Islam Louis Etienne
Avant l’indépendance, il existait à Saint-Domingue différentes classes sociales bien compartimentées mais pas nécessairement une société véritable. Chaque groupe avait des besoins, des objectifs et des problèmes différents et chacun d’eux utilisait des moyens différents pour les résoudre. La révolution qui s’en suivit n’était pas un soulèvement unique mais bien une révolte en escalier ou chaque groupe développait sa propre stratégie pour mener pour son propre compte sa propre révolution : Les colons blancs revendiquaient pacifiquement leur liberté matérielle. Les affranchis réclamaient leur liberté économique, sociale et politique. Les esclaves, fatigués par les sévisses, las de souffrir et de gémir exigeront leur liberté totale. D’un côté, les planteurs blancs étaient en prise avec la métropole pour revendiquer leur autonomie locale et le libre commerce et qu’ils s’armaient les uns contre les autres , en camps opposés, au sujet des moyens politiques à employer pour arriver à leur but ; d’un autre côté , les affranchis dont les objectifs et idéologies étaient de rompre les barrières raciales légitimes pour obtenir une égalité civile avec leurs homologues blancs, s’armaient également pour se défendre et s’étaient alliés aux contre- révolutionnaires royalistes. Cependant, ce qui n’était pas certain et encore moins évident , c’était de quelle manière la masse des esclaves et leurs chefs , arrivés maintenant à un point de non – retour , allaient tracer leur propre route , changeant d’alliances et d’intérêts opposés pour obtenir leur liberté dans cette conjoncture remplie d’incertitudes et d’événements imprévisibles.
Aujourd’hui encore, tous les chercheurs intéressés par le colonialisme, l’esclavage dans les plantations du Nouveau Monde ou la résistance des esclaves en général pointent du doigt la révolution haïtienne , comme un point de repère ayant des ramifications bien au- delà des frontières même d’Haiti.La majorité peut reconnaître avec certitude que la révolution a été un tournant décisif dans l’Atlantique et l’hémisphère Ouest et lorsqu’on se réfère à la date du 22 août 1791, on l’associe à la Révolution haïtienne tout comme celle du 14 juillet 1789 est associée à la prise de la Bastille durant la Révolution française. Dans les deux cas, l’événement marquait une rupture par la violence avec l’ordre ancien et annonçait le déroulement de la Révolution. Cependant, dans aucun des deux cas, on ne saurait envisager la suite de cette Révolution. Dans le cas d’Haïti précisément, la Révolution annoncée par l’insurrection du 22 août 1791 pour arriver au 1e janvier 1804, jour de l’indépendance haïtienne ; ce long chemin à parcourir restait encore incertain , confus et non-défini. Cela fait un peu plus de 13 ans de luttes intestines , de combats sanglants , de terreurs horribles, de souffrances atroces et d’ajustements stratégiques pour arriver à la victoire finale. Lorsqu’il fallait dresser l’acte de l’Indépendance, Boisrond-Tonnerre, secrétaire de Dessalines, disait : « Pour dresser l’acte de l’indépendance, il nous faut la peau d’un blanc pour parchemin , son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume. » Après la rédaction de l’acte de l’Indépendance, Dessalines proclama sur la place d’armes des Gonaïves, le 01 Janvier 1804 : « Au nom des noirs et des hommes de couleur, l’Indépendances de St-Domingue est proclamée. Rendue à notre dignité primaire, nous avons assuré nos droits, nous jurons de ne jamais les céder à aucune puissance de la terre. » Les massacres étaient effroyables et la folie sanguinaire durera 10 jours . Elle ne laissera pas subsister même pas un seul blanc dans toute l’ile d’Haïti.
