Entretien éthéré

Le soleil du poète Des Rosiers brille de tous ses feux

Livres en folie Joël Des Rosiers signera « Caïques » à Livres en folie et « Un autre soleil » écrit de concert avec Patricia Léry. Tour d\'horizon avec le poète qui nous parle de ces deux oeuvres.

Publié le 2008-05-21 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste : Vous venez de faire paraître le recueil Caïques aux Editions Triptyque. Ici le poème fait corps avec la sonorité... Joël Des Rosiers : J\'ai d\'abord aimé l\'étrange sonorité du mot dont la fragrance réconciliatrice évoque en échos successifs cacique, caraïbe, caye : mots de la langue perdue en nous des Tainos, les premiers naturels d\'Haïti. Le mot caïque désigne une embarcation. On retrouve la racine tout au nord de l\'Amérique, dans le mot kayak, emprunté à la langue des Inuits. Le Canal du Vent entre Cuba et Haïti porte le nom de Passage des Caïques sur les cartes maritimes du XVIIe siècle, voie qui débouche sur un archipel du même nom au nord de l\'île d\'Haïti. Toutes ces dérives étymologiques réenchantent le poème... Et le moindre de mes souvenirs, engrammé à grande profondeur dans des lectures homériques d\'enfant, n\'aura pas été que le caïque de la Méditerranée, le vaisseau noir d\'Ulysse. On les voit encore aujourd\'hui dans les ports des îles grecques. C\'était quelques années auparavant... lorsque ma grand-mère Thérèse Douyon tant adorée, aux jours intranquilles, menaçait de m\'envoyer aux îles Turques (ziltik) et Caïques. J\'en fus durablement troublé. Avant de découvrir ces îles désertiques habitées par beaucoup d\'Haitiens, lors d\'un séjour il y a quatre ans, ce n\'est pas sans résonnances, croisements, correspondances que je mis pied pour la première fois sur le littoral de mon premier exil imaginaire. Le poème est l\'odyssée d\'un enfant perdu de la langue. Ah ! les enfants perdus...c\'est un terme de marine qui désigne les récalcitrants et autres irréductibles qu\'on choisissait pour les missions périlleuses dont ils ne reviendraient pas... J\'y ai mis les trois esses de mon patronyme, Signes, Spires et Souffles qui constituent les trois parties du livre pour semer la divine zizanie entre les hommes, l\'autre nom de l\'Histoire, pour ce mieux du vertige, pour la traversée des morts qu\'est la mémoire. Enfin, suprême pudeur, pour l\'amour. L.N : Pourquoi le désir, la mémoire et le corps sont-ils présents dans « Caïques » ? J.D.R : Un poème carburé au comburant primitif. Voilà dans l\'ardent désir de mer, ce que j\'ai voulu virilement faire, car le poète vit essentiellement de nudité. Me déshabiller avec vigueur dans des mers remémorées. C\'est par la mer qu\'on gagne le centre de la Terre, mers tiédies jamais refroidies, ignées par de sourdes tempêtes, des cyclones illuminés de crimes depuis l\'Afrique, hoquets, spasmes, borborygmes et vagues qui ballotent les caïques jusqu\'à nos champs de lave féconde. Et puis souffles enfin, le poème rejoint les chemins-chiens du catharsis. La mémoire est inscrite sous nos aponévroses. C\'est une matrice, un parfum, une olfaction, une seule senteur tandis que l\'histoire s\'occupe d\'objectivité, de vérité et cherche à s\'affranchir de la mémoire. C\'est sans aucun doute dans le corps et ses représentations que s\'inscrit le plus douloureusement la présence des choses absentes. Pour autant, le poème n\'est pas un devoir de mémoire...il est constitué d\'images, de traces, de signes. Signe de l\'absent, cuirassé de mâles effluves, empanaché de cinéma et de télévision, écrit dans l\'avion qui s\'éloigne, le poème exalte l\'oubli. C\'est la condition de l\'ouverture à un autre temps, au-delà de la mélancolie. L.N : Vous avez déjà publié de nombreux recueils de poèmes. Aujourd\'hui, vous et Patricia Léry, vous venez de publier « Un autre soleil »... J.D.R : J\'ai adoré cette incursion dans la fiction. C\'est l\'histoire d\'une rencontre, d\'une folie. Or, il faudra bien que je m\'explique pourquoi j\'ai cédé à la joie aussi exaltante que nostalgique de la prose. La phrase diaphane envers laquelle j\'ai une grosse dette. Ça se passe à Paris en une nuit. Un homme, chauffeur de taxi et DJ dans une boîte dans le Marais, probablement d\'origine haïtienne, embarque