VODOU/PATRIMOINE/CELEBRATION

Lakou Soukri:\"Nous sommes vraiment soudés\"

Malgré la mort, le 13 juillet 2008, d\'Anivain Pierre, le serviteur de « Soukri Danache », l\'impératrice Baboune Michèle Narcisse, l\'empereur Aboudja, la reine Kay Omel Dorival et le ougan Guérol Narcisse se sont battus du bec et des ongles pour organiser la traditionnelle fête des lwa à Soukri cette année. Ces manifestations commencées dans la nuit du 14 au 15 août 2008 prendront fin le 6 septembre. Petite visite dans ce patrimoine (mystique, et historique).

Publié le 2008-09-04 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste (LN): Guérol Narcisse, Lakou Soukri est connu parmi les hauts lieux mystiques du pays situés dans le département de l\'Artibonite, spécialement dans les régions de Gonaïves tels: « Souvenance, Badjo, Papa Zetrène, Desronvil, etc ». Présentez-nous « Soukri Danache », ce patrimoine nationale. Guérol Narcisse (GN) : Lakou Soukri (Soukri Danache, Division Congo): cette communauté mystique est répartie actuellement sur 2 carreaux et demi de terre, qui pourtant à son origine s\'estimait à cinq carreaux. Environs 200 maisonnettes y sont construites. Elles disposent de 2, 3 et 4 chambres pour la plupart. Nous distinguons le péristyle, la maison de « Grand Kenge » ou « Gran Gélika », une maison qui appartenait à un proche parent de Zinzin Figaro. « Grand Kenge » est cette sage-femme qui assurait des traitements et des massages aux membres du village qui souffraient de multiples douleurs, sans en retour exiger un quelconque paiement après avoir fourni ses services. Elle se contentait juste d\'inviter ses patients à offrir, selon leurs possibilités, une certaine contribution pour la réussite de la traditionnelle fête de Soukri. Autrefois la maison de « Gran Gélika » était en paille. C\'est en 1996 qu\'elle a été reconstruite en dur et recouverte de tôles. Le lwa Zenga habite la maison de « Gran Gélika », lwa reconnu comme étant le dernier des cent un (101) enfants de « Mambo Inan ». Presque à l\'entrée de la cour, nous retrouvons l\'éperon peint en vert affecté à « Kay Jatibwa kento Pala », un des cent un enfants de « Manbo Inan », considéré comme le parrain de Zenga, pendant que « Loufiatou » est distingué comme l\'oncle de tous les lwa. LN : C\'est qui « Zinzin Figaro » ? GN : Zinzin Figaro est connu comme le père de « Lakou Soukri », le premier personnage mystique, le premier serviteur du site. Dommage que l\'on ne se rappelle pas la date exacte de son intronisation, mais nous savons seulement, qu\'actuellement, nous sommes à la cinquième génération ayant succédé à Zinzin Figaro. LN : En invoquant le « Lwa Zenga » à quoi peut-on s\'attendre en termes de présentation ? GN : Le « Lwa Zenga » est connu comme étant un enfant qui est là pour aller chercher les feuilles, l\'eau, etc. tous les éléments et les ustensiles devant participer à la préparation des recettes mystiques, traitements et rituels. Les couleurs de Zenga sont : le rose, le jaune, le vert qui cohabitent avec la couleur blanche. Actuellement, le professeur Dienguelé Grégoire Matsua séjourne dans la résidence du lwa « Zenga », tout au cours de la célébration de la fête de Soukri. Nous distinguons la maison qui sert, entre autres, de reposoir pour le lwa « Kay Nonk (oncle) Loufiatou Ganga ». Ce lwa est reconnu comme étant le propriétaire de la table cérémonielle (Mèt Tab) située à l\'intérieur du Badji principal de Soukri. On rencontre aussi à l\'intérieur du péristyle l\'éperon Zenga Bwa. « Kay Mèt » est une ancienne maison servant de salle mystique appropriée pour les rituels utilisés pour dégrader les ougan, les hounsi et tous les autres initiés dans le temple, quelque temps après leur mort ! « Kay Papa Bazou » se rapporte à la résidence d\'un lwa mâle identifié comme étant le mari de « Manbo Inan ». Selon la tradition, dans le vaudou célébré à Soukri autour du rite Congo, «Papa Bazou » est le père des cent un « 101 Zanfan » de la grande famille mystique, père de tous les lwa. LN : Quelles sont les couleurs de « Papa Bazou »? GN : Pour honorer «Papa Bazou » on utilise les couleurs vert, jaune et rouge, et on célèbre le 6 Janvier de chaque année la fête de manière très grandiose. LN : Retournons un peu dans l\'histoire de Zinzin Figaro, pour ainsi mieux situer l\'évolution de Soukri Danache. Nous savons tous que l\'histoire et les connaissances du vaudou se partagent beaucoup plus dans l\'oralité et la tradition