Etienne Elie Gérin, candidat malheureux aux élections du 9 mars 1807.

Publié le 2011-03-15 | lenouvelliste.com

Kesner Millien Ces jours-ci, la question des élections caracole en tête de l'actualité politique de notre cher petit pays. Dans le cadre d'un processus électoral entamé depuis quelques mois et systématiquement controversé, nous en sommes maintenant au deuxième tour. La date butoir est fixée pour le 20 mars prochain où le scrutin va opposer deux candidats en finale à la suite de la défaite d'une dizaine dans le premier tour. Ce processus revêt un caractère tout à fait particulier dans notre histoire pour avoir été truffé d'une série de protestations, d'abandons et de contestations et par-dessus le marché par la façon scandaleuse un dernier candidat a été évincé de la course dans le but de faciliter ce deuxième tour. Cependant ce qui a retenu notre attention cette semaine, c'est l'exemple historique d'un candidat malheureux aux élections du 9 mars 1807 en l'occurrence Etienne Elie Gérin, afin de faire ressortir que la défaite comme la victoire fait partie intégrante des règles du jeu en matière d'élection. Mise en contexte En effet, au lendemain de 1804, fruit de l'union, la discorde s'installe en Haïti. Le 17 octobre 1806, l'Empereur Dessalines tombe au Pont-Rouge sous les balles assassines de ses frères d'armes. D'où une lutte acharnée et sanglante pour le pouvoir entrainant des représailles contre les amis du père fondateur de la patrie. Ainsi, dès le 8 octobre, Capois avait été assassiné sur ordre de Christophe. Dans l'Ouest ; Germain Frère, Mentor, Boirond-Tonnerre sont exécutés. Dans le Sud, Moreau Herne et Guillaume Lafleur sont également exécutés. A Port-au-Prince, Gérin propose de faire marcher les troupes contre Christophe dans le Nord. Pétion rejette cette suggestion et les officiers se rallient à lui pour confier à Christophe le gouvernement provisoire. Bonnet est désigné pour informer le généralissime du Nord de cette décision. L'assassinat du fondateur de la patrie donnera lieu à une véritable polarisation des forces dans le pays. De ce fait, Gérin et Pétion à la tête des anciens libres dans l'Ouest s'appliquent à empêcher l'arrivée au pouvoir de Christophe, le plus ancien divisionnaire de l'armée que la mentalité de l'époque désignait comme l'héritier légitime de l'Empereur. On connait sa poigne. On sait qu'il est d'une autre pâte que Dessalines. S'il a le pouvoir, pense-t-on, il saura l'exercer de façon nettement totalitaire. Toutefois, obéissant peut-être à une tactique arrêtée, les généraux de l'Ouest, Pétion en tête, lui confièrent les rênes du gouvernement provisoire. Christophe, sûr de lui, accepta l'idée de la convocation d'une assemblée constituante en vue d'établir une République en Haïti. Pour tenir en respect cet homme redoutable, Pétion et Gérin, par d'habiles manoeuvres, créèrent de toute pièce dans la nouvelle assemblée une majorité favorable à leurs idées politiques. L'assemblée constituante Le 18 décembre 1806, la constituante se réunit dans la vieille Cathédrale sous la présidence provisoire du doyen d'âge, César Thélémaque, et définitive, de l'adjudant général Blanchet Jeune. Elle valida les pouvoirs de tous ses membres (soixante-quatorze députés) ; puis, après une discussion orageuse, proclama la République et décida que la plupart des attributions du pouvoir exécutif seraient confiées à une assemblée unique. Sur ces bases, un comité élabora un projet de Constitution que l'assemblée adopta sans modification, après simple lecture (nuit du 27 décembre 1806). Le lendemain, on élut Christophe Président d'Haïti pour quatre ans : haute distinction honorifique, dénuée d'autorité réelle. Toutes les attributions exécutives allèrent à un Sénat de vingt-quatre membres : nomination du Secrétaire d'Etat, nomination de tous les fonctionnaires, contrôle effectif de l'armée. Par manière de plaisanterie, un député du Nord, Juste Hugonin, avait fait dire à Christophe que s'il acceptait la Constitution, il n'aurait pas plus de pouvoirs qu'un caporal. C'était bien aussi le sentiment de Christophe que l'on avait tenu, heure par heure, au courant de la comédie de libéralisme