Le passage d’Hervé Denis dans le secteur privé

Hervé Denis a passé sa vie à cheval entre le secteur privé et le secteur public. Il a occupé depuis Jean-Claude Duvalier des postes d’ambassadeur et de ministre jusqu’à l’administration Moïse où il a été aussi ministre et ambassadeur. Entre ces deux moments de sa vie professionnelle, il a dirigé les plus importantes associations du secteur privé haïtien. Retour sur son passage dans le monde des affaires.

Publié le 2021-05-06 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste : Pouvez-vous retracer pour nous votre passage dans le secteur privé haïtien ?

Hervé Denis : Mon intégration dans les activités socio-professionnelles fait suite à mon retour au pays. J’ai été invité par Maurice Lafortune à devenir membre du conseil de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haiti. Cette intégration allait me plonger pendant plus de 10 ans dans un travail acharné et à être un des acteurs du renouvellement de cette institution. J’en suis devenu le deuxième président de la nouvelle structure après Réginald Boulos avec lequel une équipe s’était constituée pour mettre sur pied cette nouvelle entité. Mais avant d’en arriver là, nous avons dû nous préparer aux prix d'âpres négociations avec d’autres chambres départementales, voire même, encourager d’autres à se créer au niveau de certains départements. Reginald Boulos succéda à Maurice Lafortune lors d’élections qui ont eu lieu paradoxalement à Visa Lodge. Le conseil travailla d’arrache-pied pour introduire les changements souhaités au sein cette institution. Jean-Robert Argant succéda à Reginald Boulos. La recherche assidue pour trouver un compromis en vue de créer cette fédération des chambres de commerce sous le nouveau label de Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haiti a pu être achevée sous l’administration de Jean-Robert Argant. Ainsi l’ancienne CCIH qui était plutôt centrée sur la capitale a vécu. Désormais la nouvelle CCIH était née. Toutes les chambres départementales y ont pris part. Désormais la nouvelle CCIH est une fédération de 10 chambres de commerce et d’industrie représentant les dix départements géographiques. J’y ai pris une part très active. C’est dans ces circonstances que j’ai connu le jeune président de la Chambre du Nord-Ouest, Jovenel Moïse et d’autres présidents et membres des conseils d’administration respectifs. Dans cette même foulée, il fallait créer la Chambre de l’Ouest pour remplacer la défunte CCIH. C’est ainsi que la dernière née des chambres départementales sera la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Ouest (CCIO) qui hérita du membership de l’ancienne CCIH. Mais l’actif revient à la nouvelle structure donc l’immeuble sis au Bicentenaire qui abritait la CCIH ancien format devint propriété de la CCIH nouveau format. Le séisme de 2010 détruisit quasiment cet immeuble. Mais l’emplacement demeure la propriété de la CCIH. Toutefois si nous avons pu réaliser la fédération des chambres de commerce sous le nouveau label CCIH sous le mandat de Jean-Robert Argant, c’est Reginald Boulos qui en devint le premier président au cours d’un second mandat où il cumula les présidences de la CCIH et de la nouvelle CCIO. En effet selon les dispositions transitoires lors de la création de la nouvelle fédération de chambres, la présidence de la nouvelle CCIH devra être occupée pendant 6 ans par le président de la CCIO. Ainsi après Reginald, je devins le deuxième président de ces deux chambres de commerce et Didier Fils-Aimé le troisième président.

Par ailleurs, la CCIH est une des rares chambres de commerce qui bénéficie du statut reconnu d’utilité par arrêté présidentiel en date du 30 novembre 1907 et qui est régie par Décret dont le dernier date du 18 juin 1964. De plus, le décret du 11 juin 1935 donne mandat à la CCIH de créer une chambre de conciliation et d’arbitrage. Il fallait dans la nouvelle organisation de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haiti introduire ces mandats qui dormaient déjà depuis trop longtemps. Ainsi la nouvelle structure entreprit de monter la Chambre de conciliation et d’arbitrage d'Haïti dont les statuts ont été votés en novembre 2009 et en octobre 2010 on procéda à l’installation du conseil d’administration. Nous avons également amorcé les négociations pour l’installation de la Chambre artisanale. Mais cette institution sera finalement créée pendant mon mandat sous l’appellation Chambre des métiers et de l’artisanat d'Haïti (CMAH) et la présidence confiée à Hans Garoute.

