Un pionnier nommé Arsène Chevry (1867 - 1915)

Publié le 2007-09-24 | lenouvelliste.com

par Pierre-Raymond Dumas Arsène Chevry écrit des poésies (trois recueils en somme), puis des critiques. Rendant à l\'initiative intellectuelle ses lettres de noblesses en un temps où elle semblait en effet renaître de ses cendres, il était comme nombre de ses contemporains, d\'entre nous, passé d\'un mode d\'exposition ( la poésie) à un autre (la critique), qui, à tort ou à raison, le fascina. Prosateur pour dictées, possédant le goût de la formule, il a laissé un essai sur la littérature haïtienne, qu\'Haïti Littéraire et Sociale a reproduit en partie en 1905. Là, on entre dans un espace étonnant dont on ne souhaite pas atténuer les reflets. Il y a des auteurs qui ne vieillissent pas, qui se promènent à travers le temps et à travers les mémoires. Ce n\'est certes pas le cas ici, mais le pire, c\'est-à-dire l\'oubli, ça lui faisait peur. Du personnage on n\'en sait presque rien. Un nom un peu baba ? Au diable la discrétion, le jeune Arsène Chevry préférait les rumeurs de la ville aux contraintes de groupe. Pour réussir, il disposait d\'une arme absolue : dans l\'Haïti de la seconde moitié du XIXe siècle, il voyageait avec des idées claires. Décapées de toute illusion. Déniaisé au berceau, curieux de tout, il s\'appliquait à enfouir son instinct de survie sous des épaisseurs d\'intelligence séduisante, de distance aux choses et de sensibilité roborative. Toute sa vie, Arsène Chevry a été un passionné de littérature. Aucune littérature, aucune poésie - à l\'exception peut-être de celle de Massillon Coicou, Charles Séguy-Villevaleix ou de Tertulien Guilbaud - ne pouvaient égaler son amour et sa connaissance intime des écrivains français. C\'est cet univers luxuriant qui lui confère son charme intermittent. La critique haïtienne ne se réduit pas, comme on le croit trop souvent, à une notion d\'esquisse psychologique qui porte en elle le germe de la sclérose et du parti pris, ainsi que l\'a démontré le développement de l\'indigénisme doctrinaire. Elle tire sa diversité d\'un humanisme fondé sur la dynamique socio-historique, et sa force de la conception réaliste d\'un monde animé par le jeu naturel et contraignant des sentiments et des intérêts. Il peut paraître incongru de faire figurer parmi les meilleurs critiques haïtiens un homme qui n\'a pas laissé, à proprement parler, d\'oeuvre critique, facilement réparable ou considérable. Arsène Chevry, qui cultivait la présence par l\'absence systématique à la foire des lettres, était de ces auteurs qui semblent avoir accumulé au-dessus de leurs oeuvres un nombre incalculable de silences et d\'enthousiasme. On ose espérer que l\'inévitable réduction à quelques éloges, authentiques ou circonstanciels, dont pâtissent les auteurs célèbrés par hasard ou tous les cent ans se trouvera largement compensée un jour par le souci d\'enrichir et de protéger le patrimoine culturel. Le cas d\'Arsène Chevry semble être perdu. D\'une élégance suprême, Arsène Chevry n\'est pas assez connu en Haïti. On méconnaît superbement cet illustre ancêtre, qui fut poète, journaliste et critique. Mais cela remonte très loin. Car Arsène Chevry n\'a jamais trouvé, et sans doute jamais voulu trouver, l\'harmonie, le succès et le repos dans le monde et la vie publique de son temps. La fuite hors du monde, en des temps difficiles ou par tempérament, peut toujours être rentable tant que le temps ne nous avale pas et ne nous fait pas disparaître même aux yeux de la postérité. C\'est pourquoi je crois qu\'il convient de prendre au sérieux la conscience malheureuse des intellectuels haïtiens, même en un temps «béni», afin de la réduire à ses racines totalement mentales et culturelles, et