Hervé Denis n’est plus ambassadeur d’Haïti à Taïwan

Nouveau soubresaut dans les relations entre Haïti et Taïwan. Cette fois, c’est Haïti qui change d’ambassadeur quelques mois après la désignation du chevronné Hervé Denis pour occuper le poste, le très jeune Roudy Stanley Penn le remplace. Le Nouvelliste fait le point avec Hervé Denis sur la relation avec la République de Chine (Taïwan).

Publié le 2021-05-06 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste : Monsieur l’ambassadeur, le 25 avril dernier, vous avez présenté un discours dans le cadre de l’anniversaire des relations entre Haïti et Taïwan. Que représentent ces relations pour Taïwan et Haïti ?

Ambassadeur Hervé Denis : Ces relations représentent beaucoup aussi bien pour Taiwan qu'Haïti.

Pour Haïti d’abord, ces relations sont au point de vue historique l’illustration d’une constante de notre histoire et de notre diplomatie : le droit des peuples à l’autodétermination. Longtemps avant la vague de décolonisation postérieure à la Seconde Guerre mondiale, notre pays, bien souvent seul, a défendu ce droit à l’autodétermination des peuples et a continué après à travers ses gouvernements successifs. Il faut toutefois nuancer mes propos pour dire qu’en 1956 quand nous avons établi des relations diplomatiques avec Taïwan, nous étions en pleine Guerre Froide. Donc l’anticommunisme a pu être un facteur conjoncturel. Mais n’empêche que le droit à l’autodétermination est la raison fondamentale de notre attachement à Taïwan. 

Ensuite au point de vue de la coopération économique, ces relations ont beaucoup de valeur et pourraient même être amplifiées si nous savons comment tirer parti des avantages géopolitiques que nous possédons.

Troisièmement, Taïwan est un allié des États-Unis d’Amérique. Haïti, comme d’autres pays de la zone, est très sensible aux relations avec ce puissant voisin du nord. Nous devons profiter de cet avantage pour établir des relations de coopération trilatérale Haïti-Taïwan-EUA. C’était un de mes objectifs quand je suis arrivé à Taiwan.

Par ailleurs, Haïti pourrait même se servir de Taïwan pour nous aider dans certaines démarches auprès des Américains à cause des intérêts économiques et stratégiques de ces derniers dans cette île si proche de la grande Chine.

D’un autre côté, pour Taïwan, Haïti historiquement représente un pays ami qui a toujours été à ses côtés. Les Taïwanais se rappellent quand Haïti a noué des relations diplomatiques avec leur pays, Taïwan était un pays qui luttait pour sa subsistance.

De nos jours, Taïwan mène une bataille diplomatique pour se maintenir sur la scène internationale et a besoin d’alliés, c’est-à-dire d’être reconnu diplomatiquement. À ce niveau aussi, Haïti représente beaucoup pour Taïwan.

Par ailleurs, Taïwan a aussi besoin d’alliés pour l’appuyer auprès de certaines organisations internationales. Là aussi, notre pays défend inlassablement la présence justifiée de Taïwan à cause des réussites de ce dernier dans certains domaines, par exemple la lutte contre la pandémie COVID-19 où Taïwan a le meilleur taux de réussite contre cette pandémie qui autoriserait ce pays à apporter sa contribution à l’OMS.

Le Nouvelliste : Quels sont les rapports de coopération actuellement entre Haïti et Taïwan ?

Ambassadeur Hervé Denis : D’une manière générale, ces relations de coopération se caractérisent en grande partie par des dons et à un degré moindre par des prêts. Les grands domaines où cette coopération se manifeste sont : les travaux d’infrastructure, l’agriculture, la coopération culturelle... Il existe plus de 150 étudiants haïtiens à Taïwan en grande partie bénéficiaires de bourses offertes par ce pays. Je dois dire qu’ils font honneur au pays. Je dirais aussi que ces rapports de coopération sont excellents. Mais il y a lieu pour des améliorations. Mais c’est à nous d’être proactifs et de savoir comment articuler nos demandes et créer l’environnement d’accueil approprié. J’insiste pour dire que notre pays pourrait obtenir davantage de Taïwan non pas en termes de dons, mais plutôt en termes d’investissements économiques.