qui se jouait contre lui à Port-au-Prince. Il ne voulait point du rôle de serviteur à gages d'un Sénat omnipotent, et tandis qu'on le nommait Président, il mit l'armée du Nord sur pied de guerre et la poussa vivement contre l'Ouest. La bataille de Sibert Quand on apprit l'entrée de Christophe à l'Arcahaie, l'angoisse fut extrême dans Port-au-Prince. Une partie de la population commença à s'enfuir de la ville ; elle emportait du linge et de menus objets réunis précipitamment au hasard et se dirigeait vers le Sud par Bizoton et Carrefour. Pétion se porta au devant du chef élu du gouvernement avec les régiments de Port-au-Prince. Le choc eut lieu le 1er janvier 1807, à Sibert, à quelques kilomètres de la capitale : c'était la première bataille d'une longue et douloureuse guerre civile. On imposait à Christophe un siège en règle ; il livra plusieurs assauts, extrêmement meurtriers pour ses troupes. Le 6 janvier, il lança une attaque générale qui, malgré des prodiges de valeurs, aboutit à un échec : la crainte qu'inspirait Christophe avait doublé l'énergie des défenseurs. Le siège fut levé deux jours plus tard. Christophe, furieux, ravagea la plaine du Cul-de-Sac et ordonna de nombreuses exécutions capitales. Rentré au Cap, il organisa, d'après ses idées politiques, l'Etat du Nord, comprenant le Nord, le Nord-Ouest, l'Artibonite. D'où un schisme politique qui durera 13 ans et une division d'Haïti en deux Etats. Trois ans seulement après la proclamation de l'Indépendance. Provisoirement, le Secrétaire d'Etat, Bruno Blanchet, eut toutes les attributions du pouvoir exécutif. Etienne Elie Gérin, candidat malheureux A la fin de janvier 1807, le Sénat décréta que Christophe n'avait pas témoigné d'une bonne volonté suffisante pour prêter le serment requis par la Constitution et le mit hors la loi. La vacance présidentielle était ouverte. Le général Gérin, ancien ministre de la Guerre de Dessalines, chef de l'armée révolutionnaire qui détruisit le premier Empire d'Haïti, était le candidat préféré de la majorité du Sénat. Il était, parait-il, si certain de son élection qu'il avait déjà fait confectionner son costume de président. Cependant, le caractère de l'homme causait des inquiétudes aux plus perspicaces. Outrancier, violent, susceptible, il manifestait un esprit de caste qui faisait présager mal l'avenir. Tout le monde pourtant s'était résigné devant un choix impossible à éluder. Un incident, habilement exploité, allait amener son évincement : Lors de la séance électorale du 9 mars 1807, une discussion s'engage entre Bonnet et Gérin au sujet d'un projet de loi sur l'administration financière, présentée comme premier point de l'ordre du jour. Gérin, froissé dans son amour propre, s'emporta au point de manquer d'égards à ses collègues et de quitter la salle en tremblant de colère. Ses collègues s'en remettaient à peine de leur étonnement que Bonnet profita pour souligner les inconvénients qu'il y aurait à placer un tel homme à la tête du pays alors qu'il importait de sauvegarder l'union de l'Ouest et du Sud face à Christophe. Les sénateurs se regardèrent, stupéfaits. Le général Bonnet profita habilement de cet incident pour rappeler les mérites du général Pétion, grand ouvrier de l'Indépendance, ami et défenseur des noirs, bon et désintéressé entre tous. Au vote qui suivit ce plaidoyer, sur seize votants, Pétion, absent, malade, obtint treize voix. Le lendemain, il prêta le serment de « Maintenir de tout son pouvoir la Constitution ». Donc Gérin qui se trouvait à la porte du pouvoir se vit vite délaissé au profit de Pétion. Ce genre de scénario est monnaie courante dans l'histoire de notre pays. Tout au cours du XIXe et du XXe siècle des scènes similaires se sont produites sous n'importe quel prétexte, les uns plus évidents que les autres. A présent, Haïti vit un cas similaire, avec quelque légères différences. Tout récemment, un candidat à la présidence a été forcé de se retirer de la course, il était à quelques pas du pouvoir, tout cela nous amène à dire que l'histoire est un perpétuel recommencement.
Kesner Millien,av. m.kesnermillien@gmail.com
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