L’impact de la dette de l’indépendance
L’indépendance d’Haïti et la déroute de l’armée de Bonaparte représentent une gifle pour la France qui n’a jamais digéré cet échec cuisant. A l’annonce de sa proclamation, les Français sont restés de marbre et ont fait semblant de ne pas comprendre. Napoléon, comme pour l’ile d’Elbe, en 1815 a tout mis en œuvre pour le retour d’Haïti à la France. Pendant cent jours , il a tout tenté . Il a envoyé un émissaire , un certain Décres pour entreprendre des négociations a cette fin. Waterloo l’empêcha de donner suite à son projet marcabre. Louis XVIII prendra la relève et œuvra dans le même sens sans plus de succès. Finalement, c’est Charles X qui mettra une fin certaine à cette incertitude et cette longue hésitation en signant l’ordonnance du 17 avril 1825 par laquelle il octroie l’indépendance à Haïti 21 ans plus tard moyennant le paiement d’une rançon, d’une amende comme prix de son audace pour laver l’honneur bafouée de la France et pour indemniser les colons français dépossédés. Lorsque Monsieur de Laujon, consul de France ,chargé de la négociation, proposa 75 millions de francs or pour laver les injures faites à la France comme indemnité à payer pour la reconnaissance de l’indépendance, le général Boyer, personnage vaniteux, autoritaire, un peu plus blanc que noir, répondit à Monsieur de Laujon : « Si ce n’est que cela, j’en donnerai bien cent. »
C’est donc pour cet égarement d’un instant pour cette satisfaction de dupe que Boyer acheva de ruiner son pays déjà moribond. La France l’a pris au mot et en a même ajouté. Une note de 150 millions de franc-or lui a été présentée. Elle devrait être payée en cinq versements égaux d’année en année. Cette valeur représentait à l’époque 4 fois le budget annuel de la France qui fut l’un des pays les plus riches et les plus peuplés au monde. Les charges imposées au pays étaient extrêmement lourdes et on ne disposait pas assez de moyens pour les honorer. Pour le premier versement de 30 millions, on a dû recourir à un emprunt auprès d’une banque française « Ternaux Gandolphe et Co » qui l’a émis au taux de 80 % et aux intérêts de 6 %.De ces 30 millions, les emprunteurs n’ont reçu que 20 millions. Pour compléter la balance, Boyer dut utiliser toutes les disponibilités du Trésor public et même donner une partie de la récolte. Selon l’article 1 de l’ordonnance, la réduction de 50% des droits de douane des pavillons français, donna à la France le monopole commercial de fait. Les commerçants des autres Etats n’ont pas pu tenir la concurrence. La dépossession des colons française a entraîné la perte de 800 plantations de sucre et de 3 000 plantations de café qui ont été détruites .Les colons perdaient ainsi et leurs denrées et les profits qui en découlaient .Au XVIIIe siècle, ils ont imposé un blocus brutal au pays pendant un siècle et demi ; alors qu’Haïti était le plus grand exportateur de sucre dans le monde ;mais c’était les esclaves qui étaient le moteur de cette prospérité.. Ils moururent par épuisement et la France en faisait venir d’autres pour maintenir l’équilibre. La France nous a toujours considérés comme un adversaire et n’a même pas respecté le principe élémentaire qui dit qu’on ne piétine pas un adversaire à genoux. L’ordonnance de Charles X a été émise le 17 avril 1825 et, jusque dans les années 1900, cette dette infernale, ignoble et suicidaire a absorbé plus de 80% de notre budget national. Ce lourd fardeau, ce boulet de canon a été traîné pendant plus de 75 ans par des générations d’Haïtiens. Rien de valable et de sérieux n’a pu être réalisé dans le pays. De plus, la France nous a pressés comme une orange et pour s’assurer que même la sensation d’avoir utilisé une orange nous a été enlevée, elle a utilisé de l’eau dans la marc à plusieurs reprises et vous allez comprendre pourquoi. Haïti est un petit pays de 27 500 kilomètres carrés ; lorsque la France a accepté de vendre le territoire de la Louisiane aux USA, elle avait demandé 60 millions de franc-or pour la transaction alors que la Louisiane est 74 fois plus grande qu’Haïti, ce qui montre le côté inhumain et malveillant de cette dette. Pour répondre aux exigences de cette dette, Haïti a pris des emprunts de plusieurs grandes puissances comme les USA, l’Allemagne et même de quelques grandes sociétés françaises à des taux exorbitants qui dépassent même l’entendememt. Cette indemnité initiale de 150 millions de franc-or a mis le pays dans une situation de retard chronique et lui a enlevé tout espoir et toute possibilité d’assurer sa croissance économique. D’ailleurs, elle leur a été imposée sous la menace d’une évasion militaire et d’une éventuelle restauration de l’esclavage. Elle a été soutenue par une flotte de 14 navires de guerre français qui attendaient dans la rade de Port-au-Prince. Haiti n’avait pas à choisir si elle voulait encore survivre comme une nation libre et indépendante. Elle avait le couteau sous la gorge. Il faut aussi souligner que cette indemnités n’était ni un accord ni une décision de justice, mais un ultimatum commandé par le roi de France Charles X. Ce poids très lourd a été porté par des générations d’Haïtiens avec honneur et fierté .Bien que ramené a 90 millions puis à 60 millions, elle a été entièrement payée jusqu’au dernier centime en 1947.La situation financière du pays se dégrade. Le commerce n’existe que de nom. Le gouvernement mène une politique d’austérité.
