Mettre le paysan au coeur de la reforestation d'Haïti

Publié le 2011-08-23 | lenouvelliste.com

La terre haïtienne se meurt. Notre pays connait actuellement une grave crise environnementale qui menace sa survie. Les manifestations de cette crise sont multiples. Nous sommes affectés par une grave pollution de l'air, des mers, des sources et des rivières. Les ordures s'accumulent dangereusement dans les grandes villes et affectent la santé de leurs habitants. Le pays se retrouvera très bientôt en situation de stress hydrique, étant l'un des neuf pays du monde devant manquer gravement d'eau en 2025 . Il faut aussi parler de l'utilisation anarchique de la matière plastique qui se retrouve maintenant dans les rivières et les mers menaçant la biodiversité aquatique et marine sans oublier la bidonvilisation et les graves catastrophes humaines dues aux phénomènes naturels : inondations, séisme, glissements de terrain, etc. des catastrophes avec de lourds bilans en perte en vies humaines et en dégâts matériels qui montrent une gestion vraiment déplorable de notre environnement. Cependant rien ne traduit plus cette détresse que le déboisement et la déforestation qui mettent nos mornes à nu, qui entrainent une érosion et un appauvrissement des sols, qui menacent l'agriculture et affectent les conditions d'existence de millions de personnes. Dans une communication faite à l'occasion d'un colloque sur le droit de l'environnement de l'Académie Nationale de la Plaidoirie et publiée dans le journal "Le Nouvelliste", j'ai fait une description de cette situation dramatique : « Haïti est actuellement menacée de désertification. La pression anthropique accrue sur la terre, conséquence d'une démographie galopante et non contrôlée, la pratique de formes de culture archaïque et rudimentaire, la coupe intempestive des arbres pour des besoins de subsistance primaire sont les principales causes de la dégradation des sols et conséquemment de la pauvreté de notre production. L'ancien vice-président des Etats-Unis, Al Gore, dans son célèbre documentaire intitulé "Une vérité qui dérange", a cité Haïti parmi les pays en voie de désertification. C'est une vérité connue déjà par tous les spécialistes. Selon les Fiches d'information sur les chantiers du développement en Haïti, la couverture forestière du pays ne dépasse pas 2 pour cent . » La coupe intempestive des arbres menace même notre existence comme nation, comme peuple, comme espèce sur une terre devenue ingrate et maudite. La déforestation accélérée de notre terre doit nous inquiéter et nous alarmer au plus haut point. La multifonctionnalité vitale des forêts est décrite par Jean Clément, ingénieur en chef du génie rural des eaux et forêts en France en 2006 qui explique qu'en plus de fournir de l'énergie, des produits ligneux industriels, des aliments, du fourrage, des produits pharmaceutiques, « Les forêts constituent également une ressource écologique inestimable grâce à leur capacité de protéger les sols et les eaux, de freiner les inondations, de créer une barrière contre l'érosion éolienne, d'emmagasiner et de recycler les éléments nutritifs et d'offrir des habitats à la faune sauvage. Enfin, elles représentent une réserve abondante de précieuses ressources génétiques, un patrimoine commun au service de l'humanité entière. » La désertification est une réalité qui a interpellé les experts du gouvernement haïtien, les grandes institutions internationales, les ONG, le secteur associatif haïtien et jusqu'au simple citoyen. Beaucoup d'efforts ont été faits. Des projets de reboisement, de protection des bassins versants, de conservation de sol, de plantations de pépinières, de production d'arbustes, ont fleuri depuis quelques décennies un peu partout sur le territoire national. Cependant force est de constater que ces multiples interventions n'ont pas eu les effets désirés. Le peu qui reste de forêts, de bosquets et d'espaces verts continue à disparaître à un rythme inquiétant. Il nous faut aujourd'hui nous questionner sur les échecs répétés des multiples tentatives de reboisement et de reforestation du pays. Il faut comprendre ce qui n'a pas marché et pourquoi cela n'a pas marché. Le principal constat que nous pouvons faire est que les multiples projets proposés et financés par l'Etat, les grandes organisations internationales ou