Le retour de l'exil

Une constante de l'histoire d'Haïti, épisode I : Faustin Soulouque.

Publié le 2011-01-26 | Le Nouvelliste

National -

Le retour dans le pays de l'ancien président haïtien, M. Jean-Claude Duvalier a fait monter d'un cran la situation générale de confusion totale que nous vivons depuis la crise généralisée post-électorale. La présence de ce nouvel acteur sur la scène a entrainé automatiquement une nouvelle dynamique dans le contexte bouleversé de luttes de revendications politiques, sociales et économiques menées, dans cette conjoncture, par les différentes organisation de toutes sortes de notre société. Le secteur duvaliériste sort, en fin de compte de son silence et réclame sa participation dans le projet de reconstruction du pays. Dans l'histoire de notre pays le phénomène de l'exil n'est pas nouveau. Dans une rubrique intitulée : « Le retour d'exil : « une constante de l'histoire d'Haïti », nous entamons une promenade historique en ce sens en vous proposant aujourd'hui une tranche d'histoire sur le retour de Faustin Soulouque dans le pays, après neuf ans d'exil, avec toute la nostalgie que cela comporte. Comme l'a bien souligné Justin Bouzon : il y a deux époques dans l'histoire du gouvernement de Soulouque. L'une qui commence le 1er Mars 1847 et finit le 26 Août 1849. C'est l'époque de la République, époque pénible, laborieuse pendant laquelle s'est préparé le règne Impérial. La deuxième, c'est celle de l'Empire qui dura un peu moins de dix ans. Elle commença le 26 Août 1849 et finit le 15 Janvier 1859 ; Faustin Soulouque : Ses traits caractéristiques Gustave d'Alaux décrit Soulouque comme de « type Sénégalais, c'est-à-dire presque Caucasien : un nez assez droit, des lèvres médiocrement lippues », des yeux clairs légèrement bridés, peau et cheveux de jais. Il fait plus jeune que son âge, malgré la calvitie qui dégarnit son front. Il était comme son prédécesseur Jean-Baptiste Riché, membre de la franc-maçonnerie, il avait même le grade de 33ème. Timide, il balbutie parfois de façon incompréhensible. Les témoignages concordent : c'est un vodouisant et un analphabète qui apprend à signer son nom une fois devenu Président. Il était d'ailleurs convaincu de son insuffisance. Descendant de parents esclaves, de la race mandingue, affirme-t-on, Faustin Soulouque est né à Petit-Goâve sur l'habitation d'un homme de couleur du nom de Vialet. Affranchi, à la suite de la proclamation de la liberté générale des esclaves (29 Août 1793). Attaché à la personne du général André Lamarre, il fit la campagne du Môle contre Christophe. A la mort de son chef, en Juillet 1810, il eut l'insigne honneur d'être désigné pour apporter son coeur au Président Pétion qui le nomma lieutenant dans sa cavalerie. En 1818, le Président Jean-Pierre Boyer le nomme capitaine et commandant de la commune de Plaisance (outre leurs fonctions militaires, les commandants de commune y exerçaient le pouvoir administratif). Il est rappelé dans la capitale pour commander la garde personnelle de madame Joute Lachenais, la compagne du Président. Sous Rivière Hérard, il fut chef d'escadron ; sous Guerrier Colonel. Chef de la première brigade, il suivit dans le département du Nord, le Président Pierrot qui lui donna le commandement de la commune du Limbé. A l'avènement de Riché à la présidence d'Haïti, en Mars 1846 il retourna à Port-au-Prince où il fut nommé chef de la garde présidentielle. Partout, il s'était montré homme de devoir, modeste, réglé, dévoué, indifférent à la politique. C'est même, semble-t-il, ce dernier trait de caractère qui lui valut d'être choisi par Riché comme Commandant de la Garde Présidentielle. Arrivé au pouvoir, il était devenu un autre homme, un Chef ombrageux « pour qui toute ombre était un fantôme, tout silence un guet-apens », écrit Justin Bouzon qui ajoute : « Le manteau Impérial de Faustin 1er a été trempé dans le sang des patrons du Président Soulouque ». on se moqua de lui et de son ignorance ; il le sut, car sa Police secrète était fort bien organisée, selon J.C. Dorsainvil. Le règne de Faustin Soulouque Bon viveur et fin danseur, le Président Jean-Baptiste Riché au cours d'une tournée dans le Nord, eut un malaise, après une soirée passée dans un bal que lui offrit la ville du Cap. Atteint de violents vomissements il vint mourir à Port-au-Prince le Samedi 27 Février 1847 à 7 heures et demi du matin. En ce temps-là, Haïti venait à peine de rentrer dans une période de paix. D'autant plus