Madeleine Gardiner, critique pionnière

Publié le 2007-09-04 | lenouvelliste.com

par Pierre-Raymond Dumas Assidues, laborieuses même, ses études classiques terminées au pensionnat Sainte Rose de Lima, elle est reçue à l\'Ecole Normale d\'Institutrice. Née le 25 mai 1926 à Port-au-Prince, elle y deviendra par la suite professeur de français et de psychologie. De 1972 à 1974, elle étudie au Midlebury College, Vermont (USA) où elle décroche une maîtrise en langue, civilisation et littérature françaises. De retour en Haïti, elle est recrutée à Union School pour dispenser des cours de langue et de littérature française. De la planète Femme, quels échos recevions-nous jamais que de douleurs anciennes ou de colères rentrées ? Machisme, solitude, domesticité, sexisme, frustration... Hé bien, référons-nous au recueil critique de Madeleine Gardiner, «Visages de femmes, Portraits d\'écrivains», Prix Deschamps 1981 et pourtant recueil pratiquement inconnu du grand public malgré son casting impressionnant. Qui n\'a pas connu le regard d\'une mère ou la passion d\'une amante ou mieux d\'une épouse ne sait rien de la vie. Et puis vous avez tout ça là. En s\'attardant sur l\'aspect le plus spontanément frappant de l\'oeuvre de Marie Chauvet, Marie-Thérèse Colimon-Hall, Adeline Moravia et Liliane Devieux-Déhoux où l\'habilité le dispute aux obsessions, le recueil a de quoi convaincre les plus sceptiques. Amoureuses, mères ou amantes blessées, privilégiées ou indépendantes, éducatrices, ces femmes ont eu pour vocation de faire vaciller la loi des hommes en osant et en réussissant. Deux logiques d\'action. Première condition de la réussite: le culte de l\'excellence. Le meilleur instrument, c\'est de promouvoir l\'éducation. Elle est l\'arme fatale qui engendre une percée fulgurante, l\'alambic où s\'élabore la quintessence d\'un talent ou d\'une carrière, la garantie - or de l\'égalité des sexes. «Visages de femmes, Portraits d\'écrivains» est donc un recueil où déferlent les émotions et où brille l\'intelligence. Quelle superbe galerie de personnages et, en même temps, quelle peinture d\'une société! Quelques pionnières se sont battues pour accéder aux «métiers d\'hommes», autrement dit, aux «professions de prestige», aux activités de pouvoir. Si on indique qu\'il s\'agit d\'un travail à la fois passionné et de lettrée, on risque de lui donner une apparence essentiellement descriptive. En fait, à travers des explications fines, on découvre l\'esprit d\'une démarche infiniment plaisante dans sa forme, mais aussi l\'image tour à tour sociale, sentimentale, symbolique, familiale de la condition de la femme haïtienne et, par contre-coup, un portrait en miniature de la société globale. La société haïtienne n\'est pas une fratrie égalitaire. A travers quatre portraits, Madeleine Gardiner qui a publié aussi en 1989 un roman autobiographique (Néna ou la joie de vivre) rend justice aux femmes écrivains haïtiennes et les réhabilite. Les livres de femmes sont faits de sang. Les femmes ont une existence difficile, et lorsqu\'elles sont des créatrices, ça peut être pire. Vivant dans l\'ombre de leurs époux anonymes ou de grands hommes. On les décrit souvent comme des créatures intéressées, des mères égoïstes, des veuves gâtées ou des niaises. On écoute une voix si grave que l\'on reste silencieux pour bien l\'entendre. Mais si le livre de Madeleine Gardiner, femme discrète et calme, jette comme un trait de lumière, c\'est parce qu\'il formule bien autre que des lamentations ou des imprécations : une authenticité... Voilà qui vient entamer le rêve de l\'égalité des sexes: oui, il y a l\'autre, et l\'engagement de l \'autre. Son charme (oui, le mot charme convient, au sens d\'enchantement ou de mélodie) naît de cet enthousiasme profond, de ce sentiment de solidarité. L\'idée de «faire une oeuvre» ne la tourmente pas. Mais l\'idée de faire connaître ces femmes écrivains, détachées des honneurs puisque la postérité et la reconnaissance commune se sont attachées à elles, oui. Une sélection honnête, si l\'on ose dire, mais qui ne révèle aucun Leader féminin ni aucun texte méconnu vraiment étonnant, bouleversant ou d\'un style non conventionnel. De ses «Visages de femmes» Madeleine Gardiner, membre du jury du prix littéraire Henri Deschamp, aujourd\'hui correctrice au journal Le (Nouveau) Matin depuis quelque temps, nous a laissé des «Portraits d\'écrivains» plus fidèles, plus essentiels que ceux dont les critiques d\'époque, tout à leurs réserves, furent si avares. Bien sûr, c\'est ici l\'image de la femme qui retient toute l\'attention. C\'est justement cet usage méconnu qui a incité Madeleine Gardiner à explorer les multiples facettes d\'un champ d\'études qui, en dépit des apparences, ne va nullement de soi. On peut beaucoup apprendre si on sait le lire de façon critique. Féministe, vulgarisatrice ? Mieux encore, Madeleine Gardiner a la séduction des véritables pédagogues. Il n\'y a pas longtemps que l\'on parle de la sensibilité féminine non pas fragile et mystique comme le croyait Sigmung Freud mais riche et diversifié. Selon une grammaire basée sur la lecture expliquée et le compte -rendu de lecture, le résumé puis le commentaire, Madeleine Gardiner s\'exprime dans un vocabulaire simple, direct, hautement scolaire et tendant à la simplification outrancière. Ce ton classique, il va sûrement à Madeleine Gardiner comme une peau, comme une âme. «Sonate pour Ida» (1984) en prolonge le matériau et l\'esprit promotionnel. C\'est une larme d\'or. Même immense talent, même longue mémoire créatrice, même densité, même goût de la vérité. Pour s\'émanciper, s\'exprimer, s\'imposer, se faire connaître, les femmes haïtiennes ont utilisé vaillamment les ressources propres à la littérature. Car Madeleine Gardiner, c\'est une écolière studieuse. On la prendrait pour une évaporée, c\'est une bûcheuse. C\'est une pensée pudique. C\'est une connaissance fraîche telle une pluie d\'été, à la tombée du soir. Délivrée des hypocrisies mondaines, Madeleine Gardiner est gentille. Non, elle est plus que gentille. Actrice dans des pièces comme Monsieur de Vastey, Pieds nus dans le parc, Un sale égoïste, etc., elle est la grâce même dans son plus tendre éclat de bonté. de 1975 à 1985, elle a travaillé au Théâtre National d\'Haïti. Dans cet essai ambitieux, très soigné, elle n\'étudie pas malheureusement le rapport des femmes à la littérature, au langage, à l\'écriture et par-delà, les relations entre les sexes. Normalienne, professeur de lettres, éducatrice de carrière, actrice de théâtre (je reprends les informations qui figurent sur la jaquette de «Visages des femmes, Portraits d\'écrivains», cette femme, dont la réputation n\'est plus à faire, jouit tout comme l\'autre Madeleine (Dominique Paillère), d\'un immense privilège: celui d\'être femme. L\'âge ne lui a rien fait perdre de son opiniâtreté.
Pierre-Raymond Dumas e-mail : padreramonddumas@yahoo.fr Cell:557-9628
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