Vie chère et politique économique en Haïti

L\'ouvrage prophétique de Fritz Deshommes

Livres en folie «Vie chère et politique économique en Haïti» du vice-recteur Fritz Deshommes vient d\'être réédité. Ce livre se propose d\'apporter des éléments de réponse à ces interrogations. Dans un style clair, limpide et accessible à un large public, l\'auteur questionne, anallyse et met en perspective des décisions étatiques ainsi que des faits économiques se rapportant à la vie chère.

Publié le 2008-05-16 | Le Nouvelliste

Economie -

L.N: Professeur Deshommes, votre ouvrage «Vie chère et politique économique en Haïti» vient d\'être réédité. Pourriez-vous nous le présenter? Fritz Deshommes : Pour présenter ce livre, je commencerai par me référer à deux de vos remarques. La première concerne son caractère « prophétique ». Vous avez en effet raison de retrouver, à travers les situations présentées et analysées quinze ans auparavant, les prémisses des récentes émeutes de la faim. Nous avions mis l\'accent sur les menaces qui déjà pesaient sur l\'agriculture nationale, sur l\'industrie locale, sur le secteur artisanal. Nous avions prédit l\'augmentation vertigineuse des prix au moment où d\'autres se félicitaient de trouver brusquement des articles importés, à bon marché. Nous avions attiré l\'attention sur les changements dans les habitudes de consommation qui se profilaient à l\'époque, sur la dépendance alimentaire et agricole, sur les perspectives désastreuses pour la balance commerciale, pour la balance des paiements, pour la décote de la monnaie nationale, pour l\'emploi, ... Cesont toutes données qui se confirment maintenant et qui font désormais partie du décor ... J\'en viens à votre deuxième remarque qui met l\'accent sur la clarté et la limpidité du livre. Je l\'amplifierais pour parler du caractère « pédagogique » de l\'ouvrage. Il présente l\'avantage de couvrir une période charnière de notre histoire économique récente, laquelle a vu se déployer deux approches, deux visions économiques avec leur logique, leurs instruments, leurs mesures : le moment d\'avant 1986 marqué par l\'interventionnisme d\'un Etat dont on réclame une plus grande efficacité ; celui d\'après 1986 où l\'Etat choisit de confondre libéralisme économique et libéralisme politique. L\'ouvrage permet alors de se référer aux deux contextes, de faire la différence, de marquer la transition et de suivre la genèse de cette politique qui, comme le dit l\'autre, nous tient à la gorge depuis vingt ans. Pour compléter cette présentation, je mettrai l\'accent sur l\'actualité et la pertinence de l\'ouvrage, aujourd\'hui en 2008, malgré que sa première édition date déjà de quinze ans. Actualité et pertinence sur les plans du cadre théorique, des concepts utilisés, des causes identifiées, des diverses dimensions abordées et même des solutions proposées. Par exemple, l\'ouvrage dénonçait déjà le néolibéralisme ambiant et plaidait fortement en faveur de la production nationale et de la responsabilisation de l\'Etat. L.N: Sur le plan conceptuel, quel a été l\'apport de l\'ouvrage à l\'appréhension du phénomène de la vie chère ? F.D: Il a fallu effectivement définir le concept de vie chère et éviter son assimilation au simple coût de la vie. Aujourd\'hui, tout le monde - y compris le discours officiel - reconnaît que la vie chère réfère à un niveau de prix par rapport à un niveau de revenu donné. Tant il est vrai que, pour un agent économique qui n\'a pas de revenu, la vie demeure chère même si les prix baissent de 50%. Ainsi la lutte contre la vie chère suppose à la fois baisse des prix et augmentation des revenus. D\'où l\'importance à accorder a la production, laquelle permet à la fois de créer et de distribuer des revenus tout en augmentant l\'offre. Il a fallu également situer le phénomène dans le cadre de politiques économiques internes, montrer comment son contenu et son évolution répondent essentiellement à des mesures adoptées (ou évitées) consciemment par les pouvoirs publics. A ce sujet, on sait que la tendance est souvent forte de privilégier les explications qui s\'en remettent à la conjoncture internationale. D\'où le titre de l\'ouvrage « Vie Chère et Politique Economique en Haïti ». L\'ouvrage s\'est également attelé à mettre en exergue diverses dimensions du phénomène. A ce sujet, les différents titres des chapitres qui le composent sont évocateurs. Les monopoles industriels et commerciaux, le marché noir, la