les organisations d'aide au développement ne s'accompagnent guère d'une réflexion profonde de la réalité du monde rural haïtien. Les experts posent les problèmes techniques, évaluent les chances de reproduction des espèces, de leur introduction ou de leur réintroduction dans le milieu naturel, de leur adaptabilité dans ce milieu, des conditions géographiques, climatiques et géophysiques de leur croissance, sans penser à cet acteur fondamental de la reforestation qu'est le paysan haïtien. Le paysan est-il concerné ? Comprend-il l'ampleur du drame ? Est-il suffisamment informé de la situation ? Quelles sont ses relations historiques avec le milieu naturel, avec la forêt, avec l'arbre ? Quelles sont ses relations culturelles, cultuelles, magiques et mystiques avec l'arbre ? Comment cette situation a-t-elle évolué avec le temps et la nouvelle réalité socioculturelle et économique que connait actuellement le pays ? Il faut répondre à ces questions, comprendre ces différentes dimensions avant de penser un vrai reboisement et une vraie reforestation du pays avec des résultats utiles qui changeraient de ces programmes sans fin et sans histoire, sans avenir et sans espoir, plus faits pour justifier des fonds perdus ou la paie des experts que pour apporter une vraie solution à un mal douloureux. Il faut accepter que ces approches n'ont pas donné les résultats escomptés. Les meilleurs théoriciens du développement durable savent que l'on ne peut vaincre la désertification sans une intervention vigoureuse pour redynamiser l'économie rurale. Taxer le charbon, inventer des fours à charbon plus modernes, proposer l'énergie solaire, le gaz propane ne sont que des mesures qui n'auront jamais l'effet d'arrêter le déboisement. Tans que le paysan haïtien ne peut nourrir sa famille, il continuera à couper des arbres. Pour la simple survie, dans un réflexe naturel de conservation. Le paysan doit pouvoir profiter pleinement de sa principale activité : l'agriculture. Il faut redonner sa dignité au paysan. Il faut qu'il se sente fier et heureux d'être paysan, d'avoir les possibilités de nourrir sa famille, d'éduquer ses enfants, de bâtir des projets pour l'avenir, de pouvoir gérer une épargne, se construire une maison. Il n'aura plus alors l'envie, ni même la nécessité de couper des bois, de brûler des hectares de terre pour une culture de subsistance, de s'engager dans ce processus d'autodestruction préjudiciable à lui-même et à la terre qui le nourrit. Cependant ce développement du monde rural ne doit être ni pensé, ni imposé de l'extérieur. Les solutions toutes faites inspirées des grandes écoles de la pensée économiste capitaliste qui ne prennent pas en compte les réalités intrinsèques des économies périphériques dépendantes ne vont pas marcher ici. Il faut faire du paysan l'acteur principal de son propre développement. Ce développement, il doit le comprendre, le penser, l'intérioriser, le subjectiviser. On est avec cette compréhension de l'homme comme acteur social subjectif de Tourraine, un homme qui participe au changement qui le concerne. Le professeur Fritz Dorvilier, traitant des logiques d'engagement des paysans dans le mouvement associatif le dit : « Le processus de fabrication du développement local suppose alors que les acteurs sociaux soient reconnus comme capables d'élaborer des stratégies d'action spécifiques afin de transformer leurs conditions de vie » . Nous restons dans la dimension du développement pour aller plus loin dans la réflexion avec Amartya Sen, prix Nobel d'économie 1998, qui voit dans les groupes et les individus des agents du développement. Il faut donc donner au paysan haïtien la possibilité de devenir un agent qui s'implique, une implication positive et directe dans la mesure où elle conduit au renforcement de ses capacités, c'est-à-dire de son aptitude et de son pouvoir à choisir lui-même les opportunités de développement, qu'il puisse saisir les opportunités de trouver et de jouir de ses fonctionnements, c'est-à-dire des choses qu'il valorise. Il ne s'agira pas uniquement de relever l'économie rurale, mais de la relever avec le paysan en lui donnant cette opportunité de changer sa vie, de décider entre plusieurs choix personnels, de mesurer lui-même l'enjeu de la protection des forêts, de devenir acteur, gardien et protecteur des réserves de la