parentale et communautaire. GN : L\'histoire de Lakou Soukri est actuellement à sa cinquième génération depuis Zinzin. Peu de date sont retenues dans cette aventure \'\'vodouesque\'\'. On retient surtout les noms des principaux serviteurs qui ont à tour de rôle gérer et administrer le site sur le plan mystique, logistique et économique. Avant tout, nous devons savoir que l\'endroit où nous nous trouvons actuellement, bien avant l\'arrivée de Zinzin Figaro, avant et après l\'indépendance d\'Haïti, avait toujours servi de point de ralliement pour tous les esclaves marrons, originaires du Congo, qui se réunissaient dans les « Bois » pour planifier la Révolution. Peu de temps après, le site allait être créé et structuré. Zinzin Figaro est ainsi reconnu comme le premier personnage mystique, le premier serviteur de Soukri. L\'histoire raconte qu\'il est arrivé dans cet endroit, suite à des persécutions, après avoir effectué un traitement pour un étranger de passage dans le pays. Zinzin avait son péristyle du côté du pont Godin, non loin de la ville des Gonaïves. Il décida de transférer son temple dans un autre endroit et de se procurer de nouveaux territoires dans les régions de « Savanne Mouton », actuel site de « Lakou Soukri » qui, malheureusement, au fil des années, est passé de cinq carreaux de terre à deux carreaux et demi aujourd\'hui. LN : Quel souvenir avez-vous, à Soukri, de Zinzin Figaro ? GN : Nous savons seulement qu\'il nous a laissé ce magnifique « Lakou » en termes de valeur mystique et historique, et après il est allé se reposer « Nan Ginen ». Zinzin Figaro se lève un matin et il donne un bain à tous ces enfants à la fois de sang et aux initiés du village, appelé «Pitit Fèy ». Il rentre dans sa chambre et, par la suite, disparaît dans la nature. Personne ne l\'a revu depuis ce jour. On sait seulement qu\'il réside actuellement « Nan Ginen » ! Charlestin est celui qui allait remplacer Zinzin Figaro après son départ. Cet enfant de la cour est ainsi connu comme étant le deuxième serviteur de « Lakou Soukri ». Il a passé peu de temps à ce poste. Décil Joseph, un ancien collaborateur de Charlestin, sans être un enfant de la cour, a ainsi remplacé ce dernier à sa mort en tant que troisième serviteur de la cour. Il passera à peu près quinze ans à la tête de la cour. Un ancien chef de la 3e section communale de Gonaïves « Bas-Bayonnais » qui porte le nom de « Imperè », ce proche parent de Figaro, le père fondateur de Soukri, à la mort de Décil, sera réclamé par les lwa de la cour. Après maints refus, il finira par accepter le poste de serviteur. Il est mort au cours du mois de Janvier 1964. Charles Figaro à la mort d\'Imperè deviendra le plus haut personnage mystique de la cour, portant le titre de « Dédé ». Il effectuera près de 2 à 3 séances de leçons pour des membres de la cour pendant les six mois qu\'il passera à la direction de Soukri. Anivain Pierre dirigera Soukri pendant près de quarante-quatre ans. En succédant Charles Figaro à son poste en 1964, décédé le 13 juillet 2008 et enterré le 26 Juillet 2008. Ancien cultivateur, il se rendait souvent dans les combats de coqs et assurait dignement son rôle de serviteur de la cour. LN : Nous savons que dans le vaudou, les lwa sont représentés et célébrés à travers presque tous les éléments de la nature. Dites-nous comment l\'environnement participe t-il à l\'expression des lwa à Soukri ? GN : À Soukri Danache, les lwa résident partout et on trouve à la fois, dans leurs résidences respectives, la rivière, les arbres aussi bien dans la terre que dans la pierre ! « Lumba Zaroun » est l\'un des lwa dans le panthéon vaudou célébré à Soukri qui se sert d\'un mapou comme reposoir destiné à accueillir l\'adoration des nombreux pèlerins et adeptes qui visitent le site. « Lumba Zaroun » représente le Jupiter Congo. Il est symbolisé par les \"crabes araignées\" et ses couleurs sont le bleu et particulièrement le rose. Mais toutes les autres couleurs sont aussi admises dans le rite Congo! Le « Bassin Manbo » se trouve à cinq minutes de marche du péristyle. Il comprend un courant d\'eau, une petite rivière et deux arbres, dont un « Sablier » et un « Mombin » qui servent de reposoir à l\'un des plus influents lwa de Soukri. Manbo Inan est considérée comme étant la mère de tous les enfants de la cour. Elle est représentée par une couleuvre et admet toutes les couleurs dans le cadre des anniversaires. Autant que « Lumba Zaroun », les \'\'crabes