Conjoncture

Insécurité : où est la vérité ?

Publié le 2021-06-21 | lenouvelliste.com

Le président Jovenel Moïse, de retour de sa tournée en Turquie, s’est fendu dimanche 20 juin 2021, au Palais national, d’un grand oral sur l’insécurité. Un de plus. Comme souvent, il étale des faits alternatifs, des contre-vérités et, pour le grand malheur du pays, ses limites de commandant des forces de sécurité, à un moment où des gangs, en majorité du G-9, étendent leur contrôle sur un bassin de populations et d’entreprises s’étalant sur plusieurs centaines d’hectares, à cheval sur au moins quatre communes de la zone métropolitaine.

Faits alternatifs

Si le chef a.i de la Police nationale d'Haïti, Léon Charles, avait indiqué que le conflit qui fait rage à Martissant et Fontamara depuis le 1er juin a son origine dans un conflit terrien à Laboule 12, le président Jovenel Moïse a soit d’autres informations, soit a souligné un mensonge du numéro un de la PNH. M. Moïse a soutenu que cette guerre a éclaté pour empêcher l’inauguration de la centrale électrique de Carrefour, le 5 juin. Au moment où Jovenel Moïse s’exprimait ce dimanche, des hommes armés circulaient à visière levée à Laboule 12. Ils fouillaient des véhicules. D’autres tiraient pas loin du Palais national et les détonations étaient audibles pendant le point de presse présidentiel.

Le président Moïse en affirmant que « le pays est entré dans le cycle infernal d’insécurité depuis 18 ans » reconnait implicitement que les Tèt Kale cumulent presque 10 ans de ce passif. Si l’on s’en remet aux faits, M. Moïse à tort. En 2011, à l’arrivée de Michel Martelly au pouvoir, il n’y avait pas de zone de non-droit dans le pays. En partie grâce aux efforts de la Minustah, de la PNH sous la houlette de Mario Andrésol et d’un René Préval qui avait laissé de la latitude à son chef de la police après avoir explicité la stratégie « poze, depoze, repoze ». La circulation des marchandises et des personnes était possible sur tout le territoire. Cité Soleil est toujours resté un volcan en activité. Mais au fil des ans, une paix précaire y avait été instaurée.

En février 2017, lorsque M. Moïse rentrait au Palais national, on pouvait circuler à toute heure à Martissant, en plaine, à la Croix-des-Bouquets, à Ganthier. Il y a avait des homicides et des cas de kidnapping, mais on pouvait aller de Pétion-Ville au centre-ville en longeant toute la route de Delmas. La police pouvait intervenir, mener des opérations presque partout, comme celle menant à Martissant, en novembre 2017, qui avait donné lieu à un carnage après la mort de deux agents d’une unité anti-émeutes.

Entre-temps, le renforcement des alliances, des partenariats de nécessité entre gangs et politiques, gangs et gens d’affaires, bien imprégnés de l’idéologie « bandit légal », a affaibli encore plus l’appareil de sécurité publique. En suivant la chronologie du début du cycle infernal de l’insécurité établie par le président Jovenel Moïse, la genèse remonte à 2003,  l'année d'avant 2004, avant le départ fracassant du président Jean-Bertrand Aristide, avant le terme de son second mandat. Sans détour, M. Moïse ou ceux qui ont préparé ses fiches ont raté fort probablement la lecture de l’ouvrage de référence de l’ex-président Prosper Avril : « Haïti : le livre noir de l’insécurité » (1995-2000). L’auteur a établi une longue liste d’homicides. La justice, dans la majorité des cas, est restée muette sur les mobiles, les auteurs. Le livre de M. Avril, en lien à l’insécurité, semble indiquer que le plus gros problème reste l’impunité.

Lorsque le président Moïse égrène la mort de beaucoup de chefs de gangs et indique que la PNH existe encore, certains pourraient croire que tous ces «grands» bandits ont été stoppés par les forces de l’ordre. Amaral Duclona est vivant. Arrêté en République dominicaine, il a été jugé en France à cause de son implication présumée dans l’assassinat d’un ressortissant français en Haïti. Evens Ti Kouto a été arrêté par la PNH dans le Sud. Jugé, il est mort de maladie dans sa cellule. Tèt Kale a été tué par des congénères. Odma, dans l’Artibonite, aurait connu le même sort. Canal du Vent a été récemment abattu par des individus non identifiés. De leur côté, « Dread Wilmé et Gren n Sonnen n » ont été tués en 2005 lors d’affrontements avec les forces de l’ordre.

Par ailleurs, le président Moïse, créateur de la CNDDR, dit avoir entendu des « rumeurs » concernant l’existence d’une liste de onze familles impliquées dans la vente d’armes et de munitions. Il a affirmé que son ministre de la Justice n’est pas au courant de l’existence de cette liste avant d’affirmer qu’il n’est pas satisfait des résultats de la CNDDR. Soite. Mais son aveu, après avoir créé la CNDDR, que l’insécurité et la violence sont vivaces, illustre les limites des cerveaux qui l’entourent. Au bout du compte, des limites du pouvoir absolu, parce que le président a à sa disposition des ressources publiques illimitées pour engager les meilleurs experts afin de prendre les bonnes décisions pour ne pas avoir à s’embarrasser d’excuses à deux sous, alors que le pays paie le prix fort de ses ratés en matière de sécurité.

Jusqu’au bout dans ce grand oral préparé sur un coin de table, Jovenel Moïse a évoqué des commandes pour la police qui ne sont pas encore arrivées. Il a proposé, compte tenu de l’urgence, de recourir au transport aérien. À chaque crise importante on parle de matériel commandé pour la PNH et qui est en retard de livraison. Jusqu’à la prochaine crise où l’on redira que la PNH attend le matériel adéquat pour faire face aux nouveaux problèmes.

Entre-temps, les gangs, en majorité ceux du G-9, contrôlent presque 80% du territoire de Cité Soleil, un peu moins de celui de la troisième circonscription de Port-au-Prince. Bas Delmas, Bel-Air, Sans-Fil, de la première circonscription de la capitale, sont tombés dans leurs escarcelles. Plus à l’est, le gang des 400 Mawozo étend ses tentacules à Ganthier, Croix-des-Bouquets, Thomazeau, frappent les usagers de la route internationale conduisant à Malpasse, à la frontière avec la République dominicaine. Disposant de fusils automatiques à profusion et de réseaux pour blanchir leur argent et faire l’acquisition de plus d’armes et de plus de munitions, les gangs n’ont jamais été aussi puissants qu’ils le sont aujourd’hui. Le président jamais aussi décalé et dépassé par la situation au point de pousser un « au secours mon Blanc », sans pouvoir donner les termes de références ni caractéristiques de l’appui dont il a besoin pour lutter contre l’insécurité.

Roberson Alphonse



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