Pénitencier national au-dedans de l’enfer

Haïti, Port-au-Prince, à la rue du Centre, à quelques encablures du Palais national, des prisonniers, sans grand espoir d’un lendemain meilleur, vivent dans la géhenne, l’invivable. Pour une population carcérale frôlant 5 000 détenus, plus de 80% ne sont pas encore passés devant leur juge naturel.

Publié le 2015-12-29 | Le Nouvelliste

National -

La ville est étrangement asphyxiée par la multiplication des constructions anarchiques défiant les règles de la physique, cinq ans après le séisme. Au centre-ville de Port-au-Prince, dans les parages du Palais national, un mégaprojet de construction d’une cité administrative a du plomb dans l’aile, des mois et des mois après le passage des bulldozers ayant rasé des centaines de maisons. Les terrains vagues sont reconquis pouce par pouce par des gagne-petits, des réparateurs d’appareils électroménagers, des vendeurs de «pèpè », ces objets usagers soigneusement triés dans les ordures de villes américaines et envoyés sur l’île par bateau. Au milieu de ce décor, à la rue du Centre, trois dames babillent à l’ombre des grandes murailles bleues de la prison civile de Port-au-Prince où l’Etat se rend coupable sur une longue durée de violation des droits de la personne humaine. Margarette, longiligne, visage blafard, vêtements défraîchis, crache ses récriminations contre les autorités judiciaires du pays à qui elle impute la responsabilité de tous ses déboires. Jocelyn, son seul fils, est incarcéré au pénitencier national depuis plus de 7 ans. Sans une idée exacte de ce qu’on lui reproche, elle lui apporte de quoi manger chaque matin. Elle fait la queue au portail, attend les geôliers pour enregistrer la nourriture destinée à son détenu, puis s'en va attendre de revenir le lendemain. La prison ne nourrit pas ses pensionnaires L'histoire de Margarette est loin d’être singulière. Rien n’indique que le changement est à l’horizon. Pour les détenus, plus de 4000 en octobre 2015, dont 80 % n’ont pas été jugés, c’est un calvaire. La prison est un monde à part. Hors du lieu et du temps. Les conditions de détention, avec moins de 2 m carrés par détenu, démentent les discours et promesses poudres aux yeux des régimes qui se sont succédé au pouvoir. Des années-lumière séparent l’État de droit claironné par l’administration Martelly et la réalité. Ici, il est facile de comprendre le pays par son système carcéral. Entre Robben Island où Nelson Mandela a été incarcéré et la prison Port-au-Prince, les frontières sont si éloignées et si proches à la fois. Là-bas, l’inhumanité a été une exception pour châtier les opposants politiques. Ici, elle est une règle. La plus grande prison civile de la République a été construite pour accueillir pas plus de 800 détenus. Robert*, un employé de l’administration pénitentiaire, explique que cette surpopulation carcérale résulte du phénomène quasi-incurable de la détention préventive prolongée. « On n’a pas un chiffre exact du nombre de détenus. Il peut varier d’un moment à l’autre. On libère 30 détenus pendant une semaine, tandis qu’on peut en recevoir jusqu’à 30 en un seul jour ». A quoi bon détenir un décompte à jour des détenus, la justice s'en moque, les geoliers aussi. Si la prison de Port-au-Prince reçoit le plus grand nombre de prisonniers, elle n’est pas pour autant la plus convenable. Robert dira tout simplement qu’elle est la principale, il revient à elle de faire le dispatching. La République de Port-au-Prince est partout. Difficile pour l’administration pénitentiaire de fournir un chiffre sur les prisonniers ayant déjà été entendus par un juge ou qui sont en train de purger une peine régulière. Des installations insalubres, des bâtiments surpeuplés, des violences quotidiennes insupportables… La réalité dans la prison de la rue du Centre est tout simplement chaotique. Les conditions d’incarcération sont éprouvantes. L’intimité des détenus se conjugue au conditionnel, ne pouvant pas dormir simultanément, faute d’espace. Certains vont jusqu’à confectionner des hamacs de fortune, en attachant des draps ou des morceaux de toile aux barreaux des cellules, et ce, pour tenter de conjurer cette promiscuité. Dans ce centre de détention, la question d’espace et de cubage d’air ne se pose pas. À titre d’exemple, une guérite d’environ 8 m2 située tout près du centre de détention des policiers, renferme plus de 60 détenus. « Ici c’est un enfer. On y rentre sans savoir quand on en sortira », lâche, posément, Robert. Entre la greffe et l’administration, une vingtaine de détenus prennent leur bain à ciel ouvert, sans se gêner du regard inquisiteur des visiteurs. La résilience c’est la plus grande vertu de l’homme haïtien, dit-on. Plus loin, un barbu fripe un morceau de papier pour l’adoucir avant d’aller déféquer dans des latrines, en plein air. Les autres doivent faire la queue ou faire leurs besoins à même le sol. Détention préventive prolongée et normes internationales de détention Le système carcéral n’est pas en mesure de respecter les normes nationales ni internationales en matière de détention, croit Marie Yolène Gilles, responsable de programme au Réseau national de défense des droits humains (RNDDH). « Les Nations unies reconnaissent un ensemble de règlements minima pour le traitement des détenus, explique-t-elle. Ce document stipule que chaque détenu doit avoir 4.5 m2 dans l’espace carcéral, et 1 agent pour 4 détenus. La population carcérale totale est de 11 484 détenus, alors que la majorité d’entre eux sont en détention préventive prolongée et attendent leur jugement. » Dans un entretien accordé au journal Le Nouvelliste le 19 octobre dernier, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Pierre Richard Casimir, a reconnu la gravité de la situation. « On avait constaté qu’il y avait entre 4 000 et 5 000 détenus dans cette prison civile. 