L’ordonnance de Charles X acceptée de plein droit par le président Boyer a soulevé le mécontentement même parmi les partisans du pouvoir qui ne lui ont pas caché leur indignation. Les conspirations et les complots se multiplièrent .Des mesures maladroites, malhonnêtes et inadaptées ont été prises. Au lieu de juguler la crise , elles ont conduit à un marasme économique. Pour les USA, Haïti est devenue un protectorat français, ce qui est contraire à la doctrine de Monroe. Haïti a été exclue du Congrès de Panama de 1826.Au début de Novembre 1825. la France nomme le baron de Maler, consul général et chargé d’affaires avec résidence a Port-au-Prince. D’autres puissances européennes établissent par la même occasion des consulats dans la République .Il a fallu attendre l’arrivée de Louis Philippe en 1838, soit 34 ans plus tard, pour que les pourparlers qui n’avaient jamais cessé avec la France aboutissent à deux nouveaux traités : l’un relatif à l’indépendance du pays et l’autre réduisant le solde de l’indemnité à 60 millions. Les gouvernements qui se sont succédé se sont passés le fardeau de main en main et ce pendant tout le XIXe siècle. Ils se sont obstinés à payer avec retard, agios et intérêts; mais ils ont payé jusqu’au dernier centime. L’honneur et la fierté des Haïtiens imposaient de ne pas lésiner.Dans l’intervalle, la France refusa d’acheter le sucre qui constitue la principale denrée agricole de l’ile. Les esclaves d’Haïti, après avoir dérouté les forces de Napoléon et déclaré leur indépendance le 1er janvier 1804, ont non seulement condamné l’esclavage comme un crime contre l’humanité et contre l’émancipation de la personne humaine, mais encore ils ont juré de vivre libre ou de mourir. Le bateau de l’économie haïtienne a pris eau de toute part : politiquement instable, économiquement défoncée et socialement pauvre. Elle est restée anémiée et atrophiée. Elle n’a jamais pu se relever jusqu’aujourd’hui. Ainsi est née Haïti, le premier État nègre et indépendant sur le continent américain. Le pays a raté le train de la modernité en vogue au XIXe siècle. Il a perdu toutes les bonnes et les grandes opportunités d’affaires à cause de ses faiblesses structurelles. Il n’a pu développer aucune stratégie systématique pour profiter et tirer profit des grands courants de développement de l’époque tout en tenant compte de ses sensibilités spécifiques. Il ne possède aucun repère de grande valeur dominante et représentative portant l’empreinte de son ancienne métropole à l’image des anciennes colonies anglaises ou hispaniques en dehors de la langue francaise. Dans la course de fond pratiquée par les grands pays du Nord, il accuse un retard de plus de 10 tours de terrain et ce dans tous les domaines sans aide et sans support, alors qu’il y a des coureurs qui ont déjà franchi la ligne d’arrivée. La coopération dite internationale est un véritable maquillage ou tout le capital investi retourne aux pays donateurs qui imposent aux pays bénéficiaires une main-d’œuvre indigène même si elle n’est pas qualifiée et appropriée pour le programme à développer et aussi l’exigence faite à ces pays bénéficiaires de se procurer tout le matériel nécessaire et les intrants indispensables chez les pays donateurs. Le capital retourne à sa source sans aucun résultat concret, même si le programme est réalisé par l’ancienne métropole. Haïti croupit dans une misère chronique et Presque irréversible à cause de cette tache d’huile que représente la dette de l’indépendance qui ne saurait être uniquement une dette morale. Elle n’est pas la cause unique de nos malheurs mais on ne peut pas l’ignorer. Elle est comme un péché originel dans le cœur des Haïtiens qui nécessite le sacrement du baptême pour rentrer dans le droit chemin.
Islam Louis Étienne
Mai 2015
Les conséquences néfastes de l’ordonnance de Charles X
Islam Louis Etienne Avant l’indépendance, il existait à Saint-Domingue différentes classes sociales bien compartimentées mais pas nécessairement une société véritable.