prometteuse qu'avec Riché, étaient arrivés au pouvoir des hommes éclairés. Une certaine prospérité était à espérer pour le pays avec l'administration nouvelle. Les diverses branches des services publics étaient sur un pied nouveau. Et le général Alexis Dupuy avait eu le bonheur d'y imprimer une impulsion qui faisait présager un plus bel avenir à Haïti. D'où un coup dur pour ce petit pays condamné à se débattre constamment pour survivre. Le 1er Mars 1847, le Sénat se réunit en vue de trouver un successeur au Président Riché. Fait grave, plusieurs votes se succèdent et restent exactement semblables : Les généraux Jean Paul et Alphonse Souffrant obtenaient le même nombre de voix et Soulouque une seule. C'est alors que le Président du Sénat Beaubrun Ardouin recommanda la candidature de l'homme qui, à chaque vote, avait obtenu une voix. Ainsi Faustin Soulouque surnommé le bonhomme « Coachi » fut élu Président d'Haïti. Là encore, ce fut « un complot contre la qualité » nous dit l'historien Leslie Manigat. Très surpris de cet honneur auquel il ne s'attendait pas, Soulouque accepta cependant les devoirs de sa charge : « je saurai me conduire en chef » dit-il. Soulouque et la Justice Sous le régime de Soulouque, la Justice n'existait que de nom, écrit Justin Bouzon. Président à vie, dans un premier temps, il se croyait maître et seigneur des hommes et des choses du pays. Il plaçait davantage sa confiance dans la Justice Militaire ; car, il pouvait à sa façon manipuler aussi bien les juges militaires que les juges civils. Prenons en exemple l'affaire des Sénateurs Joseph Courtois et Edouard Hall ; le premier fut jugé et condamné par ses collègues Sénateurs, l'autre par un Tribunal Militaire ; Justin Bouzon de renchérir : quelques fois il y avait une apparence de Jugement ; d'autres fois ce n'étaient que des exécutions sommaires. On fusillait d'abord, on jugeait ensuite. Le Droit de la force primait bel et bien sur la force du Droit. La constitution de 1846 qui instaura la présidence à vie, sur laquelle Soulouque prêta serment donna une place spéciale à la Justice. Cependant, contrairement à l'exemple du gouvernement de Riché en lieu et place des juges, c'est la Présidence qui décide. En un mot, durant la première période de Soulouque, la capitale vivait dans une perpétuelle inquiétude, farouchement entretenue par les Zinglins qui étaient devenus les maîtres de la ville. La chute de Faustin 1er Le général Geffrard était depuis longtemps l'homme de confiance de Faustin 1er. Mais, en Décembre 1858, sentant que l'Empereur commençait à se défier de lui, il s'embarqua de nuit et se transporta aux Gonaïves où d'accord avec Aimé Legros, il proclama la révolution. Faustin 1er ne put résister aux révolutionnaires qui occupèrent bientôt les postes importants de la Capitale. L'Empereur se réfugia d'abord au consulat français, puis partit pour l'exil, le 15 Janvier 1859. Arrivé à la Jamaïque, il s'installa au 90 Duke Street à Kingston, il y resta pendant plusieurs années, accompagné de sa femme, l'ex-Impératrice Elizabeth Adelina Dérival Levêque, de ses filles, les ex-princesses Olive, Célia, Olivette et leur suite. Poursuites Judiciaires contre Faustin Soulouque. Au début de Décembre 1859, le Tribunal Civil de Port-au-Prince fut requis par le Pouvoir Exécutif d'entreprendre des poursuites contre Soulouque pour la récupération de la somme de 1,342.000.00 Piastres fortes montant établi par le rapport de la Commission d'Enquête sur le détournement du produit de l'Impôt du 5ème. Son jugement du 24 Décembre 1859 ordonna la vente publique des biens de la famille Soulouque. Selon Justin Bouzon : « Soulouque avait la manie de la propriété. A sa chute en 1859, il laissa plus de 350 maisons et habitations dans toutes les villes d'Haïti. Retour de l'exil de l'ex-Empereur Fautin 1er Au cours du mois de Février 1861, l'ex-Empereur envoya de Kingston, au journal « l'Opinion Nationale », une protestation contre la substitution de la République à l'Empire, la saisie et la vente de ses propriétés, et contre son bannissement. Le rédacteur en chef du journal, E. Heurtelou, lui adressa une violente réplique, susceptible de lui enlever tout espoir de revoir la terre natale, vivant ou mort. Général Soulouque, nous vous le disons en toute certitude, vous ne reverrez jamais plus le sol d'Haïti, vivant ou mort. Pour gagner nos plages, même contre vos cendres, il y a toute une légion de martyrs armés de flamboyantes épées qui cernent notre île. Leur