biodiversité et des arbres. Qu'il choisisse ses voies traditionnelles comme le coumbite ou des voies plus modernes comme le crédit agricole et les coopératives, mais qu'il sorte de l'assistanat paternaliste qui fait de lui un enfant ou un attardé qu'il faut sauver contre lui-même. Le développement rural passe par le paysan. Et c'est ce développement qui, en redonnant confiance, pouvoir, fierté, opportunité et capacité aux paysans, amènera le début de la régénération de nos forêts et de nos bosquets. La solution n'est pas dans les villes. Elle est à la campagne même. La problématique foncière est aussi un facteur déterminant dans les causes du problème et de sa solution. En Haïti, l'Etat est le principal propriétaire des terres. Le domaine privé de l'Etat est riche, un État qui donne en ferme d'immenses terrains à des particuliers, les grands dons. Il y a aussi ceux-là qui, par suite de biens ruraux de famille, d'héritage ou d'acquisition, se retrouvent en possession de plusieurs dizaines d'hectares de terrain. Le paysan propriétaire ne travaille souvent qu'un petit lopin de terre. La grande majorité offre ses services dans le système de métayage, le fameux deux-moitié ou travaille comme simple ouvrier agricole payé au jour ou sur la quantité de travail abattu. Ce paysan non propriétaire qui s'échine sur des terrains ne lui appartenant pas, n'a plus grand intérêt à protéger les arbres. Il n'est pas le maître. C'est un étranger qui travaille pour un autre et qui n'accorde aucune importance à un arbre qu'il voudra bien couper pour faire du charbon mais qu'il ne songera pas à replanter. Il faut penser la situation des terres. Le paysan qui travaille la terre doit en être, sinon le propriétaire, du moins son gérant ou son principal responsable appelé à en recevoir les principaux bénéfices. Une réforme agraire doit s'accompagner d'une réforme de législation foncière qui voit les modes d'accès et de gestion des terrains. Pour ne pas provoquer un morcellement inutile et nuisible des terrains, l'Etat pourrait donner des baux à ferme de cinq ans ou dix ans renouvelables avec une clause d'accès à ce bail par héritage sous conditions de travailler le terrain et d'accepter l'encadrement technique des ministères concernés. Les terrains de l'État pourraient aussi être donnés en bail à des regroupements, des associations de paysans dans un contrat où ils seront appelés à gérer des propriétés de grandes dimensions avec des cultures destinées au marché local ou même à l'exportation. Il faut aussi revoir les conditions de passation des terrains à des grands dons qui ne les cultivent pas, qui utilisent le paysan dans le système de deux-moitiés qui sous certains aspects peut être même assimilé à une forme moderne d'esclavage. Faut-il garder d'immenses terrains non cultivés entre les mains d'un seul propriétaire alors que les paysans crèvent de faim ? Les paysans doivent réclamer la terre, pour la cultiver, pour la protéger. Un grand propriétaire peut légitiment posséder un terrain dans la mesure où il le travaille et dans une nouvelle relation avec ses ouvriers qui n'est plus celle du deux-moitié. Il faut une réforme du régime foncier haïtien, une réforme urgente qui permettra l'accès à la terre à ceux qui la cultivent, propriétaires importants ou même grands dons, paysans seuls ou regroupés en association ou en coopérative avec l'encadrement technique et l'assistance financière pour la faire fructifier. Cette dimension rendra le paysan plus concerné, plus redevable, plus acteur. Il sera un vrai agent du développement rural. Il sera aux premiers rangs pour protéger la terre et l'environnement naturel. Cet homme sera bien content de protéger, de planter des arbres et de participer à la reconstitution des forêts. On pourra raisonnablement croire à une vraie possibilité de refaire la couverture végétale du pays. Rendre le paysan propriétaire ou gestionnaire privilégié des terres avec tous les avantages est donc le principal objectif d'un relèvement de l'économie rurale. Ce sera une bonne façon de revoir le système de domination traditionnelle qui polarise les relations villes-campagnes, Etat-paysans, grands propriétaires terriens-métayers et journaliers. L'Etat veillera aussi à éviter les erreurs répétées qui consistent à déposséder les propriétaires et occupants de vastes terrains