Le Nouvelliste : Vous n’avez pas passé beaucoup de temps à Taipei. Qu'est-ce qui explique votre bref passage à l'ambassade d'Haïti à Taiwan comme ambassadeur ?

Ambassadeur Hervé Denis : Je suis allé à Taïwan suite à un contexte qui a vu le départ de l’ambassadeur Bernard Liu dans les circonstances que vous savez. Connaissant sans doute mes longues relations avec les Taïwanais depuis plus de vingt ans, le Président de la République a voulu manifester son attachement à ce pays en y envoyant un ami. De ce côté, je peux dire avoir réussi à empêcher qu’un incident personnel ne devienne une affaire d’État et que ces quelques mois passés à Taïwan soient pleinement justifiés. Mais à dire vrai, je ne pensais pas que mon séjour y serait aussi bref. Mais je prends cette décision avec philosophie connaissant notre petit univers politique fait d’intrigues de toutes sortes. J’ai servi mon pays et ce gouvernement avec honneur. Il est temps de rendre le tablier.

Le Nouvelliste : Était-ce un choix judicieux pour Haïti d'avoir des relations diplomatiques avec Taïwan au lieu de la Chine ?

Ambassadeur Hervé Denis : Ce débat en est un de très judicieux. Il ne se pose pas seulement au niveau de notre pays, toutes catégories sociales confondues. Chaque pays doit y trouver son intérêt et prendre les décisions idoines à ses intérêts nationaux. En Haïti, en dépit d’une certaine simplicité avec laquelle certains abordent ce sujet, il est convenable de dire qu’il mérite d’être traité avec beaucoup plus d’attention et de profondeur que le commun des mortels le fait. De plus, gardons-nous d’imiter d’autres voisins qui ont opté pour la Chine. Ces derniers ont pris cette décision après de sérieuses études bénéfices-coûts, d’analyses d’impacts géopolitiques, de connaissances des acteurs en présence. En un mot cela implique de sérieuses études, la constitution d’une équipe pluridisciplinaire susceptible d’éclairer les décideurs politiques nationaux dans leur choix. Il ne faut pas faire comme un ancien premier ministre haïtien qui, en amateur, un beau matin, a demandé au ministre des Affaires étrangères de l’époque de rompre les relations diplomatiques avec Taïwan au profit de la Chine. J’ai appris que la situation a été sauvée de justesse par la clairvoyance d’un diplomate chevronné qui travaillait au MAÉ.

Pour ma part, en plus des raisons évoquées plus haut, je crois que la capacité d’absorption de notre pays ne nous permet pas d’aller regarder de l’autre côté du détroit de Taïwan pour le moment. Mais je dois vous avouer qu’en dépit de mes efforts pour être analytique, j’ai un faible pour ce peuple et ses dirigeants qui ont pu en 70 ans sortir leur pays de la privation pour se hisser au rang d’un des pays des plus avancés et des plus démocratiques. Sans doute je rêve un peu que mon pays puisse ressembler un jour à Taïwan.

Le Nouvelliste : Vous avez une longue carrière de diplomate et de responsable public. Pouvez-vous retracer pour nous votre carrière de diplomate au temps où Haïti apportait sa voix au concert des nations en passant par votre vie de ministre en passant par votre parcours dans le secteur privé ?

Ambassadeur Hervé Denis : J’ai été ministre de la Défense récemment (2017-2018) et ministre des Affaires sociales en 1985, presque vers la fin du gouvernement du président Jean-Claude Duvalier. J’ai été président des Chambres de commerce de l’Ouest (CCIO), de la Chambre de Commerce d’Haïti (CCIH) et de la Chambre de Commerce haïtiano-canadienne (CCIHC). Votre question est courte. Mais vous conviendrez avec moi après plus de 50 ans d’expérience diplomatique, de vie socio-professionnelle, d’homme d’affaires, il me serait difficile de vous répondre en si peu de temps.

