Problématique de l'habitat à Canaan

Canaan, une catastrophe non naturelle

A l'initiative de la deuxième promotion des étudiants du programme de maîtrise en Population et Développement, une visite d'étude a lieu, en octobre dernier, dans les cités qui ont vu le jour après le séisme dévastateur de 2010. Au-delà du constat de tous les jours, les futurs experts en population et développement sont allés dans les profondeurs de la question et interpellent les autorités du pays, la communauté internationale, mais surtout les autorités haïtiennes à faire le nécessaire pour éviter une catastrophe prévisible.

La question  de l’habitat a toujours constitué un défi majeur en Haïti. Il n’y pas eu encore de réponses articulées  s’inscrivant dans des  politiques publiques en vue d’offrir  aux citoyens un cadre de vie leur assurant un certain bien-être. Il faut toutefois souligner les démarches de mise en place d’institutions qui s’en occupent. La dernière en date est l’Entreprise publique de promotion de logements sociaux (EPPLS). Cependant, tout porte à croire que l’action visait uniquement à sa mise en place: aujourd'hui encore, c’est la seule action connue  relativement du problème.

Car, comme il est constaté dans cet article, « Le problème du logement représentait déjà une crise énorme en Haïti, avec l’estimation d’une pénurie de plus de  300 000 maisons en 2009 »[1] (washingtonmemo.files.wordpress.com/.../under_tents_housing_brief).

La négligence portée sur ce secteur s’est poursuivie avec le séisme du 12 janvier et a entraîné un pourrissement évident de cette situation.  De nouvelles formes d’habitat et d’organisation d’espace ont alors vu le jour : les tentes, expression symptomatique de l’urgence, organisées en des camps. Si dans le feu de l’action, elles ont résolu temporairement le problème de loyers  excessivement chers par rapport au revenu moyen de la population[2], elles n’ont pas fait disparaître la préoccupation d’avoir un logement malgré l’intervention des ONG qui ont distribué des types de logement les plus improbables (tentes en plastic, shelter, etc.)

Dans ce contexte et après la publication d’un arrêté présidentiel  déclarant d’utilité publique, près de 5 000 hectares de terre dans la sortie nord de Port-au-Prince, des populations de la région métropolitaine, notamment celles vivant dans des camps de déplacés et dans les quartiers populeux,  se sont déferlées sur Canaan. Ainsi, s’est érigé un mégabidonville dans une ambiance délétère et en dehors des règles élémentaires d’urbanisme.

Ce déferlement rapide sur le camp Canaan, associé aux conditions économiques fragiles des gens, entraîne une urbanisation incontrôlable dans un espace dépourvu de toutes les infrastructures de base. Nous nous intéressons à ce nouveau quartier étant donné qu’il est un cas type d’une périurbanisation accélérée, non organisée et surtout oubliée tant de l’Etat – qui n’a d’ailleurs aucune représentation ou forme de présence – que des ONG qui se sont retirées à la fin de la période élégamment appelée « période d’urgence ». Il s’avère important de s’intéresser à ce quartier qui a accueilli  des milliers d’Haïtiens.  Il est intéressant de mieux comprendre le mode d’organisation mis en place par les nouveaux arrivants, le format de l’habitat et les rapports entretenus avec l’environnement immédiat.

Pour faire ce travail, nous avons procédé par la recherche documentaire, l’observation et l’entrevue semi-dirigée. Les recherches documentaires nous ont donné les outils théoriques pour apprécier et organiser la compréhension de la réalité sous étude. Nous y avons ajouté l’observation, qui nous a permis de collecter des informations pertinentes sur l’habitat, l’environnement physique de Canaan, la distance entre les habitats, les services sociaux disponibles, les activités économiques en cours dans la zone. Nous avons approfondi les résultats de ces observations par une phase d’entrevue. Cette dernière technique a facilité une meilleure compréhension des rapports établis entre les membres de la population, les palliatifs utilisés pour contrer l’absence des services sociaux et, surtout,  d’avoir la perception des habitants sur leur localité et leurs rapports avec les autorités étatiques locales et centrales. 

