Haïti/Religions

Vaudou haïtien: diluer les amalgames

Religion mal comprise, source de préjugés et de vieilles idées dans notre milieu, le vaudou à l'haïtienne comporte de nombreux points d'ombre. Ses adeptes gagneraient à lever bien des équivoques, afin de susciter plus d'intérêt et moins de confusion pour cette composante essentielle de notre culture.

Publié le 2011-03-24 | Le Nouvelliste

Au plus fort de l'occupation américaine (1915-1934), Jean Price Mars, n'hésita pas dans Ainsi parla l'oncle (1928), à faire l'apologie du vaudou, en rappelant à ses compatriotes qu'ils avaient une riche culture, et que le vaudou était une religion comme les autres. Price Mars, chantre de la négritude avant que ce syndrome ne gagne véritablement les Césaire, Damas et consorts dans les années trente, se mit donc debout pour défendre une cause noble. L'école des Griots et celle des Indigénistes, n'avaient pas moins relégué au second plan, la quête permanente de l'identité haïtienne. Les années qui suivirent donnèrent lieu à une aliénation, via les mass media, de la culture nationale ; une ghettoïsation doublée d'une perception folklorique du vaudou, connotée par des a priori de toutes sortes. La Constitution 1987 redonne sa raison-être à cette religion, fruit des survivances africaines dans les Amériques. Mais le plus grand laboratoire d'opinions du pays, l'Institut haïtien de la statistique (IHS), n'a pas réussi à cerner la question en publiant des données sur cette nébuleuse socioreligieuse. Il laisse les réceptacles sur leur faim : « La population haïtienne est majoritairement catholique (58.3%), selon les déclarations des personnes enquêtées. Pour l'IHS le protestantisme - sous diverses formes - concerne un peu plus d'un tiers (34%) de la population ; les confessions baptistes, - Église de Dieu- et pentecôtiste étant les plus fréquentes. Le pentecôtisme est bien plus présent dans la région métropolitaine de Port-au-Prince (10%) que dans les autres milieux de résidence », lit-on sur son site internet. En revanche, aucun chiffre n'est avancé sur le nombre approximatif d'adeptes du vodou. Même si, selon une assertion bien connue, chaque Haïtien est directement ou indirectement influencé par la culture vaudou, qui a aussi un impact sur la musique et les croyances populaires. Toujours est-il que, l'absence de cohésion et de transparence sur la question, peut traduire, à certains égards, le malaise qui surgit souvent ici ou ailleurs autour de cette problématique. Tentative de définition Sur le plan sémantique, et du point de vue des anthropologues sociaux, « le vodou est l'adaptation par la langue Fon parlée au Bénin, d'un mot Yoruba (langue parlée dans certaines régions du Bénin, du Nigéria, du Togo ou du Ghana) d'un mot signifiant « dieu ». Par extension, c'est l'ensemble des dieux ou des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance ou la bienveillance ; l'affirmation d'un monde surnaturel, mais aussi l'ensemble des procédures permettant d'entrer en relation avec celui-ci. Le vodou est un culte à l'esprit du monde de l'invisible. » Dans d'autres pays d'Afrique outre que ceux énumérés plus haut, on parle plus généralement d'animisme : « Une religion très ancienne parce que c'était la religion de Lucie, notre ancêtre à tous". Il s'agit d'un mariage de pratiques africaines et d'une influence occidentale, à travers l'apport de la rationalité, de la science, une sorte de modernisation de la religion traditionnelle africaine", d'où sont issus la plupart des chrétiens en Afrique et dans lequel ils vivent encore " (Lineamenta du Synode Africain N'69). Si en Haïti on connaît le même synchrétisme, le vodou est, à un certain degré, l'équivalent d'animisme, dans la mesure où il mêle les croyances africaines et les apports occidentaux. De l'Afrique aux Amériques La déportation de nombreux Africains par les Européens vers les Amériques pour servir de main d'oeuvre dans les plantations de canne à sucre et de coton à partir du XVème .siècle crée de nouvelles colonies de peuplement. Les populations transplantées sont habitées par leurs cultures d'origine avant de subir les mécanismes d'acculturation et déculturation : leurs noms de naissance sont remplacés par ceux de leurs maîtres. Leurs langues maternelles disparaissent faute d'interlocuteurs. Car les esclaves sont regroupés en fonction de leurs différences linguistiques. Ils se forgent néanmoins un nouvel idiome que l'on appellera le Créole pour pouvoir communiquer entre eux. Le vaudou, la passion du tambour, de la musique et de la danse n'en sont que quelques-unes de ces survivances innées qu'ils ne pouvaient abandonner. « La religion dansée », refait donc surface sur la terre des Amériques sous diverses dénominations. D'où vient cette croyance ? En effet, le vaudou (vodou ou