Je peux dire brièvement que j’ai commencé ma carrière professionnelle à la Cour supérieure des comptes où j’ai appris la rigueur administrative avec comme tuteur un Léon Pérodin et un Jules Blanchet entre autres. Simultanément à la CSC j’étudiais à l’École des hautes études internationales qui est devenue plus tard l’INAGHEI et à la Faculté de droit. Après j’ai obtenu une bourse pour aller étudier la gestion des entreprises à Bordeaux, France. Par la suite, je suis devenu vice-consul à Montréal pendant que je faisais une maîtrise à l’Université Laval. J’ai eu la chance de travailler avec Jean-Marie Chanoine comme Consul général qui est devenu un ami et qui m’a beaucoup aidé. Après, j’ai occupé successivement des postes au Chili, en Allemagne de l’Ouest, au Canada, en République dominicaine et brièvement à Genève et en Belgique. 

Pour clore la première partie de ma vie diplomatique, j’ai immigré au Canada en 1987 pour m’occuper de ma famille et me lancer dans les affaires d’abord le recyclage de plastique qui était à ses débuts, et ensuite dans l’import-export. À partir de 1994, j’ai commencé à revenir en Haïti pour établir une entreprise commerciale à la rue du Quai. Par la suite, le Dr. Carvonis, un vieil ami, me proposa de m’associer avec lui pour acheter l’hôtel Visa Lodge. La mort prématurée de cet ami m’obligea à être un des responsables de cet établissement tout en m’assurant d’en faire un modèle de réussite et en agrandissant la valeur de la compagnie par de nombreuses acquisitions immobilières.

Depuis mon retour en 1994 et au hasard des gouvernements, j’ai été consulté pour des questions en rapport avec les relations internationales et la diplomatie. Aussi ai-je été ambassadeur consultant, ambassadeur itinérant, conseiller spécial de plusieurs ministres du MAÉ et aussi vice-président de la Commission présidentielle pour l’élaboration du « Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité d’Haïti… » en vue du rétablissement de l’Armée d’Haïti. Ma participation active à cette commission me vaudra plus tard ma nomination au premier cabinet Moïse-Lafontant de l’actuel Président Jovenel Moïse. Mes connaissances en diplomatie m’ont aidé énormément à rétablir cette institution.

Et puis après ce fut ma nomination comme ambassadeur à Washington où j’ai eu la lourde tâche, entre autres, de travailler au renouvellement du CBTPA (Caribbean Bassin Trade Partnership Act) en étant jusqu’à cette date le seul ambassadeur d’Haïti à être auditionné par une sous-commission du Congrès américain. J’ai pu ainsi avec l’aide de l’ADIH et d’autres partenaires sauver plus 60,000 emplois dans la sous-traitance et représenter la CARICOM dans son ensemble à cette audition. Enfin il y a Taïwan…

J’ai commencé ma carrière vers la fin du règne du Dr. François Duvalier. Les gens de ma génération n’ont connu jusqu’à leur trentaine ou quarantaine d’autres gouvernements que ceux des deux Duvalier. Nous avons été par la force des choses imprégnés de ce qui se passait. Avec le recul du temps, force est de constater que notre pays ne se portait pas si mal, mis à part les avatars de la dictature qui concernaient surtout les adversaires déclarés du régime. Le pays était sécurisé. Nous avions l’auto-suffisance alimentaire.

Enfin, il y aurait beaucoup à dire sur la situation du pays, le rôle du secteur des affaires, l’importance de créer des emplois durables et surtout l’urgente nécessité d’entrer dans un nouveau paradigme politique axé sur ce qui nous rassemble au lieu de ce qui nous divise.



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