Pour mener cette recherche scientifique, nous avons élaboré notre question de départ comme suit : La non-assistance gouvernementale ou celle des organisations non-gouvernementales a-t-elle des conséquences socio-économiques et environnementales néfastes sur l’habitat de Canaan investi par des occupants après le séisme du 12 janvier 2010 et caractérisé par une précarité  pouvant être décomposée en plusieurs dimensions (précarité socio-économique, environnementale et des droits, etc.)?

Hypothèse de travail

Notre hypothèse générale dans le cadre de cette recherche stipule que dans la situation d’occupation anarchique de cette zone marginale, exposée à la dégradation de l’environnement et sujette aux pollutions de toutes sortes, la non-assistance socio-économique de l’Etat et des organisations non-gouvernementales déterminent ou favorisent la précarité pluridimensionnelle de l’habitat de CANAAN ou tout simplement sa bidonvilisation. De celle-ci découlent trois hypothèses secondaires.

D’abord, nous estimons que l’absence quasi totale des équipements, des infrastructures et des services sociaux de base dans la zone  explique le niveau de précarité sociale de l’habitat en question. Ensuite, nous disons que la non-disponibilité d'aucune forme d’assistance ou d’encadrement économique et financière traduit le niveau de précarité économique et écologique de l’habitat de la zone de Canaan. Enfin, l’inertie de l’Etat haïtien ou le manque d’action publique après avoir déclaré la zone d’utilité publique a conféré aux occupants un statut d’occupation très précaire ou les a mis dans un état de précarité de droits  où ils n’ont sur l’espace occupé aucun droit de propriété sinon une certaine forme de possession de fait alliée à une situation d’insécurité foncière  permanente.

 Insécurité foncière, absence  de loisirs,   absence de  services sociaux de base

Au lendemain du séisme dévastateur du 12 janvier 2010, l’administration Préval/Bellerive a déclaré plusieurs zones d’utilité publique dont Canaan. Cette décision a provoqué l’envahissement massif et arbitraire de ces lieux par des populations venant de divers coins de la capitale, la plupart d’entre elles étant des victimes du tremblement de terre.

Des portions de terre sont accaparées, vendues et achetées à tort et à travers à des prix très dérisoires. Les transactions d’achat et de vente de terrains se sont réalisées en dehors des normes établies. En conséquence, les propriétaires de terrains et de maisons à Canaan ne disposent d’aucun titre de propriété légal. Ce qui fait d’eux des illégaux de fait. Ils ne possèdent aucun document susceptible de prouver qu’ils sont propriétaires de terrains et/ou de maisons. D’ailleurs, des portions de terres ont été vendues à plusieurs reprises, selon les témoignages de certains riverains. Cette situation risque d’entraver l’avenir de ces milliers d’hommes et de femmes qui ont rêvé depuis longtemps d’avoir leur propre logement. Il s’agit d’une situation qui nécessite une intervention urgente de l’Etat haïtien pour régulariser la situation de ces milliers d’habitants qui vivent à Canaan. Ce qui confirme la thèse de précarité de droit.

Canaan, anciennement un lieu de pèlerinage, se transforme aujourd’hui en un lieu de constructions anarchiques augmentant ainsi  le rang des bidonvilles du pays. Cette zone, totalement dépourvue d'infrastructures, d'équipements et de services sociaux de base, se révèle quasiment inappropriée comme cadre de vie pour la population.

L’absence de l’Etat est visible à Canaan, présenté comme un vaste bidonville en pleine extension. Se trouvant dans l’espace déclaré d’utilité publique après le séisme du 12 janvier 2010, certains s’y installèrent le jour même du séisme. Les plus chanceux ont reçu une maison des ONG. Il n’y a pas de chiffre disponible sur le nombre de maisons construites par les ONG dans la zone.  On peut distinguer facilement les maisons des ONG des autres constructions.

Aucune institution étatique ne contrôle les modes de construction qui se font à Canaan.  Chacun construit selon ses moyens  et son goût. Rien n’empêche aux gens de continuer à construire comme avant le séisme.