vodoun) est une religion d'origine africaine issue, de l'avis de certains chercheurs, de l'ancien royaume du Dahomey en Afrique de l'Ouest. « A partir du XVIIe siècle, les esclaves originaires de cette région d'Afrique répandirent le culte vaudou aux Caraïbes et en Amérique. Il existe sur différentes formes à Cuba, Haïti, au Brésil ou encore aux Etats-Unis, notamment en Louisiane. Vaudou est l'adaptation par la langue Fon d'un mot Yoruba signifiant « dieu ». Le vaudou désigne donc l'ensemble des dieux ou des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance et la bienveillace». *1 Cette constante qui permit aux esclaves de renforcer leur spiritualité et leur sentiment d'appartenance à une cause commune, est mal appréhendée de nos jours par bien le commun des mortels, les membres de certaines églises d'obédiences diverses. Le cas d'Haïti En effet, il existe une confusion palpable entre « bokor », (équivalents de « marabout » ou « guérisseur » dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne communément appelée Afrique noire - surtout au Congo et en Afrique du Sud. Là-bas, cette application n'a aucun lien avec la religion et se réfère à des herboristes ou guérisseurs. Ce sont des voyants, des charlatans pour les moins crédibles, ou des thérapeutes traditionnels qui ont une clientèle discrète et abondante. D'aucuns sont taxés de sorciers ou de féticheurs. Voilà curieusement qu'en Haïti, les « bokhor »* et les « nganga »*2 sont assimilés à des vodouisants. De plus, le Hougan, considéré comme un grand prêtre fait office de « nganga »(gangan en Haïti). Ainsi pour les détracteurs de cette survivance culturelle qui berce notre subconscient depuis des lustres, vodou rime parfois avec magie, orgie, sorcellerie, charlatanisme ou fétichisme. Rien de plus surprenant, d'entendre certains « chrétiens » souvent avancer, que le vodou est à l'origine de tous les maux d'Haïti, comme si par essence, cette pratique était un handicap, un frein au développement et au progrès. A l'actif, la riche culture haïtienne ne puise pas moins une grande partie de son inspiration dans l'univers musical vodou, vecteur de savoir et d'identité. Cette survivance est inaltérable. Combattue durant l'esclavage, elle a, tel un roseau, repris du poil de la bête et survécu. Les avatars qui intriguent Bien évidemment, pour les esprits critiques, n'appartiennent pas à la religion, ce mélange de magie blanche et d'alcool, de parfum, de bougies..., d'écorces et d'images de saints permettant à tel ou tel client d'acquérir un prétendu pouvoir pour dompter la femme de ses rêves ou mener son patron par le bout du nez, en vue conserver son boulot aussi longtemps qu'on le souhaite... Cette pratique n'est pas l'apanage d'Haïti non plus, puisqu'elle existe dans tous les pays du monde. Là-bas, elle n'a aucun lien avec la religion. C'est une industrie assez juteuse. Ceux qui tuent par des moyens occultes en Haïti, par exemple, ne sauraient se réclamer du vodou-religion. Quelques recettes Le bon exemple viendra nécessairement des têtes de pont de cette noble cause, souvent médiatisées par occasion. Pour dissiper tous les a priori qui hantent ceux qui, en Haïti ou à l'étranger se perdent en conjecture, les têtes pensantes du vodou haïtien devraient être les premières à lever tout équivoque : « structurer » leur secteur et dépoussiérer ce qui, dans leurs pratiques, porterait une atteinte à leur raison d'être. Etablir une différence claire et nette entre vaudou, accoutumance superstitieuse ou sorcellerie. S'adapter aux réalités de notre temps, sans altérer ou aliéner les valeurs profondes léguer par les ancêtres. Ces derniers temps, les acteurs sociaux du pays sont à la recherche d'une thérapie de choc pour sauver la barque nationale menacée par un naufrage socio-politico-économique. Le dialogue entre chrétiens et vodouisants initié lors d'un colloque organisé récemment à l'hôtel Montana est un pas important. Le « clergé vaudou » devrait convaincre les sceptiques, se reforger une image de respectabilité, s'unir, se doter d'un code de conduite commun ; donner un vrai sens à sa une nouvelle mission en oeuvrant - pourquoi pas - dans le social : création d'écoles, de centres de santé. Bref, sortir de tous les archaïsmes en s'impliquant effectivement dans le développement et la formation de l'homme et de sa spiritualité. Car, les intrus s'imaginent souvent que le chant et la danse en permanence, lors d'une cérémonie, donnent un caractère folklorique à ce maillon important de la culture nationale. Redorer le blason du vodou passe aussi par une moralisation de ceux qui posent des actes inappropriés. *1. Source : Internet. *2. Mot Bantu signifiant herboriste ou guérisseur.
Belmondo Ndengué bndengue@yahoo.com Auteur

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