Rony Gilot autour de son dernier livre

Leslie François Manigat ou les infortunes du risque calculé

Livres en folie Ce qui a manqué à Manigat, notre intellectuel-politique, c’est justement ce bons sens robuste du politicien haïtien, la connaissance des hommes et des choses de ce pays qu’il a quitté depuis 25 ans et dont il a peut-être perdu le code mental, enfermé qu’il est dans des schèmes théoriques exotiques qui ne cadrent pas avec les réalités haïtiennes. Des militaires qui n’arrivent pas à sa cheville ont terrassé notre colosse…

Publié le 2015-05-28 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (L.N.) : Au commencement, il y avait le péché originel, autrement dit, la mal-élection de Leslie François Manigat. Ouvrons cette tranche d’histoire. Dr Rony Gilot (R.G.) : 1.- Au lendemain des horreurs du 29 novembre 1987 où des soldats en treillis ont mitraillé des électeurs aux portes mêmes des bureaux de vote, la classe politique en bloc s’est élevée contre le Conseil national de gouvernement (CNG) de Namphy et de Régala. Pour survivre, ce gouvernement a dû courtiser nombre de leaders politiques pour les porter à prendre part aux élections programmées pour le 17 janvier 1988 sous l’égide d’un CEP monté à la va-vite et peuplé de créatures de l’armée. Il ne s’est pas gêné pour offrir à chacun des responsables politiques contactés le sceptre présidentiel (Grégoire Eugène, Hubert Deronceray, Philippe Auguste, etc). La pomme du pouvoir était bien tentante. Leslie Manigat est tombé dans le piège du serpent. Il commet ainsi le péché originel de participer à ces élections entachées de sang au nom, dit-il, « d’un risque calculé ». En définitive, le risque était fort mal calculé, vu les obstacles qui vont jalonner son bref parcours et sa chute fracassante quatre mois plus tard. Mon livre décrit justement les infortunes de ce risque mal calculé. L.N. : Un tableau de ce gouvernement météore, Dr Gilot, vous l’avez saisi, souligné. Voici l’occasion d’esquisser pour nos lecteurs quelques traits de ce moment de l’histoire contemporaine. R.G. : Durant les 4 mois de sa présidence, Manigat a pris des mesures qui présageaient d’une superbe gouvernance dans le sens de la démocratie et de la modernité. Il a démarré son règne sous le signe de l’austérité ; il a eu le courage théorique de lancer la lutte contre la corruption et la contrebande, contre les dépenses somptuaires et l’expansion inutile du parc automobile de l’État. Il a lancé la croisade de la régénération de l’environnement. Durant ce laps de temps très court, vingt projets de loi ont été acheminés au Parlement et ont agité des débats de belle facture. Les choses semblaient si bien parties que l’aide internationale, suspendue au lendemain du massacre du 29 novembre 1988, est rétablie en faveur de ce gouvernement qui, admettait-on de partout, avançait d’un pied assuré vers la démocratie, la modernité et le développement national. L.N. : La modernité et le développement national. On pourra faire tout un débat. À présent venons à la peinture que vous faites de Nampy. Vous peignez le général Henri Namphy sous les traits du scorpion. L’alcoolisme chronique de ce général n'entre-t-il pas dans la composition de ce venin qui va porter un coup mortel à l’armée ? R.G. : Oui, Namphy est revenu au palais national de façon inattendue ou tout au moins prématurément par rapport à ses calculs, mais dans une ivresse qui a obnubilé son pragmatisme habituel et même son gros bon sens. Comme un scorpion, il va se piquer et s’injecter un venin à lui-même et à l’institution militaire. D’abord, il commet l’anachronisme de former un gouvernement où tous les ministres sont des militaires. Ensuite, il sacre l'éminence grise de son régime, un ex-colonel qui n’a l’heur de plaire ni à la classe politique ni à la camarilla des « petits soldats » que son laxisme souriant projette impudemment au-devant de la scène militaro-politique. Ce sont ces petits