araignées\'\' participent à la manifestation et la représentation de ce mythe. « Nonk Loufiatou Ganga » à travers les trois Simbi: (Simbi Ganga, Ganga Bila et Ganga Doki). Voilà un régiment de lwa qui trouve refuge dans l\'arbre dénommé « Bayawonn » dans le paysage haïtien. Tout près de cet arbre situé dans les mornes de Ganga, on (les responsables de la cour) organise le sacrifice d\'un boeuf le 15 août de chaque année en hommage à Ganga. LN : Comment assurez-vous la gestion de la cour, pendant, avant et après les cérémonies ? GN : Aussi triste que cela peut paraître, depuis quelque temps, presque toutes les dépenses permettant de réaliser la fête chaque année proviennent de mes fonds personnels, de Manbo Guérol, ma femme, et des débours de Aboudja. Nous sommes actuellement les trois piliers, après le départ prématuré du serviteur Anivain, qui tentaient de sauver la face. A noter que le ministère de la Culture et de la Communication a contribué cette année à la célébration de la fête à Soukri. Le budget pour commémorer la fête de la cour est estimé à environ soixante mille et soixante-dix mille dollars haïtiens. C\'est ce qu\'il nous faudrait pour organiser véritablement les manifestations (danse, rituels, bain, nourriture, etc.) à la hauteur de nos attentes et de celles des lwa qui habitent le site. La vie à Soukri est misérable, les nombreuses familles qui habitent le site sont constituées en moyenne de 5 à 8 enfants qui, rarement, vont à l\'école dans les environs. Presque pas d\'activité rentable pour le père et la mère qui s\'efforcent de se lancer dans des petits commerces (périodiques et périssables) une à deux semaines avant les traditionnelles fêtes de la cour. D\'autres paysans résidant dans la cour se lancent dans la culture du riz, des aubergines, du petit mil, du maïs, des piments, etc., pratiques qui ne suffisent pas à ces habitants pour assurer la survie de leurs progénitures, faute des moyens tels: équipements, engrais, semence, et de connaissances techniques... LN : Comment vivez-vous au quotidien à Soukri ? GN : Sans vous cacher, je suis ici parce que la terre et les lwa font appel à mes services. Je passe beaucoup plus de temps aux Etats-Unis où je réside et fonctionne dans ma profession de ougan. Un choix difficile, quand on sait qu\'aux U.S.A on me paie en moyenne cent dollars pour une leçon alors qu\'à Soukri ces mêmes services se paient environ cent gourdes. Je suis un franc vodouisant, j\'aime ce que je fais. Selon mes moyens, j\'aide à la construction de certaines des maisons qui servent à héberger les membres du village et à accueillir des visiteurs, des touristes en échange de maigres frais pour la saison des fêtes. Ma grande déception, c\'est le manque de respect mutuel quelquefois entre des membres de la cour et l\'infiltration, depuis quelque temps, de certains \'\'dread\'\' et des jeunes délinquants qui favorisent la vente et la consommation de la drogue, avec la complicité de quelques membres de la cour. A la police de donner suite à ce dossier ! LN : Par qui sont assurés les soins de santé et l\'éducation à Soukri ? G N: Malheureusement, on est bien obligé de se rendre aux Gonaïves pour avoir des soins de santé. Nous travaillons sur un projet de dispensaire. Depuis deux ans fonctionnait une centre d\'alphabétisation dans les environs de la cour que je subventionnais avec mes propres moyens, malgré les grandes difficultés de la famille Guérol Narcisse. LN : Nous savons que vivre en communauté est complexe. Par quel moyen procédez-vous pour gérer les crises et disputes, avec apparemment l\'absence totale d\'autorité judiciaire dans ce village mystique ? GN : A Soukri, comme dans toutes les autres cours mystiques, nous entretenons de très bons rapports. Dienguelé, en tant que haut responsable de la cour Badjo, a sa chambre à Soukri. L\'impératrice Lakou Soukri, la mambo Guérol a aussi sa chambre à Souvenance. Nous sommes vraiment soudés dans la famille du vaudou en dépit de certains différends. Ce qui existe d\'ailleurs dans toute société. En cas de dispute dans la cour, les concernés se réfèrent à l\'impératrice qui a souvent le dernier mot. La police nationale passe nous voir de temps en temps, surtout dans le cadre de ces fêtes traditionnelles, et accorde autant de respect pour les dignitaires mystiques à Soukri Danache.
Propos recueillis par Dominique Domerçant dominique@domercant.com
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