Et le ministère tua le sport

Publié le 2016-08-12 | Le Nouvelliste

Plus en amateur qu’en professionnel, on pratique toute sorte de sports en Haïti depuis plus d’un siècle, et il n’a pas toujours existé des associations ni une structure publique pour s’en occuper. Même si le football a toujours eu la faveur des foules, les pouvoirs publics ont su voir plus grand dès 1938 avec la création du Bureau central de l’éducation physique relevant du département de l’instruction publique. Le Bureau sera transformé en Direction générale de la Jeunesse et des Sports et du Scoutisme en 1944 avant de se muer en Commissariat de la jeunesse et des sports en 1958. C’est en 1979 que l’on crée la Secrétairerie d’État de la Jeunesse et des Sports qui deviendra, en 1982, le ministère de la Jeunesse et des Sports. En 1988, fini le rang de ministre pour le responsable public du secteur, on revient à une simple Direction de la Jeunesse et des Sports. Six ans plus tard, en 1994, on recrée une secrétairerie d’État à la Jeunesse, aux Sports et au Service civique. La création du ministère actuel de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique date de 2006, ce pour le plus grand malheur de la jeunesse en particulier et tous les sports en général. Pour ce qu’il est de l’action civique, la manifestation la plus visible que cela relève de la responsabilité de ce ministère demeure les brigadiers scolaires que l’on remarque de moins en moins dans nos rues pour faire traverser enfants et vieillards aux heures de pointe. Mais revenons au sport. Quelles sont les grandes lignes de l’action de ce ministère qui brille par son absence alors que le pays est à Rio de Janeiro pour participer aux Jeux olympiques ? Autant on avait vu le ministre Abel Nazaire aux côtés des footballeurs pour la Copa America, autant il se fait rare pour supporter les autres sportifs. Le ministre était-il à la Copa America parce que le football est notre sport roi ? Est-il absent des écrans olympiques parce que son ministère ne supporte pas les athlètes ni les sports qui sont en compétition à Rio ? Seul le ministre peut répondre à ces deux questions. L’actuel ministre de la Jeunesse, des Sports et de l’Action civique n’est cependant pas plus coupable que ses prédécesseurs. Quel que soit le titulaire en charge des Sports, les sports sont les parents pauvres de son action. Il faut se rappeler les propos d’Himmler Rébu qui ne pouvait pas trouver un simple moniteur sportif dans son ministère pour comprendre comment le sport, au plus bas niveau, n’est pas dans l’ADN de cette administration qui brûle des millions de gourdes de budget chaque année depuis des décennies, sans résultat, mais surtout sans recherche de résultat. Pour quelles disciplines et pour quelle classe d’âge le ministère de la Jeunesse et des Sports se dévoue-t-il ? Au ministère des Sports, croit-on dans les potentialités du sport scolaire, universitaire ou professionnel ? Sur quoi mise-t-on pour que le pays pratique le plus grand nombre de disciplines sportives possible et brille dans quelques-unes ? Quelles sont les grandes lignes de la politique sportive nationale ? Pourquoi ne donne-t-on pas tout l’argent aux fédérations en leur assignant des objectifs ? Qui s’occupe de détecter les talents disponibles dans la diaspora, en province ou à la capitale pour former les équipes nationales qui auraient pu prendre part aux 42 disciplines de 28 sports en compétition aux XXXIe olympiades de Rio ? Qui évitera au pays une prochaine fois d’ignorer un champion comme Samyr Lainé pour dérouler le tapis rouge pour une improbable équipe dite haïtienne de polo ou de hockey sur glace ? Devons-nous mettre l’accent sur les sports individuels ? Devons-nous éparpiller nos forces en conjuguant « l’important, c’est de participer » à chaque fois, sans avoir de l’ambition ni des attentes ? Autant de questions qui accompagnent les Jeux olympiques de Rio quand on voit le sursaut d’orgueil de tout un pays pour un simple article sans prétention ni réelle portée qui classe Haïti troisième pour le meilleur costume au défilé des pays lors de la cérémonie d’ouverture. C’est bien à Rio que se déroulent les Jeux olympiques, mais ne confondons pas le carnaval de Rio et les compétitions sportives. C’est sur les sportifs et leurs performances que le monde entier a les yeux braqués, par sur leurs habits. En fait, ne voir que l’accoutrement de nos représentants sans pouvoir identifier aucun d’entre eux souligne si besoin est comment le ministère des Sports a tué le sport et l’envie d’aller « plus vite, plus haut, plus fort », comme le préconise la devise olympique.
Frantz Duval
Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article