90% d’entre eux étaient en détention préventive prolongée. Des gens qui auraient dû déjà purger leurs peines s’ils avaient été jugés. On s’est entretenu avec toute la chaîne pénale et les organisations de défense des droits humains et nous avons décidé de mettre sur pied une opération ponctuelle baptisée opération coup de poing ». Celle-ci ne visait pas à libérer les gens, mais à les fixer sur leur sort, a précisé le ministre, admettant qu’il est inacceptable qu’une personne soit jetée en prison sans être fixée sur son sort. Et depuis, les audiences ont augmenté. Mais le mal reste entier ; les détenus incapables de se payer des avocats continuent de prendre leur mal en patience dans la capitale haïtienne. Fervente défenseure des droits humains, Marie Yolène Gilles ne pense pas que des mesures conjoncturelles puissent renverser la vapeur. « On ne va pas résoudre ce problème avec des opérations coups de poing ». Elle croit que c’est la responsabilité des autorités judiciaires de mettre des avocats à la disposition des détenus. Elle pense que quand un juge gère à lui seul plus de 500 dossiers, seuls ceux qui ont un avocat seront pris en compte. « Il y a des magistrats qui remplissent (à la fois) d’autres fonctions auxquelles ils accordent plus de priorité », fustige-t-elle, suggérant de s’attaquer au problème de manière structurelle. Gesner*, 27 ans, 1.80 m environ, est fin connaisseur du milieu carcéral pour avoir été ici durant plus de cinq ans. Cheveux crépus et broussailleux, ses yeux brillants camoufflent le contraste d’un garçon taciturne, réservé et peu bavard. « Avant d’être arrêté, je me débrouillais dans la maçonnerie et j’étais conducteur de moto. La police m’a arrêté comme suspect quand une personne a été tuée par balle au portail Léogâne. Depuis, je suis incarcéré ici sans aucune nouvelle de ma famille. Dehors, ma femme et ma fille pensent que je suis mort», se plaint-il, s’affaissant sur un parapet sur lequel le mot « rezistans » est gravé en lettres bleues. Celui-ci date d’octobre 2010 quand une émeute avait éclaté à la prison, fait savoir Gesner. À cette époque, les détenus voulaient dénoncer leur détention préventive prolongée et les conditions inhumaines dans lesquelles ils étaient écroués, se rappelle-t-il. « Ici, chaque jour qui passe nous donne des raisons de faire d’autres émeutes », renchérit un autre détenu, grillant une cigarette. t Pénitencier national et ses cellules de la mort Haïti n’applique pas la peine de mort. N’empêche que ces prisonniers ne vivent pas ; ils meurent à petit feu, régulièrement exposés à des maladies infectieuses telles la tuberculose, les maladies de la peau, le choléra... « La promiscuité de l’espace carcéral est la véritable cause de cette situation », explique Marie Yolène Gilles, la voix cassée. Lors de l’apparition du choléra en Haïti, le pénitencier national comptait ses morts par dizaines chaque jour. Robert explique que l’administration, au départ, conjuguait tous les efforts pour empêcher l’introduction de la maladie dans la prison. Profitant de l’insalubrité, la maladie a fini par avoir pignon sur rue dans la taule. Les détenus comme les agents pénitentiaires en ont eu pour leur compte. Aujourd’hui, des organisations nongouvernementales distribuent des médicaments et autres accessoires afin d’endiguer ces maladies infectieuses. « Lors de notre dernière visite, une fièvre affectant et tuant au moins deux prisonniers avait donné froid dans le dos, révèle Robert, non sans peine. Il a fallu appeler une instance de santé pour dépister et vacciner les prisonniers afin de limiter les dégâts. » Quelqu’un ayant visité le plus grand centre carcéral du pays doit s’assurer de prendre des antibiotiques en rentrant à la maison, fait savoir Robert. Des chiens de la BLTS ont connu toutes les peines du monde, après avoir été amenés à faire des recherches dans les cellules. « Les agents de la BLTS ont dû hospitaliser les chiens pour éviter le pire. Depuis lors, ils refusent de les amener à la prison. » Dispositif de jugement : une mafia au Parquet de Port-au-Prince Sans espoir d’un lendemain meilleur, des détenus sont gardés au pénitencier national alors qu’ils ont fini de purger leurs peines. Pour cause, le dispositif de jugement, document indispensable pour qu’ils puissent être libérés, reste cloîtré dans les tiroirs de la greffe du Parquet. Robert parle d’une mafia qui veut extorquer de l’argent aux parents des détenus. Marie-Yolène Gilles, elle, déplore cette réalité : « Au lieu de déférer les prévenus au correctionnel, certains parquetiers les transfèrent au cabinet d’instruction qui a besoin de trois mois au minimum pour traiter un dossier. » Au milieu de ce tohu-bohu, certains prisonniers tentent de s’inventer une nouvelle vie. D’espérer. Sur la cour, un écriteau retient l’attention. 2 corinthiens 5 verset 17 : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature, les choses anciennes sont passées, alors toutes choses sont devenues nouvelles. » En attentant que son fils retrouve sa nouvelle vie, Margarette, comme beaucoup d’autres, attend d’abord cette occasion inespérée où celui-ci pourra bénéficier d’un jugement équitable et pourquoi pas sortir enfin de ce taudis où inhumanité et détention préventive prolongée se conjuguent au présent continu.

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