La parole à Guy Junior Régis

Aux toilettes comme au théâtre

A l\'occasion de la Journée mondiale du théâtre, Le Nouvelliste propose à ses lecteurs une réflexion du fondateur du collectif NOUS théâtre, Guy Régis Junior, tirée de la revue francophone Notre Librairie où il nous parle de ses expériences et de sa vision du théâtre.

Publié le 2007-03-27 | Le Nouvelliste

Ces imbéciles en costumes choisis vocifèrent Des oreilles benoîtes les écoutent Parfois on en rit... Parfois on en pleure... Et... cela dure... Quand finit la rigolade Tout le monde se lève, s\'essuie les mains Comme aux toilettes Comme au théâtre Je suis allé au théâtre comme on va à l\'école ou à l\'armée. J\'y suis allé avec ce voeu de m\'armer et de pouvoir utiliser mon arme pour me défendre. Le théâtre est mon rêve d\'homme. Le théâtre est, ni plus ni moins, un rêve humain. Les atmosphères, les personnages que j\'ai créés comme comédien et metteur en scène, les pièces que j\'ai lues et toutes les expériences de mise en scène que j\'ai pu voir in vivo ou en photos, les ateliers que j\'ai pu suivre, toutes ces voies par lesquelles je continue de côtoyer cet art m\'ont tous fait comprendre que le théâtre est vraiment un grand rêve. Celui de l\'homme s\'exhibant pour marquer son humanité. Perdu dans mon rêve d\'un « théâtre humain », il n\'était sans doute pas question de se fier à une pratique donnée, en l\'occurrence à celle d\'un théâtre « dominant », ou « académiquement acceptable ». Il a fallu, pour que ce rêve prenne chair, l\'impliquer dans la réalité. Il n\'y a pas plus réel que le théâtre. Une réalité certes éphémère. Une illusion, dit-on, qui ne dure que le temps de fermer les yeux ou de quitter la salle. Mais, tout auteur, tout comédien, tout metteur en scène, tout créateur-lumière vous dira que les fantômes de la scène habitent chaque minute de leur vie. Tout est ordonné par un monde de l\'imaginaire humain qui existe déjà et que l\'on essaie à chaque création de reconcocter, dans l\'exercice de ce métier même. Ces éléments de fabrication (jeu, objet, parole...) servent à démonter la vie pour mieux la recréer, la changer. Le théâtre ne peut jamais fuir la réalité. Celle-ci est comme un dieu omnipotent qui plane au-dessus de nos scènes. Le choix d\'une pièce, d\'une mise en scène donnée, dans une époque donnée, dans une réalité donnée part toujours de ce voeu de partager cette part de vie humaine avec assistance. Parce que le théâtre, tout théâtre prêche l\'existence. En Haïti, où les réalités sociale, politique et humaine offrent souvent des spectacles surprenants et parfois même effroyablement dignes des drames de Shakespeare, il était presque inévitable de penser un théâtre pouvant servir de contrepoids face à cette réalité morbide. C\'est ce qui nous a poussés à fonder, en 2001, le collectif Nous Théâtre. Pour marquer cette nouvelle naissance nous avons pris les rues, dans des costumes noirs signifiant le deuil de ces pratiques qui nous rendaient esclaves des moyens et techniques adéquats. Nous avons distribué un tract ce jour-là, un manifeste dans lequel nous définissons nos leitmotive : théâtre, par tous les moyens possibles. Théâtre en tout lieu, en tout temps, ancré dans la vie pour la changer. Un théâtre d\'homme qui dénonce son mal-être, qui exige de mieux exister. Un théâtre qui s\'en fout de passer par les bancs d\'essai tout en restant persuadé que l\'art devra surgir des sueurs. Un théâtre qui s\'implique, qui s\'engage de fait dans la société, dans la cité, dans tout le pays. Nous avons pendant quatre ans joué partout où c\'était possible et avec tous les moyens dont nous disposions, ou pas : rues, places, marchés, administrations publiques, écoles, universités, musées, centres