Laguerre contre le statu quo

Publié le 2010-09-30 | lenouvelliste.com

Garaudy Laguerre, candidat à la présidence, compare la situation haïtienne à un « mal », dont le traitement, a priori, doit déboucher sur deux résultats : l'autodétermination et l'autosuffisance alimentaire. Courageux, innocent, meurtri, le peuple haïtien mérite mieux, clame-t-il certes avec une voix inaudible dans ce marécage de calamités et d'intérêts égoïstes, dans cette cacophonie, mais avec un mâle entêtement. Contrairement aux candidats, qui font feu de tout bois, Laguerre croit dur comme fer a quatre items (leadership, vision, savoir-faire et courage), quatre thèmes - sésame, quatre roch dife. Alors que notre pays se trouve à la veille d'une échéance politique que les méfaits du séisme du 12 janvier 2010 rendent encore plus décisive, il y règne un conformisme engourdissant, une sorte de torpeur dégoulinante et une singulière stérilité programmatique. Fera-t-il lui-même bouger les choses ? Sans s'affubler d'une popularité incomparable, Laguerre, père de trois enfants (deux garçons, Marc Olivier et Derrick, du premier lit, et une fille, Julie, du second lit ) estime de son devoir de se tenir, intellectuellement, prêt. Il l'est. Toute la vie de Laguerre est un combat permanent vers plus de lumière intellectuelle pour mieux s'engager dans la défense de causes justes. Né le 30 mai 1963 à Terre-de-l'eau (Pétion-Ville) des liens hors mariage de Lafontant Joseph, avocat et militant des droits humains, et de Mireille Laguerre, éducatrice, il est élevé, à partir de six ans jusqu'à l'âge de dix ans, par sa grand- mère, Julie Laguerre. En quête d'une vie meilleure, sa mère a dû laisser le pays pour les États-Unis. Entre lui et cette dernière, âgée aujourd'hui de 104 ans, une grande complicité a toujours existé. Une complicité tellement profonde que la seule voix qu'elle reconnaît maintenant au téléphone, c'est celle de son petit-fils. Ayant rejoint sa mère aux États-Unis en 1973, il va atterrir, après des études primaires à Port-au-Prince au fameux Collège Roger Anglade, au Richman Junior Hight School. A l'époque, le Bussing Systèm était déjà en application afin de combattre la ségrégation raciale. Ce fut un choc brutal pour le jeune Laguerre la découverte du racisme dans toute son ampleur ! Le Richman Junior Hight School à Staten Island était un collège blanc. Ce n'était pourtant pas une réalité conflictuelle sur le plan des rapports intercommunautaires. Quelque temps plus tard, sa mère allait déménager vers Brooklyn, et le jeune Laguerre, à 14 ans, va découvrir une autre école, Prospect Hight School, une réalité plus corsée, celle des communautés mixtes, avec évidemment un environnement multiracial à base caraïbéenne. C'est dire à quel point les conflits d'ordre communautaire étaient explosifs au niveau de l'école ! Le récit que Laguerre nous fait de cette période - charnière de sa vie est vraiment instructif. Ce va-et-vient entre New York et Port-au-Prince dans sa formation académique et intellectuelle est marquée par des étapes formidables et poignantes. La réalité, sa réalité, a été trop dense, trop particulière. Elle l'a marquée. Il en a fait un trésor. Un socle. « Des amis et moi, nous avons formé un gang pour défendre les Haïtiens. Nous allions nous battre dans d'autres écoles. En tête de file, il y avait Carlo Thenize, Dino et moi. La police intervenait et, assez souvent, c'est elle qui m'emmenait chez moi. » « J'ai été agressé par cinq jeunes. J'ai eu la tête fracassée avec trois points de suture. Trois jours plus tard, pendant que j'entrais dans un immeuble, il y avait un de ces jeunes dans le lobby et m'adressant à mon beau-père Lionel Guillaume qui m'accompagnait, j'ai dit voici un de mes agresseurs. Il était costaud, très fort, de plus grande taille que moi. Je pensais que mon beau-père allait se battre pour moi. Au contraire, il m'a dit d'aller moi-même me battre. Pourquoi, disait-il, devrais-je me battre à ta place ? Ce que j'ai fait avec beaucoup de réticence. On