit. 

L’absence d’un président ou tout simplement le vide institutionnel actuel peut empêcher à Haïti de bénéficier de certains accords de dons ou de prêt avec des pays.Mais peut-être pas, a-t-il nuancé en considérant que le Fonds Monétaire International avait commencé des discussions avec la BRH et le MEF bien avant l’assassinat pour satisfaire les besoins de la balance des paiements. Le Conseil d'administration du Fonds monétaire international (FMI) a approuvé une nouvelle allocation de 650 milliards de dollars, soit la plus élevée de l’histoire de l’institution, pour faire face aux besoins des pays membres de réserves à long terme liés à la crise sanitaire de Covid-19 au niveau mondial, a-t-il dit.

La rigueur et courage politique comme remède

« Les finances publiques sont curables avec un peu de courage politique. Il faut augmenter les prix à la pompe en les rendant ajustables en fonction des prix d’importation et du taux de change; adresser urgemment le problème de collection de l’EDH, avec l’appui de la force publique pour les actions qui s’imposent auprès des récalcitrants en plus de régler le problème de facturation à partir de solutions éprouvées », a confié off the record un autre économiste, soulignant qu’il faut adresser le problème de la contrebande, éliminé au moins  les grosses dépenses inutiles. Ces quatre mesures pourraient à elles seules éliminer le déficit de l’Etat et générer un surplus budgétaire permanent, tout en permettant à l’Etat de faire face à ses dépenses de fonctionnement.

« A moyen et long terme rien ne remplace une forte croissance dont l’une des conséquences serait d’augmenter drastiquement les revenus de l’Etat. La question de la situation “post assassinat” doit être relativisée. Une vraie assistance étrangère, avec appui à la sécurité publique est de toute façon indispensable à la tenue d’élections libres et réellement démocratique et inclusive. Elle servirait à l’assainissement fiscal et au rétablissement d’un climat d’investissement serein », a-t-il dit.

FMI prêt à travailler avec le gouvernement de transition

« A la lumière des récents évènements, le FMI présente ses sincères condoléances et exprime sa solidarité au peuple Haïtien et appelle à un consensus politique pour aller de l’avant. Nous continuons à nous engager auprès des officiels en Haïti pour supporter les institutions du pays dans le but de favoriser la stabilité sociale et économique, notamment en assistant les efforts pour renforcer la gouvernance au niveau des marchés publics. Nous espérons pouvoir travailler étroitement avec le gouvernement de transition pour promouvoir la croissance économique et la réduction de la pauvreté », a confié au Nouvelliste la cheffe de la mission Haïti au FMI  Nicole Laframboise.

Roberson Alphonse



Réagir à cet article