Précarité et débrouillardise

Nos peintres de rue

Publié le 2005-02-25 | Le Nouvelliste

A l'instar des artistes de salon louangés par les critiques d'art du pays, toute une marée d'artistes peintres débrouillards s'offre commercialement à vue d'oeil et au simple regard des passants dans la zone métropolitaine. Quelle vitalité! Soignée par une détresse profonde, la République d'Haïti est une galerie ambulante. Un pays de fiesta, de couleurs surprenantes et d'artistes en mouvement perpétuel. Ces derniers, médiocres ou talentueux introvertis, exposent de manière permanente leurs productions plastiques sur les places publiques et à l'angle des rues passantes, les unes plus représentatives que les autres, en vue d'attirer les amateurs d'art. Ce sont nos peintres du soleil? Non, de la deveine, de la précarité, de la ténacité exemplaire... Il faut établir un net distingo entre les marchands de tableaux et les créateurs. Cette forme de peinture n'a d'autre ambition que de se vendre au rabais. C'est cette tâche que les peintres de rue se sont fixés d'entrée de jeu : vendre leurs peintures, au-delà de toute volonté délibérée de faire oeuvre de création ou d'originalité. Ces "bossales" travaillent avec boulimie, cuisinent toutes les textures (support, enduit, matière picturale, grain de papier, bois poli). Avec effusion. Il y a là une source exaltante d'enquêtes suceptibles de répondre à nos questions. Complot contre Jusqu'à date, aucune étude formelle et académique n'est réalisée sur la fonction des artistes de rue dans la société et leur apport à l'économie informelle. Tout le monde est concerné: touristes complaisants, petites bourses, «faux» collectionneurs... Méprisés par cette société discrimiatoire,marginalisés à cause de leurs origines et de leur carence scolaire, pauvres et plaigiaires endurcis, ils sont voués à eux-mêmes et n'ont pas d'autres recours que de peindre à grand renfort de stéréotypes des toiles en série en vue de subvenir aux besoins les plus urgents de leurs familles. La question de la formation professionnelle, liée au problème général de la pauvreté, est à la base de cette situation. Mêlant le faux et le vrai, jouant sur le parallélisme des extrêmes, ces faux-vrais artistes fauchés n'ont pas d'autres préoccupations : la rue demeure leur précieuse salle d'exposition où des clients viennent faire acquisition de tableaux en fonction de leurs goûts et de leur argent. Entre contrefaçon et hasard, fantaisie et soupçon d'originalité, difficile d'opiner clairement. A l'évidence, passionnés par les artifices et adorables décorateurs, ces rejetons de l'art officiel viennent sur les lieux d'exposition-vente tôt dans la matinée et rentrent tard dans l'après-midi. Hommes, femmes peintres, tous sont des créateurs-(re) vendeurs en quête de ressources financières. Nombreux sont originaires de Port-au-Prince, des Cayes, de Bombardopolis, de Jérémie, de Jacmel, de Ouanaminthe, des Gonaïves et de Bassin Bleu. Autodidactes pour la plupart, la majorité d'entre eux n'a pas de formation académique adéquate et précise. Est-ce totalement vrai? Et s'il s'agissait aussi de peintres confirmés? Tout est possible. Un regard candide et fureteur suffit pour répertorier leurs sites dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. A défaut d'avoir le sens de la publicité mondaine, dépourvus d'honneurs et de respectabilité, ces artistes du soleil exposent au bas de la ville près du courrier postal d'Haïti, sur les parvis des églises (artistes ambulants), au Champ de Mars, Pacot, Turgeau, Avenue Lamartinière, sur la route de Bourdon, sur les Places Saint-Pierre et Boyer de Pétion-Ville, route de Frères, Canapé-Vert, route de Kenskoff, Merger. C'est une conquête spatiale pullulante. En dépit d'énormes difficultés, ils sont omniprésents. Le misérabilisme aussi: à travers leurs créations. Choix esthétiques illimités Qu'ils soient illusionnistes, surréalistes, impressionnistes, modernistes et autres, leur peinture à quatre sous reflète la culture haïtienne, tient à la géographie et au climat. Explosion, foisonnement de styles et de thèmes. Rêves brisés. Spécialistes des scènes, de paysages de portraits, de natures mortes, leur inspiration s'éclate pour exprimer la verdeur et la fraîcheur, l'amour, les odeurs, la dimension fantaisiste du désir et l'audace en tous points. Leurs paysages restent à l'arrière-plan, servent de décor aux personnages : paysages héroïques et champêtres peuplés de personnages, scènes historiques, de fêtes galantes, de natures mortes souvent traitées en trompe-l'oeil, marines, campagnes de verdure, vues urbaines et paysages divers instaurent une profondeur de bon aloi. La valeur décorative prime ici. Chez les peintres de rue, la sensualité, l'érotisme bon marché, la dialectique de la mort et de la vie, la répression, la liberté, le nu et l'enfance sont autant de registres en creux. En dépit de leurs archaïsmes bâtards, ces peintres du béton visent dans la scène de genre, le paysage et la nature morte à expérimenter une réflexion enjouée et un langage plastique éprouvé, séduisant, plein de mérites. On dirait Enguerrand Gourgue, Franck Louissaint, Célestin Faustin, Carlo Jean-Jacques, Luce Turnier, Michèle Manuel, Louisiane Lubin en surenchère, grossièreté, semelles de plomb. Ces malheureux peintres piétonniers, au-delà de leurs particularismes répétitifs, usent de techniques diversifiées (clair - obscur, c'est-à-dire modelage de formes par des paysages subtils de la lumière à l'ombre, acrylique, huile, marouflage, détrempe et icône). Ebauches, râtages, traces. Cette variation donne plus de sens et de valeur aux produits qu'ils offrent aux amateurs d'art. Formes, espaces, surface et cadre font exister des qualités intrinsèques : spatiale, lumineuse, symbolique, psychologique. Certains passants n'hésiteront pas à comparer ces inconnus à Bernard Séjourné ou à St Brice, Hector Hyppolite, Gélin Buteau, Lafortune Félix, Dieuseul Paul, Tamara Baussan, Marilène Phipps. Reflets d'une culture approximative, les emprunts et les correspondances sont souvent étonnants. Il y a là un champ de recherches tout à fait particulier et original. Tout un marché, toute une conception de l'art, toute une dérive. Ce n'est pas la facilité d'ensemble qui est choquante avant tout, mais le manque de souci innovant. Cette commercialisation à outrance de l'art traduit un fait dominant de société, marquant ainsi une distinction entre les peintres d'en haut, privilégiés, et les tâcherons d'en bas, livrés à eux-mêmes. Division socio-économique? Expression d'une société potentiellement riche en talents? On peut tout avancer. Un Ministère du Tourisme responsable et perspicace devrait, depuis bien longtemps, travailler avec eux sans oublier le ministère de la Culture et autres...
Pierre-Raymond Dumas Auteur

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