contrebande, le prix de l\'argent sont identifiés comme autant de déterminants ; il n\'y donc pas que les taxes sur lesquelles on peut agir. De même que l\'accent est mis sur les différentes composantes du panier de la ménagère, comme si, par anticipation, il fallait répondre à ceux qui ne considèrent que le seul riz comme axe essentiel de l\'action gouvernementale de lutte contre la vie chère. Tout ceci nous a permis de conclure que la lutte contre la vie chère ne peut être gagnée qu\'en considérant l\'économie dans sa globalité et intégrée dans la lutte contre le chômage, contre le sous-emploi, contre la dépendance, contre les inégalités sociales, contre l\'inefficacité économique, contre le gaspillage des ressources nationales. D\'où le lien avec la production nationale. L.N: Des mesures ont été adoptées par les gouvernements pour combattre la cherté de la vie. Pouvez-vous les apprécier ? Correspondent-elles au contexte et aux attentes de la population ? F.D: Si l\'on considère la période d\'après 1986, on peut relever, en se collant à l\'ouvrage, 3 types de mesures : la libéralisation commerciale, le resserrement du crédit, le désengagement de l\'Etat. Libéralisation commerciale. Avec le temps, il est devenu évident que la politique commerciale adoptée à partir de 1986 était erronée, tant dans la manière que dans la substance. L\'on a su, par exemple, que les dirigeants de l\'époque refusaient d\'attendre les résultats des études commanditées et qui devaient permettre de déterminer les mesures adéquates susceptibles de concilier à la fois la nécessité de protéger et de promouvoir la production nationale (agricole, artisanale, industrielle) et le souci de garantir l\'efficience et l\'efficacité ainsi que de démanteler les monopoles. Il paraît même que le ministère du Commerce a été pétrifié de « saisissement » en apprenant la promulgation de la première vague des libéralisations commerciales. Les résultats ont été tellement catastrophiques que même les institutions « conseillères », dont la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, s\'en démarquent maintenant. Il est vrai qu\'au moment de l\'adoption des premières mesures, les baisses des prix constatés faisaient illusion. C\'est d\'ailleurs l\'un des points forts de cet ouvrage qui a su dès le début mettre en garde contre les chants des sirènes libéralisatrices. Le resserrement du crédit ? Au moment oû la majorité des producteurs n\'avaient aucun accès au crédit institutionnel et étaient obligés de s\'approvisionner sur le marché de l\'usure, avec des taux d\'intérêts dépassant souvent 240% l\'an, il était difficile de s\'imaginer que les banques commerciales croulaient sous le poids de surliquidités. Et, pire, que le mécanisme envisagé par l\'Etat pour résoudre le problème était tout simplement d\'accroître les taux de réserve légale, histoire d\'assécher les surplus. En langage officiel, cela s\'appelait lutte contre l\'inflation. En réalité , cela dénotait une méconnaissance de la problématique de l\'épargne et du crédit, et surtout le peu de cas fait des petits producteurs agricoles, artisanaux, industriels qui constituent pourtant les plus gros pourvoyeurs d\'emplois, les plus gros contributeurs au PIB. Le déclin de la production nationale, c\'est aussi le déni de crédit aux créateurs de richesses, le gaspillage de l\'épargne nationale, phénomènes dénoncés dans l\'ouvrage. Aujourd\'hui, en 2008, ce dossier demeure ouvert. Les mesures adoptées entre-temps, dont la création des bons BRH, n\'ont fait qu\'aggraver la situation. Il faut encore reprendre le plaidoyer en faveur de la démocratisation du crédit et pour que l\'épargne cesse de servir à alimenter la spéculation sur la monnaie nationale, la concentration des richesses et la paresse industrielle. L.N: Tout au long de votre ouvrage, vous dénoncez le néolibéralisme que vous rendez responsable des échecs constatés. Pourtant, à la page 109, vous dites en conclusion du chapitre III : « l\'Etat ne s\'embarrassera pas de renouer avec son laxisme traditionnel et cette fois s\'arrangera pour en trouver la légitimation théorique : le néolibéralisme ». N\'est-ce pas contradictoire ? On pourrait croire que vous ne croyez pas à la réalité du néolibéralisme. F.D: Votre question est pertinente. Disons tout de suite que le néolibéralisme est bel et bien une réalité, en tant que vision économique, privilégiant le marché total, absolu. Des mesures très concrètes