La Croix-Rouge américaine doit rendre des comptes

Haïti est devenue depuis peu le centre d’intérêt des médias internationaux qui ont entrepris de relayer l’investigation de ProPublica et de NPR sur la gestion des dons engrangés par la Croix-Rouge américaine après le séisme du 12 janvier 2010. Cette nouvelle investigation vient jeter un nouveau pavé dans la mare. L’ex-Premier ministre Jean Max Bellerive, la journaliste américaine Jane Regan, l’économiste Arnold Antonin et l’agronome Joël Ducasse n’y sont pas allés de main morte et demandent à la Croix-Rouge américaine de rendre des comptes. Une conférence de presse de l'organisme américain aura lieu ce mercredi.

Publié le 2015-06-08 | Le Nouvelliste

Selon l’enquête de ProPublica et de NPR, quatre ans plus tard, rien n'a été fait. Les résidents de Campêche [une localité dans la périphérie de Port-au-Prince que la Croix-Rouge voulait construire] vivent encore dans des baraques en tôle, sans eau potable, sans toilettes ni électricité. La seule preuve visible de la présence de la de la Croix-Rouge est un logo peint à la main sur un mur. Jane Regan, journaliste américaine ayant dirigé une cellule de journalisme d’investigation qui enquêtait sur le processus de la reconstruction après le séisme, qualifie les révélations de cette investigation de « gros scandale qui n’étonne personne » et appelle l’Etat haïtien à s’organiser davantage de manière à exercer plus de contrôle sur les organisations internationales œuvrant à travers le pays. Même son de cloche du côté de Jean Max Bellerive, ancien premier ministre, ancien ministre de la Planification et ancien coprésident de la CIRH, qui révèle que la Croix-Rouge américaine n’a jamais répondu à plusieurs de ses demandes de rapport sur ses agissements et ses dépenses et relate même une série de conflits, à l’époque, entre son administration et l’agence humanitaire à cause de sa décision unilatérale de distribuer de l’argent cash dans les camps. « Nous ne devons pas rester les bras croisés […] Nous devons envoyer un signal fort pour mettre en confiance les donateurs. Le gouvernement haïtien doit entreprendre des actions judiciaires et légales pour exiger la reddition des comptes », a martelé Jean Max Bellerive qui dit ne pas être surpris par cette nouvelle affaire qui survient, a-t-il tenu à souligner, dans un contexte de campagne électorale américaine. Pour sa part, Arnold Antonin, économiste, cinéaste et membre d’un observatoire sur la reconstruction, appelle à mettre l’action publique en mouvement contre les concernés et estime que le peu qu’il reste du Sénat de la République devrait déjà commencer son enquête. Selon lui, l’Etat haïtien doit d’abord porter plainte puis solliciter un audit de toutes les actions de la Croix-Rouge, spécialement pour ces six maisons ayant coûté à peu près 100 millions de dollars et ensuite redéfinir sa politique vis-à-vis de l’aide internationale. Une position partagée également par l’agronome Joël Ducasse qui invite les Haïtiens, pour une fois, à aller au-delà de l’indignation en intentant des actions légales. D’après le Miami Herald, le demi-milliard de dollars recueillis représentait une véritable aubaine pour la Croix-Rouge qui avait du mal à effacer un déficit de plus de 100 millions de dollars. En outre, le journal floridien déclare que la Croix-Rouge n’est pas à son coup d’essai. « Après l'ouragan Katrina [qui ravagea la Nouvelle-Orléans en 2005], les bénévoles ont signalé des irrégularités répandues et la tenue de dossiers chaotiques qui a entraîné le vol ou la "disparition" de générateurs, matelas pneumatiques, voitures de location et des fonds de secours », rapporte le Miami Herald dans un article paru le vendredi 6 juin. Jusqu’à ce lundi, la Croix-Rouge haïtienne a fait montre de prudence en prenant son temps avant d’effectuer une sortie médiatique pour fixer sa position. En effet, d’après une invitation reçue par la rédaction, elle demande à la délégation de la Croix-Rouge américaine en Haïti d’organiser un point de presse, le mercredi 10 juin 2015, « pour apporter des clarifications à la suite des allégations de ProPublica et NPR à travers leurs articles parus le 3 juin 2015 et relayés par Le Nouvelliste le 4 juin 2015. » « Le peuple haïtien, à qui sont dédiés les fonds collectés par la Croix-Rouge américaine au lendemain du séisme du 12 Janvier 2010, a le droit de savoir et de comprendre comment l’argent des généreux donateurs américains a été utilisé. Nous sommes très conscients de cette obligation et nous ferons tout notre possible afin que lumière soit faite sur cette situation », précise cette invitation. Joint au téléphone quelques heures avant la réception de cette invitation, l’actuel directeur de la Croix-Rouge haïtienne, le Dr Guyto Jean-Pierre, a déploré un relâchement dans les services de communication. « J’ai demandé à mon équipe de préparer toutes les informations nécessaires pour les remettre aux journalistes », a fait savoir le Dr Jean-Pierre qui pense que les journalistes haïtiens doivent avoir ces informations. « La Croix-Rouge défend son travail en Haïti, mais refuse de communiquer un compte rendu détaillé sur les domaines et la manière d'utilisation de tout l'argent donné - environ $ 488 000 000 », rapporte le Miami Herald faisant référence au communiqué publié par la Croix-Rouge américaine en réaction à l’investigation de ProPublica et de NPR. « Notre société nationale n’intervient pas dans la gestion des ressources de ses partenaires », a coupé court le Dr Michaëlle Amédée Gédéon qui a fait savoir au journal qu’elle a tourné la page depuis deux ans. « Je considère que j’ai fini mon mandat correctement », a-t-elle lancé. La solidarité internationale en danger ? A la suite de cette affaire qui vient d’ajouter de l’eau au moulin de ceux qui ont mauvaise opinion du mode d’acheminement de l’aide internationale à Haïti, les avis des différents intervenants au magazine « Sakpase » divergent. Si Jane Regan ne croit pas que la solidarité internationale soit en danger, Arnold Antonin, pour sa part, pense le contraire. Selon ce dernier, ce type de scandale, quand il se produit, est de nature à faire réfléchir deux fois les donateurs avant de mettre leur main à leur poche. « Tous les fonds des ONG devraient être déposés à la BRH moyennant un partenariat avec l’Etat qui donnerait une deuxième signature, après vérification de l’utilisation des fonds, pour que les décaissements puissent continuer », a proposé l’agronome Joël Ducasse, entre autres mesures, qui, selon lui, pourraient contribuer à réduire l’omnipotence des organismes internationaux en Haïti. Pour Jean Max Bellerive, la leçon à tirer de cette affaire est qu’il n’y a pas moyen pour les agences internationales d’être efficaces si elles ne travaillent pas avec les autorités locales.
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