s'est battu avec âpreté. A la fin, c'est moi qui ai eu gain de cause. Depuis cette date, je n'ai eu peur, dans ma vie, de rien ni de personne. » Au collège Elioth Pierre « Mon père en visite aux USA a décidé de retourner avec moi en Haïti parce qu'il ne voulait pas de l'éducation américaine pour moi. C'est ainsi que je suis retourné à Port-au-Prince à l'âge de 16 ans. J'y ai passé environ trois ans et j'ai fréquenté l'école de mon papa, Elioth Pierre, et le collège Les Normaliens Réunis. C'était une période intéressante à plusieurs égards et qui a contribué énormément à ma formation académique et révolutionnaire. « J'étais le plus jeune parmi les progressistes qui fréquentaient la maison et qui évoluaient dans l'environnement de mon frère André Lafontant Joseph et de mon cousin Ariel Joseph ainsi que des amis comme Fritz Baucicaut, Castro Desroche, Manfred Guiteau, Hervé Gornail, Wilfrid Suprena et d'autres encore. » Laguerre est riche en frères et soeurs, mais surtout du côté paternel. Il se réjouit de pouvoir toujours compter sur eux et de leur affection. Mais il se plaint de ses soeurs maternelles qui ne lui laissent jamais oublier qu'il ne sait pas chanter. Aficionado de Boulo Valcourt, Beethova Obas, d'Emmeline Michel qui fut son élève, il ne se laisse pas décourager et il chante à chaque fois que l'occasion s'offre à lui. D'ailleurs, il est un régulier du Festival de Jazz de Montréal et un passionné de tennis. Il ne rate jamais le Fashion Week à New York qui coïncide avec le U.S. Open. Dans son jeune âge, il a fait du théâtre en Haïti comme aux Etats-Unis. Il a performé avec la troupe de Bonbon Rodriguez aux côtés de Daniel Marcelin et il a performé off Broodway. « A cette époque-là, le petit Althusser (Paul) était notre livre de chevet. En 1981, à 18 ans, je suis parti aux Etats-Unis d'Amérique pour les vacance, e, contrairement à la volonté de mon père, j'ai décidé d'y rester puisque j'étais majeur. Je venais de terminer le quatrième secondaire. Ce même été, j'ai décidé de passer les examens de classe terminale High School Equivalency Diplome aux USA que j'ai réussi avec succès. Donc, au lieu de rentrer en troisième en octobre 1981, je suis entré à l'université, à Brooklyn College en janvier 1982, soit à l'âge de 18 ans. Implication dans des mouvements politiques et civiques « Fort de ma formation idéologique acquise à Port-au-Prince, je me suis vite investi dans des mouvements politiques et civiques à New York - notamment le mouvement antinucléaire, la lutte pour la libération des femmes et quelques incursions dans le milieu politique haïtien de la diaspora selon la conjoncture. En 1983, j'ai été en Allemagne pour participer aux mouvements de protestation internationale contre le placement des missiles nucléaires dans le cadre de la stratégie militaire du président Ronald Reagan dénommée « La guerre des étoiles » (Stars War). J'ai été également impliqué dans l'organisation de plusieurs manifestations contre le traitement inhumain infligé aux réfugiés haïtiens à la prison de Krome (Floride). C'est à cette occasion que j'ai rencontré pour la première fois le père Gérard Jean-Juste. De plus, j'ai travaillé pour le Centre des Réfugiés Haïtiens fondé par ce dernier comme traducteur. En 1984, j'ai lancé avec des amis, notamment André Elysée, le journal qui était une version française du journal du Parti communiste révolutionnaire américain. En 1987, je suis retourné en Haïti, plein de fougue, d'énergie et d'illusions, pensant pouvoir continuer à changer le monde et Haïti en particulier. Quand je suis entré dans mon pays, après la chute de Jean-Claude Duvalier, j'ai tout laissé tomber aux USA. Je suis tombé dans un pays qui m'était totalement étranger. Pendant les trois premières années, j'ai travaillé comme professeur d'histoire (Canado-Haïtien), d'anglais (Institut Haitiano-Américain) et d'anglais commercial (First School). Je me suis mis au service de la jeunesse, ce qui m'a donné l'opportunité d'évoluer avec la jeunesse haïtienne et de militer