culturels, salles de spectacles et aussi dans les cimetières chaque année, le 2 novembre, jour de la fête des morts. Aborder le théâtre en tout lieu. Aller vers les gens dans leur quotidienneté nous a permis de remplir ce rôle de citoyens comédiens. C\'est en nous refusant, à moi et à d\'autres jeunes comédiens, l\'accès à une salle de théâtre à l\'italienne, qu\'un metteur en scène m\'a forcé à penser à la nécessité de faire du théâtre autrement, en dehors des contraintes habituelles (salles, techniques et tout le tralala). Je me suis résolu, pour relever son défi, à faire du théâtre par tous les autres moyens possibles. D\'abord, j\'ai commencé par fouiller dans les livres pour trouver les réponses fondamentales à tout homme de théâtre : qu\'est le théâtre en lui-même? Quelle est son histoire, ses différentes formes aux quatre coins du monde... Ces heures à la bibliothèque, plutôt que sur le plateau, ont bétonné ma motivation et guidé l\'homme de théâtre que j\'allais devenir. Pour emprunter les mots de Malcolm X, théâtre « by any means necessary ». je n\'étais pas nécessairement satisfait des réponses apportées à mes questions, mais des auteurs et des metteurs en scène ont attiré mon attention avec leurs expériences en Haïti : Franck Fouché, Frankétienne, Syto Cavé, Hervé Denis... Résolument tourné vers l\'ailleurs, les étrangers m\'ont enrichi : Meyerhold, Antonin Artaud, Tadeusz Kantor, Grotowski, Victor Gracia, Peter Brook, Ariane Mnouchkine... et les théâtres traditionnels orientaux, le nô, le kathakali... Éclairé de ces expériences qui me faisaient rêver, j\'ai tenté la nôtre, à Port-au-Prince, aidé en cela par une bande de rêveurs comme moi. En dehors de ce pendant purement artistique, l\'expérience « Nous » est née d\'une envie de dire, d\'une affirmation de notre existence de jeunes dans cette jungle féroce où l\'on est facilement livré à la drogue, à la délinquance et à la prostitution. Aujourd\'hui, d\'autres groupes ont saisi ce que nous prenions nous-mêmes comme un essai, un art en gestation. Certains exécutent de fait cette forme que nous avons trouvée en testant tous les moyens pour s\'affirmer en tant qu\'hommes-acteurs et femmes-actrices. Au-delà de cette expérience réussie à certains égards, je poursuis en explorant d\'autres chantiers. Toujours avec la même motivation qu\'au début : by any means... Je reste persuadé qu\'il reste fort à faire pour qu\'un théâtre humain puisse voir le jour. Le théâtre souffre partout d\'un manque d\'intérêt accablant. Et sa vieillesse le fait reléguer au rang d\'art de seconde zone, réservé à un public d\'élite intellectuelle. Il faut changer tout ça! Il faut ouvrir les espaces! Qu\'il n\'y ait plus d\'espaces d\'élites pour des auteurs d\'élite. Il faut intégrer le théâtre comme haut fait de la vie sociale, de la vie d\'une ville, de tout un pays. Mais tout ça, je le sais, est derrière nous. Notre temps est un temps de non- humanité. Et la place du théâtre dans un monde non humain est indubitablement minime. Dans ce monde bourré de moyens de communication et plein d\'information à ingurgiter, le théâtre n\'a pas droit de cité. Dans ce monde où tout est censé être facilement communiqué, on ne parle pas. Et c\'est bien ça le grand défaut du théâtre : il parle. Il communique. Et il suscite toujours en parlant des questions d\'ordre existentiel ...Et c\'est pour ça que l\'on va au théâtre comme on va aux toilettes. On n\'y va pas pour écouter. On n\'y va pas pour se laisser interroger. On n\'y va, on en sort en s\'essuyant les mains.
Guy Régis Junior Notre Librairie, Théâtres contemporains du Sud 1990-2006 No 162, juin- août 2006 Auteur

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