ceci à l\'aide de plusieurs moyens, mais le seul dont dispose les intellectuels progressistes d\'aujourd\'hui face au triste sort d\'Arsène Chevry et tant d\'autres est précisément la réflexion active, la réflexion pour agir (réflexion d\'abord, agir et réfléchir ensuite). Avec son air de doux rêveur, Arsène Chevry était de la grande lignée que l\'on peut suivre depuis les balbutiements de notre littérature jusqu\'à nos jours ; il avait pour devanciers, contemporains et descendants, les frères Nau, Janvier, Durand, Coicou, Marcelin, Pradel, les forts et les combattants, ceux qui sont la raison et la grandeur de notre littérature. L\'affaire mérite d\'être signalée à vive allure et que nul n\'en ignore. En fait, on pourrait bien appliquer cette formule de Custine (1), utilisée pour l\'Espagne à Haïti dans le cas d\'Arsène Chevry : « La Providence n\'a pas voulu construire sur ce sol des gouvernements à machines savantes, à beaux contrepoids politiques ; mais elle prend plaisir à y semer des hommes.» Un homme du tempérament d\'Arsène Chevry, exigeant et pondéré, vif et retiré, n\'avait guère de place en une telle époque et en un milieu si fermé, si cruel. Mais c\'est tout ce que Arsène Chevry aimait : le côté irrécupérable d\'une existence, l\'éloignement du mirage d\'absolu. Ce pourquoi il a écrit des poésies pour en avoir la certitude. Cependant, même si l\'on n\'arrête pas aux apparences, il y a une chose qu\'il a toujours crue, puisque pour lui l\'activité littéraire doit avoir été une bouée de sauvetage, une porte de salut, une vitamine : qu\'avec les lettres beaucoup de choses sont possibles et avant tout, l\'avenir, l\'immortalité. C\'est désuet, et ça sent bon. Etre débarrassé de ce maniaque, de ce solitaire, c\'était presque une bénédiction pour l\'époque. Est-ce toujours vrai ? Il est toujours là, et plus que jamais. Ce qui fait voir que le plus difficile dans l\'ordre de l\'esprit est d\'atteindre justement l\'âge de la pierre. Après, il n\'y a plus qu\'à se laisser aller. Ce serait à vous dégoûter de la littérature. Nous n\'en sommes pas là et les auteurs méconnus ont de l\'avenir devant eux. Quelle erreur et quelle faiblesse de le croire quand toute la littérature n\'est qu\'un horizon sans fin, quand, en réalité, on écrit au fond pour les générations futures ! En somme, Arsène Chevry était bâti pour un destin modeste devant lequel il ne cessa de se soumettre, faute de consentir à lui sacrifier ses passions, ses papiers et sa famille. Jusqu\'à la fin de sa vie, il tenait volontiers le monde intellectuel pour un théâtre d\'envieux, de petits malgré les enflures égocentriques, de missionnaires sans véritable évangile dont il ne lui déplaisait pourtant pas de suivre l\'évolution. Dire qu\'il était «conservateur», «réactionnaire» ou «élitiste» eût été passer à côté de la réalité. Libéral, à la rigueur, mais dans la mesure où cela n\'impliquait d\'allégeance à aucune des familles prétendant au trône d\'Haïti. Dans un siècle de fureur, il aurait pu n\'être qu\'amer. Inquiet et obséquieux, un livre à la main comme s\'il s\'agissait d\'un petit goupillon de la mort, de l\'éternité je veux dire, il était plein d\'espérance : pour lui-même, pour son pays, pour une terre sinistrée. Arsène Chevry, un des maîtres de la prose artiste. Le son - eh oui ! - de sa langue était lumineux, spontané, mais jamais simplement doux ou tranquille ; il revêtait des nuances de tendresse, de vigueur, d\'attention, mais aussi bien une pureté de cristal et la volonté d\'aller jusqu\'au fond. (1) «L\'Espagne sous Ferdinand VII», par Custine. Ed. François Bourin, 735 pages.
Pierre-Raymond Dumas e-mail : padreramonddumas@yahoo.fr cell : 557-9628
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