Arnaud Robert, un Blanc sans pitié

Arnaud Robert fait partie de ces étrangers tombés en amour avec Haïti. Dix ans que le journaliste suisse fait le va-et-vient entre ici et ailleurs. Ces derniers mois, ce globe-trotter a publié une série de miniatures dans Le Nouvelliste, captant des instants de vie. De notre vie. Il en a fait un recueil en signature le 30 mai à Livres en folie. Portrait d'un Blanc sans pitié.

Publié le 2013-05-21 | Le Nouvelliste

National -

J'ai rencontré Arnaud Robert depuis l'étranger. J'étais à Lausanne pour couvrir un sommet de l'Organisation internationale de la francophonie. J'avais écrit un texte pour Le Nouvelliste. Il en avait parlé dans Le Temps, journal suisse. J'avais trouvé son ton ironique, mordant, différent. Quelques mois plus tard, à Pétion-Ville, sous la tôle ondulée de la remise de cinquante mètres carrés qui abritait Le Nouvelliste après le séisme du 12 janvier, pour de bon, je fis sa connaissance. Un jeans, une chemise vague, d'immenses lunettes aux montures épaisses et une curiosité scientifique l'habillent depuis, à mes yeux, en toute saison. J'avais, entre-temps, dévoré d'autres papiers de lui. À chaque fois, le même ton soutenait un regard neuf, fouillé, impertinent ; charpentait une approche plus subtile des affaires haïtiennes que les mots des centaines de journalistes et d'observateurs qui, le temps d'un bref séjour, croient capturer l'âme haïtienne et rendent au monde leur vision partielle et souvent de guingois d'Haïti. Trop vite partis, pas assez souvent revenus, journalistes, diplomates, humanitaires vendent une image trompeuse d'Haïti qui influence même les natifs-natals. Cité Soleil, misère, violence, corruption saucent tous leurs propos. Arnaud le Suisse, n'est pas de cette cuisine. Il a pris racine dans nos terres en un nombre incalculable de visites. Il dispose du recul, des archives de ses précédentes missions et du délai élastique de ceux qui ne sont pas esclaves du bouclage quotidien. Arnaud fait partie de ces journalistes qui inscrivent leur regard sur Haïti dans la durée. Sans être correspondant spécial ou embrigadé dans une rédaction comme le sont ses devanciers, pas vedette américaine de passage non plus comme ces stars dont Haïti a une longue pratique, il multiplie les va-et-vient, pas pour suivre les mauvaises nouvelles de notre actualité, mais pour voir vivre les Haïtiens. Il a du temps dans ses bagages. C'est son arme. Ces trois dernières années, sur d'autres sujets, j'allais apprendre à lire du Arnaud Robert. C'est un journaliste au pas lourd comme ses sujets. Un as des portraits d'hommes et de situations mijotés longuement. Arnaud concocte sur tout une slow soup appétissante et sans compromis. Le lire est un plaisir, passer sous son scalpel pas toujours sans risque. Plus que tous ses autres articles, ceux sur notre pays me scotchent. Arnaud campe les gens et les choses haïtiennes autrement. Quand j'ai commencé à le lire, je ne savais pas encore que le gros et grand Blanc usait ses semelles depuis des années sur la terre haïtienne, se rendant dans des recoins où je n'ai jamais mis les pieds, traitant de sujets qui, a priori, ne m'émeuvent pas, arpentant des sentiers escarpés, détricotant le tissu des intérêts et des micmacs haïtiano-haïtiens mieux que ne l'ose un chroniqueur ou un rédacteur de la presse haïtienne. Plus tard, j'ai appris qu'il avait réalisé un documentaire sur Haïti, Bondye Bon, un film sur ce vaudou qui fascine tant les étrangers de passage et encore plus ceux qui ont fini par comprendre que toute notre histoire et le vécu quotidien de chaque Haïtien sont cousus de ce fil-là. Invisible lien, transparente chemise, amarre, religion pour certains, tissu de pratiques et de croyances pour d'autres, le vaudou est