Au cours de mon mandat à la tête des deux chambres j’entrepris d’ouvrir leur conseil d’administration à d’autres institutions de nature à élargir leur base. C’est ainsi que j’offris un siège au conseil d’administration à la FHAPME (Fédération Haitienne des Associations des Petites et Moyennes Entreprises). Cette association était dirigée par Yanick Mézile qui avait frappé plusieurs fois aux portes de la défunte CCIH pour des appuis techniques. D’un autre coté nous avons compris qu’une bonne part du monde des affaires se trouvait dans le secteur informel. C’est ainsi que le conseil de la défunte CCIH fit comprendre à Yanick Mézile et ses compagnons qu’il leur fallait se structurer. Avons-nous ainsi travaillé pendant les mandats de Jean-Robert Argant et de Reginald Boulos à aider Yanick Mezile à structurer son organisation sous finalement le sigle FHAPME dont les membres étaient issus du secteur informel en voie de formalisation. Il était donc normal pour moi, une fois arrivé au sommet de la CCIH/CCIO d’offrir ce siège à la FHAPME dans le souci d’intégrer de nouveaux membres dans le secteur formel des affaires. Cette décision n’a pas plu à certains membres du conseil. Je ne m’en suis guère soucié de ces derniers, étant convaincu que le secteur privé ne peut pas continuer à être l’apanage d’un petit groupe. Le souci d’augmenter les recettes de l’Etat m’animait également. Il n’est pas normal que l’assiette fiscale de l’Etat retombe sur le dos d’une frange du secteur privé formalisé. Il fallait à tout prix négocier avec le secteur informel, lui apporter des services afin qu’il trouve ses intérêts à intégrer le secteur formel. Je fis de mon mieux pour aider cette organisation. J’ai pu conduire à Taïwan en 2007 une délégation de la FHAPME composée de Yanick Mézile et d’autres membres de son organisation grâce à mes contacts avec l’ambassadeur de ce pays en Haïti.

A un autre niveau, avec l’aide de Claudel Dumas que j’avais invité à intégrer le conseil de la CCIO et Naika Léger, j’entrepris des démarches pour développer des rapports avec la Jeunes Chambres de commerce international. Ce même souci me fit prendre contact avec la Chambre haïtiano-américaine de la Floride, dirigée alors par François Guillaume II.

Par ailleurs depuis mon arrivée au conseil de la CCIH je n’ai pas cessé de marteler à mes collègues du rôle social que doit jouer une institution comme la CCIH en particulier, mais plus généralement le secteur privé dans son ensemble, ceci dans un but de cohésion sociale. Je suis partisan de ceux qui croient que tout grand projet doit être accompagné bien sûr d’un impact environnemental mais aussi d’un impact social, particulièrement dans un pays comme Haïti. C’est dans cette optique que je me rappelais dans mes années d’adolescence et même jusqu’au début des années 1980, des bals blancs qu’organisaient les Dames du corps diplomatiques associées au secteur privé dans le but de collecter des fonds en faveur des déshérités. Arrivé au sommet de la CCIH/CCIO, je fis part à mes collègues du conseil d’organiser une telle activité afin de montrer notre engagement social. Les profits générés devraient être versés à des œuvres caritatives. Secondé avec excellence par ma directrice exécutive, Sandra Beauvil, devenue depuis une amie, la CCIH/CCIH entreprit d’organiser à Tara’s ce bal blanc qui fut un succès. 

Le Nouvelliste : Vous avez été aussi à la tête d’une autre association, la Chambre de Commerce et d’Industrie Haïtiano-Canadienne (CCIHC) ?

Ambassadeur Hervé Denis : Pendant que j’étais au conseil d’administration de la CCIH, je n’ai pas pu m’empêcher de répondre à une proposition de Robert (Bob) Tippenhauer en faveur de la création d’une chambre de commerce haïtiano-canadienne. Bob connaissait mon attachement pour ce pays où vit ma famille et où je réside également. J’y ai occupé aussi à deux reprises des fonctions diplomatiques, d’abord de 1976-1979 comme vice-consul à Montréal et ensuite de 1981-1984 comme ambassadeur à Ottawa. De plus nous étions d’actifs membres du Rotary et partenaires avec Raymond Roy, Gérard Fombrun, Robert Brutus et d’autres amis dans certaines entreprises. Il me fit part de son intention de créer une chambre de commerce haïtiano-canadienne et qu’il voudrait m’y associer. Je ne pouvais pas dire non à Bob. Je pris contact avec Nathalie Gissel-Menos qui occupait alors le poste de déléguée commerciale à l’ambassade du Canada et lui fit part de cette idée. Elle en parla à son supérieur hiérarchique à l’ambassade qui appuya rapidement cette merveilleuse idée. Ainsi nous nous trouvâmes Bob, Nathalie et moi, assis à Visa Lodge (une fois de plus Visa Lodge !) pour donner naissance nous trois à cette entité. Par la suite j’invitai mes amis du Clos Racquet Club où j’habitais à s’associer à cette chambre de commerce. Mon ami Frantz Liautaud fut le premier que j’invitai à en faire partie. Il en deviendra le deuxième président après lui avoir cédé ma place, étant trop engagé avec la CCIH. J’en deviendrai le troisième président. Cette Chambre de commerce est celle dont je suis le plus fier. Nous avons veillé, en fondant cette chambre, à lui donner une certaine indépendance afin qu’elle s’oriente vers la défense des intérêts de ses membres et au développement des opportunités d’affaires entre Haïti et le Canada. Nous avions aussi à l’esprit le souci d’éviter que cette chambre soit trop centrée sur une personne. La rotation au niveau de la présidence de la CCIHC était un principe fondamental pour nous. Je suis heureux de constater que les nouveaux dirigeants sont demeurés fidèles à cette initiative. Au fil du temps et grâce à notre travail assidu, cette chambre est devenue une extension naturelle de la section commerciale de l’ambassade du Canada en Haïti.