soldats qui bientôt organiseront sa chute et iront même jusqu’à l’agresser. Ce geste sacrilège indique un degré assez avancé de pourrissement du corps militaire qui, de dérives en déviances, aboutira à une gangrène irréversible nécessitant l’amputation sous forme euphémique de démobilisation. L.N. : À Livres en folie, vos fidèles lecteurs vous suivront encore dans votre série Au gré de la mémoire. Définitivement, le Dr Gilot s’attache à faire le portrait des personnages politiques haïtiens. Quelle pédagogie citoyenne, quelle logique se profile derrière autant de livres ? R.G. : À quoi servirait-il de relater l’histoire des êtres et des gouvernements, de porter témoignage de faits vécus, si un tel effort ne consistait qu’à écrire le roman du passé. La valeur pédagogique de la démarche réside dans son ambition de signaler aux générations présentes et aux dirigeants potentiels les écueils et les erreurs à éviter, en vue de les armer pour mieux modeler le présent, mieux aborder ou affronter l’avenir. Connaître le passé, étudier le comportement de ceux qui nous ont gouvernés, analyser les conséquences des mesures qu’ils ont prises, tout cela aide à mieux comprendre les réalités du présent, à mieux les triturer au bénéfice de l’intérêt général. L’histoire dégage l’énergie fossile de la politique, dit-on. Manigat a certes disséqué les fossiles, mais n’a pas su capter l’énergie qu’ils dégageaient pour s’imposer et assurer sa durabilité au pouvoir. Et j’estime que ce fut dommage pour la République. Ce qui a manqué à Manigat L.N. : Revenons en effet à Manigat, intellectuel qui se dresse comme un colosse. Il est immense, ample et pluridimensionnel, écrivez-vous dans « Au gré de la mémoire Leslie François Manigat ou les infortunes du risque calculé ». Mais qu’est-ce qui a manqué à ce génie pour qu’il échoue piteusement face à ces militaires ? R.G. : Ce qui a manqué à notre intellectuel-politique, c’est justement ce bons sens robuste du politicien haïtien, la connaissance des hommes et des choses de ce pays qu’il a quitté depuis 25 ans et dont il a peut-être perdu le code mental, enfermé qu’il est dans des schèmes théoriques exotiques qui ne cadrent pas avec les réalités haïtiennes. Des militaires qui n’arrivent pas à sa cheville ont terrassé notre colosse, et cette défaite constituera l’ombre grise qui balafrera éternellement la splendeur et l’incommensurable immensité intellectuelle du personnage. L.N. : Vous êtes, dans une certaine mesure, un historien de l’instant, pour reprendre la belle formule d’Albert Camus. Les matériaux sur lesquels vous travaillez sont encore tout chauds. N’estimez-vous pas que vous prenez de grands risques ? R.G. : J’écris l’histoire immédiate, « au gré de la mémoire », avec les aléas et les risques que cela comporte. Certains des acteurs des évènements que je raconte sont encore vivants. Non seulement ils peuvent contester l’interprétation que je donne des faits vécus et de leur implication, mais encore ils peuvent m’en vouloir d’agresser leur discrétion et de déchirer le voile tout fragile de l’oubli dont ils voulaient entourer ou couvrir leurs vies. Je conviens du danger qu'on court à remuer des cendres encore chaudes au risque de se brûler à certaines braises encore incandescentes que le recul du temps n’a pas éteintes. L.N. : Vous n’avez pas de boule de cristal pour savoir si le destin va s’acharner sur Haïti. Aux prochaines élections, face à cette marée montante de candidats, que préconisez-vous aux électeurs ? R.G. : La marée est effectivement impétueuse et tumultueuse. Mais je ne crains rien, car la décantation s’opèrera bientôt. Non seulement sous le filtre du Conseil électoral ou l’automatique précipitation au fond du vase, j’ai failli dire de la vase, mais encore à l’épreuve des réalités têtues qui se chargent toujours de fustiger ou d’écarter les détrousseurs de la crédulité populaire.
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