Election en Haïti : Le périple des femmes candidates

Les femmes représentent 50,4% de la population haïtienne, soit 50,1% de la proportion de la population en âge de voter, selon l'Institut haïtien de statistique et d'informatique (IHSI). Malgré ce potentiel et malgré le fait que la Constitution amendée, dans son article 17,1 reconnait le principe d'un quota d'au moins 30% de femmes à tous les postes de décision de la vie nationale, seulement 8% des femmes se sont portées candidates aux dernières élections législatives. Ce manque d'implication des femmes s'explique par leur peu d'intérêt à la chose publique en raison des violences que subissent celles qui osent s'engager en politique.

Publié le 2018-10-15 | Le Nouvelliste

Le grand défi qui décourage les femmes à s'investir en politique est surtout la violence qui émaille souvent les joutes électorales et le manque de cadres légaux visant à protéger les plus faibles pendant les compétitions électorales. À cela, il faut ajouter des comportements sexistes qui ont la vie dure dans la société. « Ici, les femmes notamment ne peuvent atteindre certains niveaux dans la société si elles ne négocient pas leur sexe. Ce n'est pas toujours le cas en réalité, mais c'est ce qu'on croit et ce qu'on dit », constate Kenote Léger, membre du CASEC de Fond-de-Boudin. D'un air révolté, elle raconte ses expériences aux dernières élections. Dans sa section communale, elle n'avait pas fait face aux habituelles violences qui caractérisent les élections dans les villes, mais pour avoir été une femme candidate, elle a dû faire face à un lot de mépris.

Durant son périple, elle était obligée de s'expliquer à des gens, trop sexistes pour accepter qu'ils peuvent se faire représenter par des femmes perçues comme des faibles. Outre ce défi, elle était obligée de braver les insultes des plus violents « qui prennent le sexe comme repère pour insulter et affaiblir mentalement les femmes ». Avec une telle mentalité qui voit dans les femmes des êtres trop faibles pour faire de la politique, la jeune candidate a eu tous les maux du monde pour convaincre l'électorat de sa région.

Dans ce bourbier, Kenote Léger explique s'en être sortie grâce à la réputation de son père Emmanuel Léger, ancien professeur d'école dans la section. Aujourd'hui, le cartel dont fait partie Kenote Léger est élu; mais là encore, la jeune femme dit trouver à redire. Le mal, après son élection, réside dans le comportement du président du conseil qui décide sans son avis. Dans ce poste, elle a bravé maintes insultes, Kenote Léger est reléguée au second rang comme cette multitude de contractuels et d'employés de la fonction publique qui n'ont pas grand-chose à faire, sinon attendre la fin du mois pour percevoir leur chèque.

Dans la troisième circonscription de Port-au-Prince, la situation qu'a vécue Pedrica Saint Jean n'est pas trop différente. Cette ancienne candidate à la députation a choisi la politique pour remplir « un devoir de responsabilité envers son pays », en proie aujourd’hui à une crise qui sévit presque à tous les niveaux. Elle a puisé sa motivation dans cette phrase : « En mourant, je dois dire que j’ai échoué dans ma tentative d’aider à sortir mon pays du marasme, ou que j’ai essayé mais jamais à souligner que je n’ai rien fait devant la situation du pays».

Parmi les quatre femmes qui se sont portées candidates à ce poste, Pedrica Saint-Jean, reconnue comme une féministe modérée, ne s’était pas « considérée comme une femme mais comme une personne à part entière », se porte candidate sous la bannière de la Fusion des sociaux-démocrates au poste de député de la troisieme circonscription de Port-au-Prince.

Cette ancienne candidate confie avoir eu l’occasion de pénétrer et de faire campagne dans presque tous les quartiers de sa circonscription malgré ses faibles moyens, et le fait bien sûr qu’elle «n’envisageait pas de distribuer des armes aux jeunes de ces quartiers ». Si l’on tient compte du déroulement de la campagne électorale, Pedrica Saint-Jean peut s’enorgueillir d’avoir réussi jusqu’à la veille des élections où tous ses efforts ont basculé dans le vide.

Ce jour-là, cette femme de 47 ans confie être rentrée chez elle et se préparait à recevoir un groupe de mandataires à qui elle devait distribuer des mandats pour surveiller ses votes dans les différents bureaux de vote. Certains de ces partisans étaient déjà sur les lieux du rendez-vous et attendant l’arrivée des autres lorsqu’une rafale d’armes automatiques se fait entendre dans la zone. C’est l’œuvre de trois hommes à moto. Ils sont venus faire feu sur le véhicule de campagne de la candidate afin de l’intimider en ce jour si décisif pour les candidats.

La nouvelle s’est répandue dans la zone et les autres mandataires n’ont pas osé y mettre les pieds. Sans mandataires dans les bureaux de vote, Pedrica Saint-Jean savait que penser à la victoire ne serait qu’une chimère et ce fut le cas.

Aujourd’hui, Pedrica Saint-Jean dit avoir tiré des leçons de son expérience sur le terrain de la politique en Haït. Parmi elles, elle identifie le pouvoir de la violence pour ceux qui en usent en tout cas. À 47 ans, elle ne compte pas abandonner la politique, cependant cette ancienne candidate, malgré son rêve de servir son pays, n’envisage pas de se porter candidate aux élections de 2019.

Contrairement à Kenote Léger qui a connu des injures basées sur son sexe, Pedrica Saint-Jean a plutôt côtoyé la violence au cours de son expérience de candidate. Cependant, elles souhaitent toutes deux des changements en profondeur dans le système électoral haïtien. Selon elles, outre les actes de violence qu’elles affrontent sans grande mesures de protection de la part de l’État en faveur des plus faibles, qui peuvent décourager les femmes à prendre part aux compétitions électorales, le manque de moyens disponibles pour les femmes candidates constitue aussi un frein majeur à l’application de l’article 17.1 de la Constitution amendée exigeant un quota de 30% de femmes dans les sphères de décision en Haïti.

Samuel Celiné (Panos Caraïbe)

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