Les Éditions des Vagues : un nouveau-né dans le monde de l’édition en Haïti

Fondée en 2013 dans la bibliothèque Justin Lhérisson à Carrefour, les Éditions des Vagues est une maison plutôt spécialisée dans la publication du livre de poésie. Avec déjà plus d’une quinzaine de titres dans leur catalogue, la maison entend porter au loin le livre haïtien. Jean Erian Samson est le directeur des Éditions des Vagues. Il nous en parle.

Publié le 2015-02-02 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (L.N.) : D’où vient l’idée de monter cette maison d’édition ? Jean Erian Samson (J.E.S.) : Nous sommes quelques jeunes auteurs en quête de maison d’édition réunis autour de la Bibliothèque Justin Lhérisson à Carrefour. L’Atelier Créations Marcel Gilbert est notre point de ralliement. Nous avons des correspondances avec beaucoup d’autres jeunes poètes d’ici et d’ailleurs qui cherchent des éditeurs, qui eux ne semblent pas nous chercher. Nos textes sont bien reçus, mais les éditeurs refusent de nous publier : la poésie ne se vend pas. Par contre, nous sommes publiés dans des revues et des collectifs. Ce n’est qu’un beau matin de l’été 2013, que nous nous sommes décidés à réunir nos propres fonds pour monter notre propre maison baptisée « Les Éditions des Vagues ». L.N. : Pourquoi appeler la maison d’édition « Les Éditions des Vagues » ? J.E.S. : La mer relie les peuples. Pas seulement les insulaires. C’est donc un moyen de communication. Au gré du vent qui les gonfle, les vagues sont porteuses de messages entre les peuples. Nous éditons ces vagues. Notre propos est dans l’écume et le « rire innombrable » de la mer. Insulaires, nous recevons les bruits de tous les vents du monde par le flux et le reflux, puis nous renvoyons l’écho en gouttelettes de mots. L.N. : Parlez-nous un peu de la structure de votre maison d’édition. Vous êtes combien à diriger cette maison ? J.E.S. : Nous sommes une petite maison d’édition créée par des bénévoles enthousiastes. Nous sommes à peu près une dizaine. Il y a les principaux membres fondateurs, Junior Borgella, responsable de l’administration, et moi qui suis le directeur. Ensuite, il y a Méleck Jean-Baptiste et Thamara Toussaint qui s’occupent des relations publiques. Évains Wêche vient de se joindre à nous comme directeur de publication. Il fait partie de notre comité de lecture aux côtés de Denise Bernhardt, Lesly Giordani, Guillaume Sam. Duval Junior Joseph est notre graphiste. Chednica Chéridor joue le rôle de secrétaire. Nous avons un grand besoin de correcteurs. Cette structure est plus ou moins informelle; ainsi il arrive que chacun seconde l’autre dans sa tâche. En fait, tout se joue autour de l’Atelier Créations Marcel Gilbert à la BJL, qui est un espace critique où l’on reçoit les auteurs qui nous soumettent leurs textes. « … dire le malaise du monde » L.N. : C’est quoi votre politique éditoriale ? J.E.S. : Nous privilégions la fiction. Les petites vagues nouvelles qui souvent annoncent les grandes. Nous publions des auteurs qui essaient de dire le malaise du monde pour mieux le comprendre et se comprendre ; des auteurs qui déplacent les vieux clichés oxydés, les stéréotypes, et qui font un pied de nez à ceux qui pensent détenir le monopole de la littérature ; des auteurs qui tentent de proposer leur regard, un nouveau regard sur le monde. Par exemple, un poète comme Garnel Innocent est dans la recherche esthétique lorsqu’il utilise des termes de science pure dans des poèmes d’amour en créole. Par-dessus tout, nous nous proposons de donner la parole à ceux qui la demandent avec talent. L.N. : Vous avez eu du financement d’une quelconque institution ? J.E.S. : La maison est le fruit d’une belle solidarité, comme c’est souvent le cas à Carrefour. Nous avons démarré avec un capital de six cents euros reçus en don de plusieurs amis haïtiens et étrangers. Nous n’avons aucun financement d’une quelconque institution. D’où une certaine liberté qui nous caractérise. Nos publications sont souvent le fruit d’une collaboration continue avec nos auteurs qui s’engagent à nos côtés. L.N. : Votre regard sur le métier d’éditeur en Haïti. J.E.S. : C’est un métier difficile partout, mais encore plus en Haïti. Les éditeurs souffrent de support gouvernemental. La Direction nationale du livre (Dnl) et la Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL) supportent certaines maisons, parfois certains livres, mais cela se fait en « zanmitay ». Les livres ne se vendent pas comme les petits pains malheureusement. Nous n’avons pas encore un lectorat qui possède toutes les cartes en main afin de faire des choix éclairés. Et surtout, nous n’avons pas assez de réseau de distribution du livre. Communication Plus fait de grands efforts dans ce domaine, Livres en folie et Livres en liberté aussi, mais nous avons peu de librairies. Je peux citer le réseau des librairies de la Maison Henri Deschamps qui porte le livre scolaire un peu partout en Haïti et aussi La Pléiade qui pourrait faire pareil. Cela dit, nous avons la satisfaction de fabriquer un livre ! C’est comme donner naissance à un enfant. On sait que le travail ne répond pas encore à nos exigences, mais on essaie de trouver les moyens de l’améliorer au jour le jour. L’édition est indispensable dans un pays de grande histoire littéraire comme Haïti. « Le livre, c’est l’avenir d’Haïti » L.N. : Comment se porte le livre, selon vous, de nos jours, en Haïti ? J.E.S. : Qui oserait dire que le livre va mal en Haïti ? La littérature haïtienne se porte bien : les prix, les publications et les nouveaux auteurs sont là pour en témoigner. Nous avons aujourd’hui deux foires semestrielles où le public peut s’approvisionner en livres et rencontrer les écrivains. La passation se fait à travers les clubs de lecture des bibliothèques, ceux du réseau Fokal et des Clac (Club de lecture et d’animation culturelle), en particulier. De nouvelles têtes apparaissent de temps à autre. Des talents sortent de l’ombre. Mais il faut subventionner les maisons d’édition. Il faut plus de prix littéraires en Haïti, des résidences d’écriture, des bourses comme celle de Barbancourt, des émissions radiophoniques sur le livre, des librairies, des bibliothèques... Il manque des éléments cruciaux dans la chaîne du livre en Haïti. Et surtout il faut décentraliser les activités : faire de Livres en folie et de la Foire internationale du livre d’Haïti des évènements nationaux, qui se réalisent dans toutes les communes. L.N. : Quel est l’avenir du livre haïtien? ou plutôt que réserve l’avenir au livre haïtien ? J.E.S. : Tout porte à croire que l’avenir s’annonce rose pour le livre haïtien. Le livre est en bonne santé et le secteur se développe assez bien. Mais Les Éditions des Vagues s’inquiètent. Et si tout ceci n’était que feu de paille ? Et si tout ceci n’était qu’un coup monté par les éditeurs étrangers ? Et si nous perdions le sens des valeurs que prônait notre littérature pour entrer dans les canevas des prix littéraires et dans les lignes éditoriales étrangères ? Quel livre est en fait en bonne santé en Haïti ? D’où l’importance des maisons comme Bas de page, Ruptures, Choucoune et nous. D’où l’importance du travail que fait LEGS ÉDITION : nous rappeler à nous-mêmes. Nous sommes en situation de dissidence. Est-ce-que le livre a un avenir en Haïti ? Le livre, c’est l’avenir d’Haïti. Il mérite qu’on le prenne très au sérieux.
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