avec elle pendant toute la période turbulente de 1986-1991. Pendant cette période-là, j'avais du temps, j'en ai profité pour faire une licence en droit à la Faculté des Sciences Économiques et Juridiques de l'Université d'État d'Haïti. « En 1991, avec l'arrivée au pouvoir du président Jean-Bertrand Aristide, par le biais d'un ami commun, Carl Henri Guiteau, Guy Alexandre m'a offert de faire partie de son équipe pour aller travailler en République dominicaine comme diplomate. Après avoir reçu ma lettre de nomination, quand je suis passé à l'administration pour les suites, j'ai été stupéfait à cause du montant qu'on offrait au diplomate. J'ai tout de suite écrit au ministre Denise Fabien Jean-Louis pour lui expliquer qu'aucun citoyen haïtien ne peut dignement et efficacement servir son pays avec ce salaire de misère. Ainsi qu'au conseil des ambassadeurs, Fritz Longchamp, nommé représentant d'Haïti à l'ONU, m'a proposé de rejoindre son staff. En dépit du fait que ce salaire n'était pas conforme aux besoins d'un diplomate évoluant à New York, j'ai tout de suite accepté, car c'était une opportunité non seulement de retourner dans la ville où j'ai passé une bonne partie de ma jeunesse, dans une culture que je considère comme mienne, mais également de retrouver des parents et amis très chers. Quelques mois après mon arrivée aux Nations unies, il y a eu le coup d'État du 30 septembre 1991. Accompagné de l'ambassadeur Fritz Longchamp et du journaliste Ben Dupuy qui était ambassadeur itinérant pour Haïti, nous étions les premiers à dénoncer le coup d'État devant le conseil de sécurité des Nations unies tout en formulant une demande d'audience invitant l'ensemble des membres à le condamner. Une administration avec des procédures kalkaiennes « A cette époque, je représentais Haïti au Centre contre l'Apartheid des Nations unies composé de représentants de certains États membres qui devaient assurer le monitoring et la transition d'une Afrique du Sud d'Apartheid à une Afrique du Sud démocratique. A ce titre, nous avons effectué plusieurs missions comme envoyé spécial tantôt en Europe (Angleterre), tantôt en Afrique du Sud. Pendant cette période de trois ans de gouvernement en exil, j'en ai profité pour faire une maitrise en Relations internationales à Long Island University (New York). En octobre 1993, ayant la nostalgie du pays, déçu par le processus de Governor's Island, j'ai démissionné et je suis entré en Haïti. La vie en Haïti était pratiquement intenable non seulement à cause de l'embargo et de la répression politique mais j'avais une pression additionnelle : certains membres du Haut État-Major me pressuraient à faire des déclarations pour dire que le président Jean-Bertrand Aristide était fou. Ne cédant pas à ces pressions, des amis ayant peur pour ma sécurité, notamment Marcel Mondésir, ont fait la liaison avec Claudette Werleight pour que je devienne membre du cabinet de cette dernière à Washington où j'ai passé une année jusqu'en 1995. Je suis retourné en Haïti. Facilité par le député Kelly C. Bastien, j'ai travaillé comme consultant pour le PNUD dans le cadre de son programme d'encadrement du Parlement. J'ai travaillé ensuite pour le FNUAP dans le cadre du programme ONU-SIDA. Je suis entré dans le secteur privé par la suite comme chef d'entreprise. J'étais pendant trois ans dans l'import-export. Je représentais certains produits en Haïti, la bière allemande Lowenbraun, la bière panaméenne Balboa, par exemple. J'étais actionnaire principal et PDG de Gamel S.A. C'est au cours de cette période que j'ai vraiment découvert et compris l'administration haïtienne avec ses procédures kafkaiennes qui sont davantage là pour bloquer que pour faciliter les entrepreneurs. Une opportunité et un défi « Vers 1998, j'ai travaillé comme consultant pour la Fédération Luthérienne Mondiale. A ce titre, j'ai travaillé avec les Norvégiens et les Suédois dans le processus de rapprochement des secteurs politiques en conflit dirigé par l'Académie Internationale de Paix. En 