qui en relèvent ont été adoptées. J\'ai déjà parlé de la libéralisation commerciale. On pourrait ajouter la libéralisation financière, le désengagement de l\'Etat, la priorisation du secteur privé, dont traitent abondamment ce livre et d\'autres que j\'ai écrits et qui seront disponibles à « Livres en Folie ». Pour le dire tres nettement, à partir de mai 1986 et jusqu\'à aujourd\'hui en 2008, s\'il y a une référence aux mesures de politique économiques adoptées en Haïti, elle n\'est autre que le néolibéralisme. La Banque Mondiale, le Fonds Monétaire n\'influencent notre politique économique pour rien. Et comme partout ailleurs, les résultats obtenus sont parfaitement reconnaissables : déclin de la production, aggravation du chômage, de la misère, de la dépendance, effritement de la base productive, renforcement de la concentration des revenus... Cela dit, il faut reconnaître que chaque secteur qui promeut le néolibéralisme y trouve son compte. Pas obligatoirement le même pour tous. Ce ne sont pas tous les acteurs qui sont rivés à la rigueur doctrinale. Par exemple, la plupart des pays occidentaux y retrouvent leurs intérêts nationaux dans leurs relations avec le tiers-monde, sans obligatoirement y croire. Il est intéressant de noter à ce sujet que ceux qui prônent avec le plus de détermination les recettes néolibérales sont justement les pays les plus protectionnistes en matière agricole (Union européenne) et les plus indisciplines en matière budgétaire (l\'Amérique de Reagan et de Bush). En Haïti, le néolibéralisme a servi de prétexte à l\'Etat pour refuser d\'assumer ses responsabilités. Au nom du néolibéralisme, l\'Etat se gardera de protéger le consommateur contre les monopoles ou les oligopoles qui peuvent ainsi se permettre d\'appliquer les prix qui leur conviennent. L\'Etat se gardera d\'\'intervenir pour empêcher un seul acteur commercial de s\'accaparer de toute la chaîne de distribution. Il répugnera à appliquer la loi qui interdit à une seule firme d\'être à la fois distributeur exclusif, importateur-grossiste, et détaillant. Au nom du néolibéralisme, la contrebande sera tolérée et même valorisée en tant qu\'instrument du dispositif de lutte contre la vie chère ; dans le même ordre d\'idées, des franchises douanières injustifiées seront octroyées. Le néolibéralisme permet de faire mieux : il offre la possibilité de démanteler l\'Etat, le collectif, au profit de l\'individu, du privé. Il permet allégrement d\'offrir à ses amis à vil prix des actions appartenant au patrimoine d\'entreprises publiques ; de rendre obsolète impunément des entreprises d\'Etat de téléphone pour faire de la place au privé, de provoquer la fermeture d\'usines électriques, rien que pour offrir des contrats juteux au prive, souvent sans appel d\'offres. Seul le néolibéralisme pouvait permettre à une population pauvre d\'accepter de payer au prix fort la minute de téléphone au lieu d\'exiger l\'accroissement des performances de la compagnie publique dont les prestations étaient plutôt gratuites. Dans le même ordre d\'idées, on ne retrouvera nullement dans les dénonciations contre la vie chère le cout des communications téléphoniques qui commence à peser d\'un poids tràs lourd dans les budgets familiaux. L.N: Quinze ans après la première édition de votre livre, la plupart des concepts, analyses et solutions que vous avez proposés semblent revenir à l\'actualité. Et même certaines prévisions se sont réalisées. Comme si le temps vous donnait raison. Quel est votre sentiment à ce sujet ? F.D: Un double sentiment. Double et contradictoire. D\'abord heureux que l\'observation rationnelle des faits, l\'analyse scientifique ont permis d\'appréhender la réalité, de prévoir/prédire certaines conséquences et de proposer des solutions viables et adéquates. Mais aussi un sentiment de tristesse. Pour plusieurs raisons. Il est souvent douloureux d\'avoir raison, surtout lorsqu\'on voit venir, et qu\'on se trouve impuissant à empêcher la catastrophe. Pis encore, lorsqu\'on sait que les remèdes existent et que la situation pouvait être évitée... L.N: D\'autres titres à « Livres en Folie » cette année ? F.D: J\'ai trois autres titres sur les comptoirs du « Nouvelliste » : Décentralisation et Collectivités Territoriales en Haïti ; Politique Economique en Haïti/Rétrospectives et Perspectives ; Haïti : La Nation Ecartelée/Entre Plan Américain et Projet National.

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