Sentinelle avancée, c'est le général Similien, Spectre qui, à chaque fois que la mémoire a voulu vous reporter sur les longues années de votre tyrannie, a dû se redresser menaçant et terrible devant vous. Cette sombre prédiction était bien hasardeuse dans le contexte mouvant de la politique haïtienne. En raison de l'original révolutionnaire de nos gouvernements, les remises en cause, les revirements les plus spectaculaires n'étaient guère étonnants. Au renversement du chef de l'Etat, les exilés politiques victimes du despotisme, quelques-uns, anciens despotes eux-mêmes, revenaient en triomphe dans le pays pour participer à la nouvelle curée publique. Le 27 Juillet 1867, un mois et demi après la prestation de serment du Président Sylvain Salnave, successeur de Geffrard, Soulouque et sa famille débarquaient à Petit-Goâve, leur ville natale. Le jour même de son arrivée, l'ex-Empereur âgé de 85 ans, complètement usé, fut frappé d'une attaque d'apoplexie provoquée peut-être par la joie, l'émotion violente éprouvée à fouler le sol de la patrie après neuf années d'exil. Il succombait sept jours après, le 6 Août 1867. Il fut enterré avec les honneurs militaires, chaudement pleuré par ses concitadins. Le temps, son vieil âge, et davantage sa mort, avaient éteint les haines suscités par les violences de son règne. Les journaux exprimaient de la compassion pour sa veuve, Adelina, également âgées, et les ex-Princesses Olive et Célia. Elles auraient pu profiter de ce courant de sympathie pour essayer de recouvrer au moins en partie le patrimoine laissé par l'ex-Empereur. Mais, la situation politique à ce moment-là et même durant tout le règne de Sylvain Salnave ne se prêtait pas à sa chute, ce chef fut en proie à une guerre sans merci, qui monopolisa son attention et son énergie. Le jugement de Justin Bouzon est catégorique, et résume bien les accusations portées à l'encontre tant du Président Soulouque que de l'Empereur Faustin. Bref, conclut Bouzon : « L'Empire fut un malheur pour Haïti », comme le confirme Jean Price-Mars dans « une étape de l'évolution haïtienne » « Hélas » ! Soulouque et son Empire furent une défaite et un recul du règne de l'esprit. En conclusion on peut avancer que la période de Soulouque était caractérisée par une dictature féroce et sanguinaire qui ne faisait aucun cas de la constitution. Ce fut tout bonnement une gifle terrible aux principes de la Démocratie. A suivre ! Bibliographie Adam, André Georges : Une crise haïtienne 1867-1869 Sylvain Salnave, Prix Littéraire Deschamps 1982. Bellegarde, Dantès : La nation Haïtienne, Collection du Bicentenaire Haïti 1804-2004, Ed. Fardin, P-au-P Haïti - Histoire du peuple haïtien Bouzon, Justin : Etudes Historiques sur la Présidence de Faustin Soulouque 1847-1849, Paris, 22 Rue des Boulangers, 1894. Coradin, Jean D. : Histoire Diplomatique d'Haïti 1843-1870, Tome deuxième une gestion difficile de l'Indépendance (Nouv. Ed.) Ed. Des Antilles S.A, P-au-P, Haïti 1995 Dorsainvil, J.C. : Histoire d'Haïti, Ed. H. Deschamps P-au-P Haïti 1959. F.I.C : Histoire d'Haïti, cours Elémentaire et Moyen, Ed. H. Deschamps Août 1942 P-au-P. Haïti. Gustave, D'Alaux : L'Empereur Soulouque et son Empire, Ed. Fardin, P-au-P Haïti, 1988. Janvier, Ls Joseph : Les constitutions d'Haïti, (1801-1885) Collection du Bicentenaire Haïti 1804-2004. Léon-François, Hoffmann : Faustin Soulouque d'Haïti, dans l'histoire et la Littérature avec la collaboration de Carl Hermann Middelanis l'Harmattan, 2007. Léon, Rulx : Propos d'Histoire d'Haïti, Tome II, Imp. La Phalange 1974. P-au-P, Haïti, 2002 Moïse, Claude : Constitutions et Luttes de Pouvoir en Haïti, Tome I, 1804-1915 Imp. Le Natal, P-au-P Haïti Mars 1997. Manigat, Leslie : Eventail d'Histoire vivante d'Haïti, Tome II, Collection du CHUDAC, P-au-P, Haïti, 2002. Michel, Antoine : Avènement du Général Fabre Nicolas Geffrard à la Présidence d'Haïti, Ed. Fardin, 1981. Mentor, Gaétan : Les Fils Noirs de la Veuve, Histoire de la Franc-Maconnerie en Haïti Imp. Le Natal, Première Ed. Mai 2003. Oriol, Michèle : Chef d'Etat en Haïti, gloire et misères : Fondation pour la recherche Iconographique et Documentaire, P-au-P Haïti 2006. Tunier, Alain : Quand la Nation demande des comptes. Vorbe, Charles : Autour de la couronne Impériale de Soulouque Revue de la Société Haïtienne d'Histoire et de Géographie, Vol. 41, No. 141 Décembre 1983

Kesner Millien, av m.kesnermillien@gmail.com Auteur

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