Film documentaire

Ayiti Toma, une croix dressée dans la conscience

Publié le 2015-03-05 | Le Nouvelliste

Par Claude Bernard Sérant Le film documentaire de Joseph Hillel, « Ayiti TOMA. Au pays des vivants », projeté hier soir à Paradoxe Au Café des arts, conduit à plusieurs pistes de réflexion, de quête identitaire et esthétique. Une piste remonte à l’histoire tragique et tourmentée d’Haïti. Dans une succession rapide d’images, le spectateur a l’illusion qu’il embrasse le condensé de siècles de tribulation. Resituer dans son contexte historique, dans la construction du spectacle qu’il propose, ce qu’il donne à voir et à interpréter, cadre, en quelques séquences : la cruauté des civilisateurs européens (Français, Espagnols, Anglais). La sauvagerie des civilisateurs explose à la figure du spectateur. Assoiffés de richesse et investis de la mission d’aller partout dans le monde en vue de christianiser les humains considérés comme des choses (Indiens, Africains), les colons causèrent le premier génocide en Amérique : un million d’Indiens disparurent sur la terre d’Haïti. En deux temps, trois mouvements, ils furent remplacés par des Noirs venus d’Afrique. Leurs descendants proclamèrent le 1er janvier 1804 l’indépendance de la première République noire du monde. Un lourd silence Des intellectuels interviennent pour accentuer les événements qui ont conduit à l’indépendance de la colonie la plus prospère de la France. Ils soulignent le lourd silence des historiens français qui écrivent l’histoire. Ils demandent à ces constructeurs d’images du passé de réévaluer les faits. Camille Chalmers a rappelé comment le royaume de France a sucé Haïti jusqu’à la moelle. Sous le règne de Charles X la France exigea à la jeune nation brisée par les guerres de l’indépendance 150 millions de francs or, soit 15% du budget annuel de la France de l’époque. Pendant des années, explique Charlmers, 60 à 65% des recettes de l’État haïtien ont servi à payer la dette de l’indépendance. Regard noir sur les ONG La piste des ONG est suivie dans ce documentaire qui donne la parole à des vedettes de l’humanitaire, dont Sean Penn de Hope for Haiti. La vedette du cinéma estime qu’Haïti n’a pas à suivre la voie des autres comme un modèle incontournable. Aussi espère-t-il que ce pays trouvera son chemin, celui qui ouvrira des possibilités à toutes et à tous. Des intervenants virulents jettent un regard noir sur les ONG. Elles sont considérées comme des vautours autour d’un cadavre. L’aide à Haïti est perçue comme une manne qui engraisse les brasseurs d’affaires de l’humanitaire. Pour entraîner le spectateur sur des signes tangibles qui mettent en lumière cet échec, Joseph Hillel conduit le regard sur des images qui choquent : des sites de désolation de l’après-12 janvier 2010 ; des sinistrés racontant leur misère ; les tentes grises délavées des déplacés ; l’entassement des taudis sur les collines, les marchandes dans les rues serrées comme des sardines. A sa façon d’élaborer ce continuum d’images, l’œil n’arrive pas à échapper à ce décor apocalyptique. Et quand surgit dans le documentaire une maison luxueuse, elle détonne dans cette désolation. Le vaudou : une image obsédante d’Haïti La piste culturelle est exploitée sous l’angle du vaudou comme tout bon produit pour touriste qui s’accroche à une image obsédante d’Haïti. Pour couronner le tout, une manbo déclare que sur huit personnes vivant dans une maison en Haïti, sept sont vaudouisants. Des scènes d’assemblée de chrétiens en plein délire dans un temple prolongent l’histoire que Joseph Hillel construit selon sa sensibilité. Les images qu’il a recueillies au cours de ces expériences témoignent celles d’un visiteur pressé de saisir un monde baignant dans un temps figé dans le surnaturel et le folklore. Né en Haïti, Hill a immigré au Québec avec ses parents pour fuir la dictature de Duvalier comme bon nombre d’Haïtiens. Il raconte qu’il a fait une dizaine de voyages au pays. « J’ai d’abord travaillé dans l’aide humanitaire d’urgence avec une ONG. J’ai vu la vie intense des camps de déplacés. J’ai été amené à visiter presque tous les départements du pays. En travaillant comme réalisateur ou comme interprète pour différents médias internationaux et ONG, j’ai pu observer comment on traitait (et surtout maltraitait!) l’information venue de là-bas », souligne-t-il dans un document de presse. Les images « d’Ayiti Toma Au pays des vivants », pour ceux qui sont aveuglés par le chaos ambiant, n’auront pas vraiment d’effet. Elles laisseront froids ceux qui s’abandonnent à l’habitude, à la médiocrité qui façonne leur mode de fonctionnement, leur manière de percevoir la réalité; ces mêmes images sont insoutenables, elles sont bouleversantes pour ceux qui ne s’habituent jamais à regarder avec une certaine familiarité ces épouvantables laideurs qui nous environnent.
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