Il n’y a aucune infrastructure, ni service public à Canaan. Du courant électrique à l’eau potable, tout fait défaut. Les gens se débrouillent comme ils peuvent pour se procurer l’eau potable. Les plus fortunés achètent de l’eau par camion pour la revendre à 5 gourdes par «bokit» (cinq gallons) à la population. Ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter sont condamnés à parcourir des kilomètres.

L’eau potable est une lourde charge pour une famille. D’ailleurs, pour certaines personnes interrogées, l’accès à ce précieux liquide est le problème numéro un de Canaan.

Les habitants de Canaan ne veulent pas attendre l’installation de l’ED’H dans la zone pour avoir accès à l’électricité. Certaines familles se mettent ensemble pour se procurer un transformateur. Une somme de 5 000 gourdes est exigée de chaque famille. En attendant, les gens se démènent comme ils peuvent. Certains éclairent leurs maisons à l’aide de petits panneaux solaires offerts par des ONG, d’autres à l’aide de bougies ou lampes à kérosène.

On recense quelques écoles primaires privées dans la zone, mais il n’y a aucun contrôle sur la formation qu’elles dispensent. Les jeunes qui veulent continuer leurs études après le cycle primaire sont contraints de se faire inscrire dans un établissement scolaire en Plaine ou à la Croix-des-Bouquets. Heureusement que le trajet n’est pas trop pénible, car le tronçon de route reliant Canaan à la Plaine est à peine construite par l’Union européenne. La réalité n’est pas trop différente en ce qui concerne les soins de santé.  Il faut se rendre dans les zones avoisinantes quand on veut consulter un médecin.

A Canaan, chacun choisit le type de rapports à développer avec l’environnement. Il n’y a pas de poubelles à travers les rues pour jeter les déchets, encore moins un service public de ramassage d’ordures. Pour se débarrasser des déchets produits, certaines familles les brûlent, d’autres les jettent à « nan savann », un espace non occupé de la zone. Cette situation fragilise les conditions de vie de cette population. Ce qui vient de confirmer notre hypothèse de l’insécurité environnementale

Le commerce de détail est la première activité économique de Canaan. Certaines personnes interviewées disent continuer de mener des activités économiques dans leurs quartiers d’origine.

En termes d’infrastructure de loisir, la situation n’est pas différente. Le loisir peut en effet jouer un rôle fondamental dans l’équilibre de la personne au niveau mental, émotionnel, sanitaire, etc. Canaan ne dispose d'aucune infrastructure de loisir pour permettre à la population de se divertir. Les nombreux jeunes qui y habitent n’ont pas accès à un terrain de jeu pour s’amuser. Ils n’ont pas de places publiques. Aucun centre culturel pour aider les jeunes à développer leur talent. Bref, la population n’a aucun moyen pour s’épanouir. Ces milliers d’habitants sont concentrés dans un environnement privé de toutes conditions susceptibles de leur permettre de mener une vie décente en tant qu’individu.

Tenant compte également de ce qui s’apparente déjà  à une catastrophe écologique et urbanistique, qui à terme promet d’avoir des effets dévastateurs sur la zone avec de possibles ramifications sur Port-au-Prince et de son projet de visibilité touristique, Canaan doit nous interpeller. En dépit des  prévisions constitutionnelles qui astreignent l’Etat, à répondre aux besoins des personnes qui n’ont pas accès à un logement adéquat, il faut croire que  les questions relatives à des politiques efficaces et efficientes en matière de promotion de logements sociaux, de planification urbaine, de l’application des guides de construction ne seront pas résolues de si tôt. Et, dans la foulée, les services sociaux de base étant inexistants, on doit se dire que le décor est bien planté pour une accélération  de la détérioration des conditions de vie des riverains avec tout ce que cela comporte de risques réels, et encore très élevés, d’épidémies et de propagation de maladies.



[1]«  Logements sociaux permanents en Haïti : recommandations adressées au gouvernement américain »