Haïti/Société

La polygamie vue d'Haïti

Le mot polygamie fait frémir plus d'un, notamment les femmes qui y voient souvent un phénomène de société inhérent à l'Afrique, incompatible avec leur milieu. Et pourtant, elle existe aux Etats-Unis, au Canada et dans d'autres coins du monde. Elle serait pratiquée sous des formes plus ou moins subtiles dans notre milieu.

Publié le 2011-09-08 | Le Nouvelliste

Augustin, un « bòkò » (guérisseur ou prêtre vaudou...) du département de l' Artibonite, était de son vivant père de seize enfants de mère différente. Dans son vaste Lakou vivaient deux femmes. Chacune y avait une maisonnette. Les mamans des autres enfants étaient éparpillées dans la communauté. Augustin n'était pas légalement marié à ces femmes, mais faisait office d'époux. Cette forme d'union souvent appelée « Plaçage » ou « concubinage » est très répandue à la fois tant dans nos contrées que dans nos cités. Pour Yolande Geadah, chercheuse citée dans le journal canadien La Gazette, la polygamie, c'est le mariage d'une personne avec plusieurs conjoints, généralement un homme avec plusieurs femmes. Il s'agit d'une pratique très ancienne, autorisée dans la plupart des pays africains ou musulmans, mais interdite dans les pays occidentaux. " A la lumière de cette définition, le lecteur moyen pourrait s'imaginer que la polygamie est une émanation de l'Afrique ou du monde musulman. Loin de là, car elle existait dans des cultures différentes, y compris chez les juifs et dans l'Europe chrétienne. Aujourd'hui, elle est pratiquée par les mormons fondamentalistes des Etats-Unis et du Canada, qui peuvent avoir jusqu'à plus de 20 femmes. Ils pensent que la polygamie relève d'une obligation religieuse qui permet aux hommes d'accéder au royaume céleste. Par contre, dans l'islam, apparu en Arabie au 7e siècle, « il s'agit d'une permission accordée aux hommes, justifiée par un contexte où les veuves de guerre étaient nombreuses et n'avaient aucun moyen de subsistance autonome. » La polygamie au temps des Tainos Durant la période amérindienne, les caciques de l'ethnie Tainos, qui occupaient les Grandes Antilles lors de l'arrivée des Européens au xve siècle, pratiquaient la polygamie peu fréquente parmi le commun du peuple. Cette pratique pouvait se justifier par le nombre excessif de jeunes filles d'âge nubile, et parce que ne pas avoir d'enfants (ou de fils, hijos en espagnol) était une honte chez les Tainos. Les relatives richesses des caciques, leur statut, et les faibles aspirations du peuple permettaient à ceux-ci d'avoir plusieurs épouses et enfants. La polygamie augmenta du fait de la constante lutte contre les Caraïbes. Les nombreuses baisses de la population masculine et l'impérieuse nécessité de maintenir un niveau de population furent les facteurs déterminants de la propagation de la polygamie parmi les tribus tainos antillaises. Cette pratique ne s'est pas poursuivie au sein des communautés d'esclaves issues du continent africain, en raison de leur soumission à la domination culturelle de leurs maîtres européens. Aujourd'hui, les couples non mariés officiellement sont plutôt issus d'unions libres. Il pourrait s'agir d'une forme de concubinage souvent appelée « plaçage » dans le jargon local. Donc rien à voir avec une union légale donnant lieu à un couple d'époux. Dans ce contexte, on ne saurait parler de polygamie, mais de duplicité de partenaires vivant dans la même cour, mais pas forcément sous le même toit comme dans certains foyers d'Afrique ou d'Asie. Plus généralement en Afrique, les épouses vivent dans des chambres séparées. Avis partagés Dans la société haïtienne, profondément christianisée, le fait d'avoir plusieurs épouses a toujours été impensable, voire asocial. La donne n'a pas changé de nos jours. Mais certains Bòkò et d'autres citoyens dans la cité continuent ouvertement ou de manière souterraine à avoir des rapports complaisants avec des partenaires multiples. Serait-ce une façon locale de contourner la polygamie traditionnelle existant dans certains foyers de la lointaine Afrique ? Rien ne permet a priori de subordonner ces comportements à un héritage ancestral; les hommes de tous les continents, indépendamment de leur race ou de leur origine sociale, peuvent, selon leurs caprices, avoir ou non des partenaires multiples. Pour le juriste Gustave Durosier, cité par l'Agence SYFIA (en février 2007), "Les Haïtiens pratiquent, en effet, à grande échelle, la polygamie et le vagabondage sexuel, à la faveur d'un régime juridique sexiste." Il souligne que "La loi ne fait qu'encourager ce genre de pratiques, puisqu'elle n'accorde aucun droit aux femmes vivant en concubinage." Pour sa part, le Dr Jean Rosier Descardes, juriste et ex-vice-doyen de la faculté d'Ethnologie de l'Université d'État d'Haïti, affirne que "La loi haïtienne ne reconnaît pas l'union libre, ce qui est grave, puisque la majorité des Haïtiens ne sont pas mariés et le peu qui le sont ont des relations extraconjugales." La situation économique difficile des femmes, dans certains cas, est l'une des raisons qui les pousseraient à s'accrocher à un pourvoyeur d'aide, communément appelé en Haïti « Papa bon kè », en échange de relations particulières aux conséquences parfois imprévisibles. Il en résulte des unions parallèles plus ou moins ouvertes, qui donnent lieu à la fondation de familles et à des progénitures bis. Polygamie voilée La journaliste haïtienne Marie Lucie Monfort a une perception assez frondeuse de la question . Dans une interview au magazine féminin francophone Amina, il y a quelques années, elle affirmait : « Mieux vaut savoir que son partenaire a une deuxième femme. Au moins on connaît sa rivale et on peut savoir à quel niveau les problèmes se posent. Le faire de manière voilée, c'est un risque. Surtout avec les MST. Et elle ajoute: Avec la polygamie, si on a deux femmes, il serait souhaitable que les deux soient fidèles et l'homme aussi. Mais avoir une troisième femme, une quatrième, représente un risque élevé. Pour moi, il faudrait repenser la polygamie en Haïti. On a beau faire semblant de la voiler, mais tout le monde sait qu'elle existe sous d'autres formes ». La polygamie officielle, voire à ciel ouvert, ne prendra jamais forme en Haïti, en raison des lois et des valeurs profondes qui conditionnent l'union entre deux individus dans ce pays. La femme haïtienne en serait foncièrement hostile. Toutefois et malheureusement, certains individus dans nos sociétés opteront toujours pour ces formes d'unions caractérisées par une multiplicité de partenaires. En attendant, les mormons conservateurs continueront de se justifier en affirmant que la polygamie est une obligation religieuse... Et les musulmans soutiendront qu'il s'agit d'une permission accordée par Dieu aux hommes...
Belmondo Ndengué bndengue@yahoo.com Sources combinées Auteur

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