1999, fort des avancées qui ont été réalisées et de ma contribution personnelle, les Norvégiens et les Suédois ont décidé de financer une nouvelle institution que j'ai dénommé ISPOS (Institut for Social and Political Studies). C'était une belle expérience qui a commencé avec beaucoup de non-croyants qui ont fini par croire, mais plus que croire ils ont fini par réaliser ensemble des outils qui ont contribué à l'amélioration de la vie politique dans des conjonctures dangereuses et turbulentes. L'ISPOS était une opportunité et un défi. L'opportunité, c'était de prouver qu'on pouvait monter et gérer en Haïti selon les normes et être utile aux pays et aux bénéficiaires. Et le défi, c'était de travailler dans le contexte où règne une culture de méfiance et où souvent l'échec était plus la norme que le succès. Je crois que, personnellement, l'ISPOS a réussi sur ces deux plans, car pendant ses dix ans d'existence, l'ISPOS a fonctionné de manière harmonieuse selon des normes institutionnelles universelles, avec une coopération fructueuse de nos principaux bailleurs, les instances de l'État, les différentes ambassades, l'ONU et tous nos partenaires locaux, dans le cadre d'un respect institutionnel mutuel. Et le défi, nous croyons l'avoir relevé, car, pendant son existence, l'ISPOS a assuré la formation de plus de dix mille jeunes dans le domaine des sciences politiques et des Relations internationales. Il a procédé à l'élaboration du code de conduite électoral, du pacte de gouvernabilité en 2005. En outre, il a conçu et a mis en oeuvre la convention des partis politiques. » Offrir une vraie alternative au peuple Pour Laguerre, le mal haïtien n'est donc pas une fatalité. On peut le guérir, le combattre. C'est ce qu'il a fait tout au long de sa vie jusqu'ici. Avec plus ou moins de succès. Avec un grand sens du leadership. Sa vision et son courage ont donc été servis par son savoir-faire, accumulé au fil des ans, tant en Haïti qu'aux Etats-Unis. Ainsi Haïti atteindrait cet état de renouveau que Laguerre préconise qu'en «reconstruisant l'Homme et la Femme Haïtiens » sur les bases qu'il a définies en quatre mots. Il est cohérent, singulier dans cette campagne orageuse et ne manque pas d'une certaine séduction, indispensable à tout homme politique ayant une grande ambition pour son pays. Lorsqu'on demande s'il n'y a pas eu des difficultés à effectuer cette transition professionnelle à savoir la politique, le droit, l'acting, il répond de manière ironique : « Ajoutées à la prêtrise, ce sont les mêmes professions, soit on parle des choses et de situations qu'on n'a pas vécues, soit on fait des promesses qu'on ne peut pas respecter. » Quant à ses chances de gagner les prochaines élections, Laguerre répond qu'il n'est pas candidat parce qu'il a la certitude de gagner les élections, mais parce qu'il est plus que temps qu'on offre une vraie alternative à notre peuple, car le peuple haïtien mérite mieux que ce qu'on lui a offert jusqu'à présent. Mais plus fondamentalement, il croit qu'il y a les Haïtiens et les Haïtiennes à l'intérieur comme à l'extérieur qui puissent reconstruire notre nation. Haïti, contrairement au discours qui est tenu depuis le 12 janvier, n'a pas besoin de pitié. Car nous avons un peuple fort, résiliant, courageux, travailleur et créatif. Ce dont nous avons besoin, c'est de la vision, du leadership, du savoir-faire et surtout du courage. A la perspective qu'il pourrait perdre ces élections, sa réponse : si c'est le cas, je ne serai pas le premier à perdre les élections ni en Haïti ni dans aucun pays du monde. En fait, parmi les 19 candidats, il n'y aura qu'un seul élu. S'agissant des possibilités d'alliance ou de rapprochement, Laguerre traversera ce pont le moment venu. Bien qu'il ne souhaite pas être dans l'opposition, il pense que certains de nos candidats font partie du problème de notre pays et pas de la solution. Ainsi, conclut-il, c'est une question délicate qui doit être traitée avec soin.
Pierre-Raymond Dumas
Auteur


Réagir à cet article