James Noël, l’IntranQu’île

James Noël est le créateur de la luxueuse revue IntranQu’îllités. Après l'avoir présentée, entre autres, au festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo, il nous conte ici l’aventure de cette revue littéraire et artistique, saluée un peu partout à travers le monde.

Publié le 2014-10-15 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste : Pourquoi IntranQu’îllités? James Noël : D’abord parce que nous sommes allergiques aux idées fixes, aux certitudes, aux lignes droites, aux schémas et aux routes bien tracés. Ajoutez aussi que nous sommes attirés par le courant et tous les fusibles de l’imprévisible. Sans répit, nous errons, nous tournons autour du mystère, avec le risque obsessif de nous brûler les ailes. Spirituellement, être IntranQu’île pour nous, Pascale Monnin et moi, c’est le fait de se mettre en danger de mots et d’images. De mettre en musique et en symbiose des mondes dits hétéroclites: arts, littérature, photographie, musique, sculpture, philosophie… Pour résumer, la revue IntranQu’îllités charrie sa charge de rêves en son nom propre. Dans l’entrée en matière du numéro 1, publié en mai 2012, nous avons en ces termes posés les jalons: « Ne vous fiez pas à l’île, qui saute aux yeux comme une proposition de soleil, de cliché de sable fin. On est souvent conduit à percevoir l’île comme un territoire replié sur ses bornes, où il suffirait de pivoter sur un pied pour en faire le tour. Le préfixe in dans IntranQu’îllités pourrait même renvoyer à la négation de l’insularité. Ce titre est une manière, une astuce pour apostropher tous les imaginaires du monde, pour pénétrer les interstices et naviguer dans l’air/ère d’une île-monde. » L.N : Rallier divers « mondes » à une revue littéraire et artistique, comment t’est-il venu cette idée James Noël ? J.N : En tant que poète, je suis possédé par l’idée (obsédé devrais-je dire), par la volonté de fermer à double tour, de renfermer tout l’univers dans un seul mot. Je ne crois pas à l’existence des frontières ni des barrières entre les disciplines artistiques. J’ai foi en la poétique, comme paire de lunettes pour percevoir le monde dans sa complexité. Il y a beaucoup de choses dont on prend peu à peu conscience, à l’origine de la revue. On peut citer l’aventure de Passagers des Vents, première structure de résidence artistique et littéraire en Haïti, créée suite au tremblement de terre, dans le but d’offrir l’hospitalité aux imaginaires de partout. Nous avons invité des auteurs et artistes haïtiens et étrangers à Port-Salut pour une résidence de création sur plusieurs semaines. Les impacts et les échos de cette initiative originale ont bousculé bien des clichés sur Haïti, pays qui ne tend pas la main, mais plutôt pays qui donne, tout en ouvrant ses bras pour accueillir. Il se trouve aussi que je vis avec Pascale Monnin, artiste de grand talent. C’est elle qui est au départ responsable de l’ambiance visuelle de la revue. Il y a aussi le fait que j’ai beaucoup voyagé ces dix dernières années, ce qui a favorisé des rencontres on ne peut plus surprenantes. Comment faire palpiter et rallier tout cela au cœur du monde? Ainsi se formulaient mes prières et mes fantasmes. Et un jour, il a surgi en nous ce mouvement de sable mouvant qu’est IntranQu’îllités. L.N : Des obstacles? J.N : Oui, beaucoup, mais surtout en Haïti, dans notre lieu d’incubation. Nous recevons aussi et surtout beaucoup d’encouragement donnant ailes et élan à notre rage d’exister. L.N : IntranQu’îllités existe à travers le regard de l’autre. Comment choisit-elle ses collaborateurs? J.N : Nous les choisissons différemment. Dans un premier temps, nous envoyons, comme une bouteille à la mer, nos appels à contributions, à travers nos différents réseaux. Dans un second temps, nous ciblons les magiciens en général, ce sont les poètes, les romanciers et les auteurs qui sont d’abord contactés. Pascale Monnin et Barbara Cardone (artiste très exigeante) brassent ciel et terre pour la mise en musique des mondes (peinture, photographie, dessins, textes en fac similé, etc.) Pour finir, on décante, on passe tout au peigne fin. Très rares sont ceux qui passent l’examen, même si l’apparence volumineuse de la revue peut laisser croire le contraire. Mais il suffit de parcourir, lire et vivre la revue pour comprendre la tâche de passion. L.N : La revue défend-elle une thématique? J.N : Chaque numéro est axé sur une thématique