fertiles pour des projets capitalistes étrangers. On peut citer les cas de la compagnie HASCO, de la plantation Dauphin dans le Nord-est du pays et plus près de nous de la zone franche à Ouanaminthe et du Parc industriel de Caracol. Ces projets sont importants certes, mais leurs conséquences sont désastreuses pour l'environnement. Dans tous ces cas, les paysans et les communautés concernées ne sont pas consultées. Ce sont des envahissements de fait, des dépossessions brutales sans compensations avantageuses avec en sus le déboisement de milliers d'hectares pour les plantations ou pour les usines. Dans le Nord-est, la plantation Dauphin, après quelques décennies de production de sisal faite avec une déforestation rageuse, imbécile et cynique, n'a laissé qu'un vaste désert, une sombre savane comme l'appellent les habitants des lieux, impropre à la culture. Le paysan n'a pas été consulté. Les intérêts de l'Etat et surtout de grands groupes financiers ont été priorisés. Ce modèle de développement à la recherche de retombées économiques pour l'Etat, qui sert à remonter le taux du PIB ou du PNB, ne prend pas en compte la dimension humaine du développement. Les paysans sont sacrifiés, et après on leur laissera une terre appauvrie, lavée par les produits chimiques entrainant une dégradation irréversible des sites naturels. Il ne faut pas s'étonner si l'indice de développement humain d'Haïti est parmi les plus faibles du monde. A-t-on jamais demandé aux paysans ce qui était bon pour eux ? Les a-t-on jamais consultés avant ces grands projets destinés à alimenter le marché international ? Quand le paysan haïtien, gouverneur de la rosée, pourra-t-il effectivement gouverner sa terre ? La déforestation n'est pas une fatalité. Le processus qui met la terre haïtienne à l'agonie n'est pas irréversible. Seulement, il faut mettre le paysan au coeur de toutes les solutions envisagées. Le relèvement de l'économie rurale est une des conditions essentielles d'un vrai développement durable. Ce relèvement se fera avec cet acteur-clé dont la participation est indispensable à sa réussite : le paysan haïtien. Impliquer les communautés paysannes à travers le secteur associatif, les coopératives, les organisations de jeunes, les regroupements de femmes est une obligation pour atteindre les objectifs de protection de l'environnement haïtien qui passe par une nécessaire reforestation, tout cela dans une optique de développement humain et durable. On ne pourra décemment pas parler de protéger les écosystèmes, de reconstituer les forêts, de reconstruire l'espace vert du pays sans considérer celui qui est appelé à vivre au plus près de la nature, qui a le plus besoin de la terre. Il faut le mettre dans les conditions où il sera appelé à protéger son environnement naturel en lui demandant sa participation active dans tout le processus. Un paysan acteur subjectif du changement, conscient de la nécessité de protéger son environnement, qui jouit d'un niveau de vie décent, n'ira pas abattre à tout bout de champ les arbres. Il sera le premier promoteur du reboisement et de la reforestation, le vrai protecteur de l'environnement et des forêts. Bibliographie ARCHER, Marc A., Haïti : Notre environnement, une affaire citoyenne, AlterPresse, Mai 2005. BÉLIARD, Carmel André, NORRIS, Jean Max Dimitri, La Dégradation de l'environnement haïtien, Port-au-Prince, 1999. CHARLES, Hans, La gestion des ressources naturelles en Haïti, www.mediaterre.org, 21 août 2002. Dorcilus, Sylvestre Fils, Haïti : Mobilisation paysanne contre l'accaparement des terres agricoles, Alterpresse, 22 juin 2011, http://www.alterpresse.org/spip.php?article11203 Fleurant, Maismy-Mary, Haïti, le défi du développement durable, Le Nouvelliste, 23 octobre 2007, http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50076 IDH Mercosur-Sinopsis, 2009, p. 34 JOACHIM, Benoît, Les racines du sous-développement en Haïti, nouv. éd., Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1974. 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Maismy-Mary Fleurant Titulaire d'un Master en droit international de l'environnement de l'Université de Limoges (France), Avocat spécialiste en droit international des droits de l'homme. Candidat à la Maîtrise en développement humain de la Faculté lat
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