au centre de la nébuleuse haïtienne. En connaissance de cause, chaque Haïtien le pratique, l'esquive, le combat, l'ignore ou le vénère. Arnaud Robert l'a bien compris. La religion est un de ses sujets de prédilection. Toujours prêt à s'étonner, il plonge dans la vie des évangéliques américains qui font de certains recoins désolés de vraies terres promises. Il participe à des cérémonies vaudou et les décrit. Il n'y a que les messes solennelles qu'il évite. Avec distance, jamais sans un voile de respect pour l'une ou l'autre extrémité de ce bâton religieux qui permet de traverser le fleuve de la vie, il tire le portrait des syncrétismes de notre univers. La politique haïtienne le fascine aussi. Il est dans nos murs depuis si longtemps qu'il a connu Jean-Bertrand Aristide président avant 2004. Il est le journaliste, avant Raoul Peck, qui a permis à Ricardo Seitenfus de dénoncer l'échec de l'aide internationale en Haïti, dans une interview qui a valu au haut fonctionnaire brésilien son limogeage. Il a souvent rencontré Michel Martelly ; la mutation du chanteur en homme politique s'est faite en sa présence, entre deux voyages, ces dernières années. Arnaud est aussi celui qui a pu animer, à cheval sur deux années, une chronique, Journal d'un Blanc, en page 2 du Nouvelliste, au gré de ses pérégrinations au coeur du pays haïtien. Avec un rare talent, en peu de mots, il épuise un point précis. Un jour de match, moment précieux s'il en est, d'autant plus qu'aucun ici n'est concerné par l'enjeu, alors que tous se damneraient pour assister en paix au spectacle, est, sous le regard du journaliste, un petit bijou du savoir-vivre à l'haïtienne. Une radiographie précise du savoir-perdre-son-temps haïtien, aussi. Arnaud met les pieds dans le plat. Pour passer son article présentant le président de la première association haïtienne pro-gay, Le Nouvelliste a dû en changer le titre. « Masisi », le mot créole qu'il avait choisi, ne se traduit pas par gay, mais plutôt par pédéraste et n'est jamais prononcé sans mépris. Le journal titra la chronique « Kouraj », du nom de l'association. On a beau connaître le pays, sa langue vous joue des tours. Les chausse-trapes sont partout. Arnaud le sait et accepte de prendre chaque jour des leçons sur la déroutante idiosyncrasie haïtienne. Avec son compère, le photographe italien Paolo Woods, oui, il met les pieds dans le plat. Notamment lorsqu'il documente pendant des mois l'élite économique du pays. L'article qui en a résulté, Les Nantis d'Haïti, continue de susciter son lot de commentaires, de débats vifs et d'opinions tranchées, sur ce qu'il faut bien caractériser comme un tabou de notre société : parler des riches en bien ou en mal. Arnaud est journaliste. Arnaud est amoureux. D'Haïti et de sa singularité. Un journaliste amoureux est particulier. Il aime sans pitié. Avec son regard critique. Mais il aime. Arnaud n'offre pas à Haïti de la pitié. C'est un immense cadeau. Il voit et décrit nos travers et nos errances avec lucidité, les partage avec les Haïtiens. Il souligne aussi nos différences, nos charmes et nos forces à l'encre forte. Il le fait avec son appétit de bourlingueur, de passe-partout, de citoyen-monde qui a jeté l'ancre ici. Haïti n'a pas besoin de plus de pitié. Cela, Arnaud Robert l'a compris et chacune de ses chroniques le prouve. Le Nouvelliste est heureux de s'être associé à l'aventure du Journal d'un Blanc et de vous offrir avec l'auteur, cet ouvrage, recueil de cinquante miniatures suivies d'un long texte sur ses dix premières années de rencontres chez nous. Arnaud Robert a encore beaucoup à dire sur Haïti. Son aventure sur nos terres ne fait que commencer.

Frantz Duval Rédacteur en chef Le Nouvelliste Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".