ou sur un personnage placé à l’épicentre de notre quête de vibration. Le premier numéro proposait un vibrant hommage à Jacques Stephen Alexis, romancier de génie qui invite les frères humains à un devoir de merveilles. Le deuxième numéro, beau labyrinthe, a rassemblé 150 contributeurs autour du Che, le révolutionnaire, et de l’immense Borges qui se dévoile dans la bonne humeur à travers une conversation sensationnelle et inédite avec Ramon Chao et Ignacio Ramonet. Le troisième numéro explore la figure cassée/creusée de Christophe Colomb, véritable personnage mille-feuilles pour questionner et (re) visiter le passé-présent-futur du bateau ivre de notre temps. Plus de 200 jeunes et vieux loups de mer de la création ont plongé dans cette aventure tumultueuse qui est temporisée et corsetée en couverture d’un noir Soulages (le prince de l’outre-noir). Mais comprenez bien que nos thèmes sont génériques, qui irriguent différemment les versants des rubriques (9 en tout) qui s’envoient des braises ou des baisers, de près et de loin. L.N : Peinture et photographie illustrent abondamment IntranQu’îllités. Doit-on comprendre que la littérature, à elle seule, ne peut traduire l’essentiel? J.N : Comme poète, j’utilise les images et je fais de la musique, “de la musique avant toute chose”, nous recommandait Paul Verlaine. Dans la revue, d’ailleurs, nous avons une rubrique au titre trafiqué: “De la poésie avant toute chose”, une de nos rubriques les plus importantes. Quand un poète use et crée des images justes, il fait magie. Il n’y a personne pour exiger de lui des jets de couleurs sur une toile afin de rendre tangible ses images. IntranQu’îllités est avant tout une poétique. Toute approche classique de cette chose étrange nous conduirait à l’erreur. Pour faire simple, nous utilisons le qualificatif “revue artistique et littéraire”, vu qu’elle propose une littérature de l’image tout en donnant une nouvelle image, une nouvelle vision de la littérature. L.N : La revue cadre un format luxe. Cela doit avoir un coût… J.N : Oui, cela nous coûte beaucoup. En argent, en énergie, en lecture, en cogitation, en création, en communication, etc. Mais chose étrange, l’argent reste en deçà de toutes les autres dépenses que j’ai évoquées. L.N : IntranQu’îllités n’est pas la seule à avoir Haïti pour point d’ancrage, se démarque-t-elle favorablement des autres? Comment l’accepte-t-on dans nos murs? J.N : IntranQu’îllités n’a pas qu’une particularité, mais plusieurs particularités s’exprimant sans fragmentation ni hémorragie interne. Guidés par un souci d’équilibre ou par une quille inconsciente, nous avons à chaque fois réussi notre dosage de l’overdose. Le problème en Haïti, c’est qu’il n’existe plus de critiques véritables, chacun essaie de défendre ses minables intérêts. La revue IntranQu’îllités est un appel d’air qui s’étouffera si on n’avance pas avec l’esprit et le cœur bien entrebâillés. C’est dans l’ouverture que notre rêve déguisé en revue trouve sa raison d’être. L.N : Fait-elle sensation à l’extérieur? J.N : À partir de notre premier numéro paru en mai 2012, la revue IntranQu’îllités a été saluée un peu partout. Michel Le Bris et l’équipe du festival Étonnants voyageurs à Saint-Malo nous ont donné carte blanche. Le célèbre journal online Mediapart nous a accueillis en “Une” sur leur page durant toute une année. Maintenant, nous marchons main dans la main avec l’Éditions Zulma qui assure notre diffusion à travers Seuil. D’aucuns voient dans cette aventure plus qu’une revue, mais l’expression d’un mouvement déjà en marche. Le brillant écrivain Hubert Haddad a soutenu qu’il n’y a pas eu d’aventure comme ça, depuis le surréalisme. Je préfère vous taire (j’attends ma mort), pour vous confier tous les éloges de l’immortel Laferrière. L.N : Voyage IntranQu’île, la revue se jette dans des mers inédites. Jusqu’où compte-t-elle parvenir? Se limite-t-elle à la ligne d’horizon? J.N : Notre aventure est passionnante, mais extrêmement fragile. Impossible pour nous de nous projeter par-delà la ligne d’horizon. C’est ce qui explique peut-être notre tentative de bousculer les lignes à chaque fois. Une chose est certaine, nous avons réussi, comme par magie, à tisser notre toile d’araignée dans les quatre coins du globe. Un vrai réseau d’émotions s’est créé autour de nous, un réseau traversé par les visages des plus lumineux artistes du monde.

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