Le temps des retrouvailles

Deux cents ans de tâtonnements et d'errements fatidiques nous ont conduits tout normalement à ce carrefour de misère et de désolation.

Me Serge H. Moïse av. Barreau de P-au-P.
08 sept. 2011 — Lecture : 4 min.
Deux cents ans de tâtonnements et d'errements fatidiques nous ont conduits tout normalement à ce carrefour de misère et de désolation. Les causes inhérentes à notre déchéance sont connues de tous, car nous ne manquons pas d'observateurs et d'analystes aux connaissances les plus pointues. Notre bilan au fil des siècles nous vaut d'être aujourd'hui la risée du monde entier. L'aide au sous-développement dont nous sommes les tristes bénéficiaires se révèle dans toute sa laideur et s'apparente à une lucrative industrie, hélas, celle de la misère. Notre incapacité de prendre en main notre destin n'est un secret pour personne et fait la une des journaux à travers le monde. Nombreux, trop nombreux sont ceux qui ont déjà perdu tout espoir. Le pays est foutu, disent-ils, oubliant qu'il nous a fallu trois siècles de lutte pour parvenir à la geste glorieuse de mille huit cent quatre qui fit de nous le phare de la race. A ceux-là, nous disons et répétons, comme nous le faisons depuis toujours, que nous avons perdu bien des batailles. Mais la victoire finale, celle de la rédemption collective, se trouve à portée de la main, encore faut-il la mériter en mettant un terme à nos querelles de clocher contre-productives et sans grandeur. Nos déplorons avec raison les conséquences du terrible séisme du douze janvier deux mille dix. Des centaines de milliers de morts, sinon davantage de handicapés physiques et mentaux difficiles à inventorier et à secourir, la tâche se révèle titanesque, extrêmement difficile, mais certainement pas impossible. « Les mêmes causes, dans les mêmes conditions, produisent les mêmes effets », nous a appris le grand Albert Einstein; et compte tenu de la grande diffusion des connaissances, tout le monde le sait aujourd'hui. Il n'y a donc pas de leçon à faire à qui que ce soit. Toutefois, il n'est pas superflu de rappeler à tous et à chacun la profonde vérité à l'effet qu'une famille divisée s'affaiblit et finit par disparaître. La refondation et la reconstruction de notre Haïti demeurent possibles; et pour ce faire, nous devons reconnaître que nous avons erré souvent et trop longtemps dans la gouvernance de la res publica. Nous nous devons de faire preuve d'humilité envers nous-mêmes et envers les autres afin de diagnostiquer de manière rationnelle, écartant toute démarche manichéenne et réaliser honnêtement que les fondements de notre société sont à revoir. Nous devons nous remettre sérieusement en question, car c'est l'homme qui façonne son environnement - vérité de la palisse - s'il en est. Nous clamons haut et fort que nous voulons établir la démocratie chez nous et il se trouve que personne n'est dupe; nous ne faisons rien pour y parvenir, bien au contraire, nous nous arrangeons gouvernement après gouvernement pour que cela ne se produise point. Notre pouvoir judiciaire réduit à une peau de chagrin, le taux d'analphabétisme maintenu à dessein depuis toutes ces années, le taux de chômage effarant qui maintient nos frères et soeurs dans cet état déshumanisant de zombis plus ou moins assistés, notre indifférence face aux misères multiformes qui nous entourent en disent long quant à notre état d'âme en général. Pour paraphraser notre ami Maurice Célestin, lechapeauteur, nous dirons que « nous sommes condamnés à réussir » pour éviter la faillite nationale qui nous pend au nez. Mais pour que cela ne soit pas un autre voeu pieux, il nous faut prendre le taureau par les cornes et nous atteler à la besogne longue et ardue qui est d'une part : faire le bilan de l'existant sans faux- semblant; mettre tout en oeuvre pour la création des millions d'emplois indispensables à toute velléité de développement durable; encourager l'entrepreneuriat et l'esprit d'initiative personnelle au niveau des microentreprises et des petites entreprises; divorcer d'avec cette mentalité de mendiant international, concevoir le substrat de notre système éducatif dans la perspective de faire revivre l'âme haïtienne par la formation adéquate des générations nouvelles. Et d'autre part, nous évertuer à réaliser l'incontournable réforme en profondeur de notre cadre normatif, à savoir : le renouvellement de notre charte fondamentale, cette fois-ci de manière scientifique et à travers le dialogue national ou états généraux préconisés par plus d'un et avec raison, la refonte de nos codes désuets et obsolètes afin de les adapter à nos réalités d'aujourd'hui, enfin garantir la sécurité pour tous, sans exclusive ni réserve. Tout ceci en conformité avec les leçons toujours ignorées de nos célèbres « griots » : Anténor Firmin, Jean Price Mars, Jacques Roumain, Jacques Stéphen Alexis, Klébert G. Jacob, pour ne citer que ceux-là, sans oublier l'illustre paysan de Verrettes, Son Excellence le président Dumarsais Estimé qui fut arrêté dans sa course glorieuse par le pronunciamiento de « kanson fè » et nous y voilà! Oui, la refondation et la reconstruction de notre Haïti demeurent possibles et elles se feront à condition que reviennent : Le temps des retrouvailles De la famille haïtienne Réconciliée avec elle-même A l'ombre du Mapou Sous le feuillage protecteur Qui calme et apaise.