« Le budget 2020-2021 n’est pas réaliste », selon l’économiste Enomy Germain

Pour l’exercice fiscal 2020-2021, l’État haïtien adopte un budget de 254,7 milliards de gourdes, une augmentation de 28,2% par rapport à celui de l’année dernière. Selon les prévisions du gouvernement, les ressources domestiques devraient atteindre 132 milliards de gourdes, ce qui constituerait un record pour le pays. Sceptique quant aux performances de l’économie haïtienne, le président de ProEco Haïti, Enomy Germain, lors d’une conférence de presse tenue le lundi 05 octobre à l’hôtel Le Plaza, affirme qu’on avance vers un déficit gigantesque à la fin de l’exercice.  

Publié le 2020-10-05 | lenouvelliste.com

Pour l’exercice en cours, le budget est plutôt ambitieux. Environ 56 milliards de gourdes de plus que les prévisions pour le dernier exercice. Pour les voies et moyens, l’on tablait sur quatre principales sources, à savoir : les recettes internes, les dons qui sont répartis en appui budgétaire global et en aide projets et les emprunts. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, les prévisions de recettes internes dépassent les 100 milliards de gourdes. Les emprunts sont de l’ordre de 92.1 milliards avec un pic de 37,1 milliards provenant directement de la Banque de la République d’Haïti (BRH).

Lors d’une conférence de presse donnée au Champ de Mars, le patron de ProEco Haïti a passé en revue les points forts et les points faibles du budget. Le gouvernement, dans la lettre de cadrage de ce document, essaie de faire des projections pour les trois prochaines années. Une bonne chose qu’il faut systématiser selon l’économiste. Selon M. Germain, l’économie ne se construit pas qu’au présent.

Dans cette même lignée des points positifs, M. Germain souligne en lettres capitales la décision de revoir à la hausse certains droits de douane. Il souligne, entre autres, les droits sur les farines de céréales qui sont passées à 50%, contre 15% depuis 2017-2018, les pâtes alimentaires qui sont passés de 40% à 50% et les produits à base de céréales obtenus par soufflage ou grillage qui sont passés à 50% contre 35% en 2017-2018 tout en avançant que de telles mesures ne seront efficaces que si les dirigeants ne prennent pas les décisions qui s’imposent pour encourager la production locale de ces denrées.

L’économiste n’a pas manqué de mettre l’emphase sur l’ajustement significatif de 8 à 55% de salaire pour les fonctionnaires de l’État. Mais tout n’est pas à féliciter. Le président de ProEco croit qu’il est quasi impossible pour atteindre les recettes de 132 milliards de gourdes. L’année en cours, argumente-t-il, est menacé par des troubles sociopolitiques qui, en général, participent à faire baisser les recettes publiques comme c’est le cas au cours de l'exercice 2017-2018. Autre argument avancé par l’intervenant est que les partenaires commerciaux d’Haïti sont pour la plupart menacés par une deuxième vague de la Covid-19. Les importations du pays, comme les exportations, peuvent, explique-t-il, diminuer comme en 2019-2020. Ce qui entraînera à coup sûr des baisses de recettes.

À ce niveau, Enomy germain est persuadé que ce document est annonciateur d’un déficit pour le moins costaud. L'économiste en profite pour mettre en doute la capacité du pays de dégager un taux de croissance de 2,4% tel que prévu par le gouvernement. « Même avant la période de la pandémie du coronavirus, les prévisions n’étaient pas aussi prometteuses », insiste-t-il.

En plus d’un budget irréaliste, l’intervenant ajoute le complément du nom de la dette au budget de l’exercice. Le service de la dette, montre-t-il, a augmenté de plus de 145% en un an, passant de 20 milliards à 49 milliards de gourdes. L’autre aspect important considéré dans ce cas, est que ce n’est pas la dette externe (10,8 milliards) qui se taile la part du lion. Estimée à 38,4 milliards de gourdes, c’est plutôt la dette interne qui pèse lourd sur le service de la dette. 78% du service de la dette concerne la dette interne, contre 22% pour la dette externe.

Le parapluie social n’y est pas élargi.  Les crédits du MSPP sont réduits de plus de 51%, passant de 21,6 milliards en 2019-2020 à 10,4 milliards cette année, une baisse de plus de 51% en un an.  Dans un pays d’inégalités comme Haïti, quand le parapluie social ne s’élargit pas, on risque de les accroitre.  Surtout qu’en période de crise, la tendance est en général à l’augmentation des dépenses sociales. Dans ce cas, il y a lieu de croire qu’on est sur le point de renforcer les inégalités sociales.

Pour couronner le tout, Enomy Germain croit que le budget en question n’est pas pro-croissance. Les crédits d’investissements sont estimés à 74,2 milliards de gourdes (29%) contre 180.5 milliards de gourdes (71%) pour le fonctionnement de la machine administrative de l’État.

Tout compte fait, de l’avis de l’auteur de l'ouvrage titré ''Pourquoi Haïti peut réussir ?'', il s’agit d’un budget ambitieux, mais pas réaliste. Ambitieux notamment en raison des prévisions de recettes, qui dépassent de 28.2% celles de l’année dernière. Irréaliste parce qu’il n’y a aucune garantie que les ressources domestiques atteindront les 132 milliards de gourdes prévues. «  En matière de perception de ressources, l’historique est très importante », rappelle-t-il, ajoutant que  les ressources domestiques n’ont jamais atteint la barre de 100 milliards de gourdes en Haïti.



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