une jeune femme, énigmatique et silencieuse, non loin de la place de la République. Il n\'ose regarder son image dans le rétroviseur. Elle dégage un parfum de violette et d\'aubépine sauvage. Ils partent dans la nuit, chacun avec des blessures dissimulées qui n\'arrivent pas à se cicatriser. De cette rencontre improbable entre le taximan et la passagère en larmes naît une ballade troublante. Entre ces deux regards qui se croisent mais ne se distinguent, il y a un voyage, une traversée poétique. L.N : Ici peut-on parler d\'errance? J.D.R : De grâce, ne faisons pas de ce petit livre « le roman de l\'exil et de l\'errance au coeur de l\'identité caribéenne à Paris ». Une lecture plus commode se dégagerait des notions que vous évoquez et ferait de cette nouvelle, roman bref si l\'on veut, une histoire sur le destin et le hasard, le désir et l\'amour. Autrement, le lecteur aura l\'impression qu\'il s\'agit une fois de plus de recyclage de la migration ou de catéchisme d\'errance. Mais pour une fois allons à contre-courant. S\'il est vrai que les personnages naviguent dans des espaces urbains plus ou moins fracturés, cette faille justement favorise leur transparence, sur un plan plus lisse, avec les reflets d\'un Paris nocturne, stylisé et décoratif qui redoublent par des touches superficielles les effets de surface : le rétroviseur du taxi, les vitrines des magasins, le miroitement de la Seine. La représentation des objets, des peaux noires notamment, engendre des lignes de fuite, des convergences aussi. Car le chauffeur est déjà sous l\'emprise d\'une image qu\'il n\'a jamais vue, dans une sorte d\'indifférence à la beauté, pour citer Baudelaire. L.N : L\'écriture d\'une nouvelle à deux est-elle facile ? J.D.R : Il existe une ambiguïté dans l\'acte d\'écrire que l\'écriture en tandem vient lever. L\'écrivain, selon le canon classique, écrit seul, dans une espèce de monologue avec lui-même et avec la langue. Rien de plus illusoire. Car nulle création n\'est individuelle. De nombreux exemples illustrent ce jeu collectif. Qu\'on se rappelle des frères Goncourt, d\'Erckmann-Chatrian ou d\'Alexandre Dumas et de son collaborateur privilégié Auguste Maquet qu\'on appelait « nègre » pour ce faire. Plus près de nous, les auteurs d\'Un plat de porc aux bananes vertes Simone Schwartz-Bart et son époux André Schwartz-Bart, ont créé à cet égard une oeuvre exemplaire. Enfin, pour Deleuze et Guattari (L\'Anti-OEdipe) l\'écriture en collaboration est élevée à la dignité d\'un concept philosophique. Le duo d\'écrivains combine deux imaginaires, deux sensibilités, deux styles qu\'il s\'agit de fusionner si bien que chacun des écrivains devient le premier lecteur de l\'autre. Cette collaboration exige une grande ouverture d\'esprit, une osmose absolue pour donner naissance à un troisième écrivain, inséparé des deux premiers. L\'écriture commune est la réalisation la plus intense d\'un idéal de gémellité complète entre l\'écrivain et le lecteur (l\'autre écrivain). Elle sollicite les nerfs, mais plus encore dans la nuit de l\'inconscient, elle autorise alors grâce à la dualité la libération des fantasmes refoulés. Nous nous sommes écrits par mail, selon un dispositif simple, une à deux pages à la fois que nous nous relisions après coup par téléphone, Patricia Léry à Paris et moi à Montréal. Le livre est bref, car je crois que comme dans la vie, chaque histoire détermine sa longueur. Par sa rigueur, Patricia Léry, a complètement modifié l\'allure de cette écriture. Je lui en suis reconnaissant. L.N : Quel message aimeriez-vous adresser aux lecteurs et aux organisateurs de Livres en folie? J.D.R : Face à l\'homogénéisation sans frein ni loi de la Terre, la littérature insère l\'homme haïtien dans la Caraïbe puis dans l\'univers. Elle développe une écologie du regard qui dans le meilleur des cas permet à chacun de se concevoir autre. C\'est la condition du vouloir vivre ensemble, c\'est-à-dire que chacun puisse se vivre à la fois comme sujet et construire la grande phrase commune prise au peuple. La littérature nous affranchit de nous-mêmes et cet affranchissement saisit l\'élan du monde. Bon succès à Livres en folie!
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