Le Nouvelliste : Vous avez été aussi membre du Forum du secteur privé ?

L’idée de créer une structure capable de rassembler toutes les institutions du secteur des affaires a retenu nos attentions lors des travaux préparatoires de la nouvelle version de la CCIH. Je crois même que cette structure est prévue dans les statuts de la CCIH. (Mais c’est à vérifier). En 2009 Bill Clinton arriva en Haïti et apporta beaucoup d’espoir promotionnel pour Haïti. C’est dans cette perspective qu’au cours d’une réunion élargie du secteur des affaires, tenue dans les nouveaux locaux de la Digicel que quelqu’un (Reginald Boulos, je crois) proposa la création du Forum en vue de se préparer à accueillir l’ancien président américain et surtout éviter un émiettement du secteur des affaires face au prestigieux invité américain. C’est ainsi qu’il a été décidé que cette structure en formation pourrait être constitué de quelques associations reconnues du secteur privé, de quelques grandes entreprises et de quelques chambres de commerce binationales dont HAMCHAM, Chambre franco-haïtienne et Chambre haïtiano-canadienne dont j’étais à l’époque le président. Reginald Boulos, à titre de président des CCIH/CCIO a été choisi pour en assurer la coordination. La rencontre avec le Président Clinton a eu lieu au Karibe. Nous n’étions pas plus que 17 à représenter le secteur privé. Cette rencontre se déroula très bien et de belles perspectives pour la relance des affaires en Haïti s’y dégageaient avec l’engagement du président Clinton envers Haïti à trouver des investissements pour le pays. Nous avons évoqué un accord avec le Brésil similaire à la Loi HOPE parmi d’autres points discutés avec l’ex-président. Cette nouvelle structure occupa vite une place importante dans la représentativité du secteur privé d’autant plus que Reginald cumulait les présidences des deux chambres (CCIH/CCIO) et la coordination du forum. Au début, je n’avais aucune opposition au forum. Je trouvais même bien que le secteur privé élargisse ses horizons en se dotant de structures de nature à l’aider dans cet accomplissement. Sur ces entrefaites je devins président de la structure duale CCIH/CCIO, ceci après mûres réflexions avant de me décider à relever ce défi. Mais j’acceptai seulement de m’occuper de la CCIH/CCIO laissant Reginald comme coordonnateur du forum. Je fus donc élu président de la CCIH/CCIO à la majorité des voix, moins une. A la vérité Jerry Tardieu, comme vice-président sortant était pressenti pour prendre la succession de Reginald. Il a refusé parce qu’il allait occuper ou il avait accepté un poste qui le mettrait en conflit d’intérêts avec la présidence des deux chambres.

Ainsi mon arrivée à la présidence de la CCIH/CCIO coïncida peu ou prou avec l’élection de Michel Martelly comme chef d’Etat. Cette situation causa quelques heurts entre la CCIH/CCIO et le forum, plus précisément la CCIH, pour des questions de représentativité du secteur privé auprès des institutions publiques, incluant le gouvernement. Il n’y aurait pas eu de problème tant que les trois institutions étaient dirigées par une même personne.  Mais avec mon élection à la CCIH/CCIO, la question de représentativité se fit sentir. Reconnue d’utilité publique, créée par décret, la CCIH sous ma présidence entendait pleinement jouer son rôle de représentante légitime du secteur des affaires tout en respectant l’arrivée de cette nouvelle structure qu’est le forum De plus, j’étais soucieux de mon rôle dans l’histoire de cette institution qui a connu tant de grands hommes de mon pays. Je me suis fait à l’idée que ce n’est pas sous ma présidence que je braderais le rôle de cette institution centenaire. Ce n’était pour moi qu’une question de principe et du respect de l’institution dont j’avais la charge. Je le fis savoir au coordonnateur du forum dans une lettre où je lui fis comprendre que ma position n’avait rien de personnel et que j’entendais représenter la CCIH comme mes illustres devanciers l’ont fait. Mon mandat à la tête de la CCIH/CCIO terminé, je suis parti sans aucun état d’âme et sans rancune contre personne et, avec la satisfaction d’avoir représenté dignement cette noble institution. Ce que mes successeurs en feraient par la suite m’était complètement égal.



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