Haïti souffre-t-elle d'un excès de penseurs au détriment des bâtisseurs ?

En analysant notre trajectoire nationale, on comprend que l'urgence politique asphyxie le temps long indispensable aux ingénieurs.

Par Dacely Bertrand
27 oct. 2026 — Lecture : 3 min.
Haïti souffre-t-elle d'un excès de penseurs au détriment des bâtisseurs ?

Maison en construction

En analysant notre trajectoire nationale, on comprend que l'urgence politique asphyxie le temps long indispensable aux ingénieurs. Une invitation à dépasser les faux débats pour enfin organiser la complémentarité des compétences.

Il m'arrive de penser, à l'observation de notre histoire et de nos débats publics, qu'Haïti est davantage un pays de sciences sociales qu'un pays d'ingénieurs. Cette impression, qui demanderait à être vérifiée par des données sur notre système éducatif et nos professions, soulève néanmoins une question fondamentale : notre tradition intellectuelle aurait-elle privilégié l'art de penser la société au détriment de celui de la construire matériellement ?

À entendre certaines critiques, les hommes de lettres seraient responsables d'une partie de nos malheurs. Ils parleraient trop, discuteraient indéfiniment, multiplieraient les analyses sans jamais parvenir à des réalisations concrètes. Le reproche n'est pas entièrement dépourvu de fondement lorsqu'il vise une culture du discours sans responsabilité devant les résultats. Mais devient-il juste lorsqu'il condamne indistinctement toute une tradition intellectuelle ? Je ne le crois pas.

Une société exclusivement composée d'ingénieurs ne serait pas nécessairement une société juste. L'ingénieur sait construire un pont, mais il appartient aussi à la société de déterminer pourquoi ce pont doit être construit, qui il doit desservir et quelles priorités collectives justifient son financement. Le philosophe, le sociologue, l'économiste et le juriste participent à cette délibération. Les sciences appliquées donnent des moyens à la société ; les sciences humaines et sociales contribuent à éclairer ses finalités.

Le véritable problème commence lorsque ces deux univers cessent de dialoguer.

Mais peut-on développer durablement les sciences appliquées dans une société perpétuellement traversée par des tumultes politiques et sociaux ?

Cette interrogation me paraît essentielle pour comprendre notre trajectoire nationale. Selon la trajectoire politique de chaque période, la vie intellectuelle haïtienne a accordé une place considérable aux juristes, historiens, écrivains, philosophes, journalistes et hommes politiques. Des figures comme Anténor Firmin, Jean Price-Mars, Edmond Paul, Louis Joseph Janvier, Leslie F. Manigat, Marc Bazin et Gerard Pierre-Charles témoignent de cette tradition.

Les sciences appliquées exigent généralement des investissements continus, des institutions relativement stables, des laboratoires, des entreprises, des infrastructures et des perspectives professionnelles. Un ingénieur peut être formé dans les meilleures universités ; encore faut-il qu'il trouve une société capable d'employer ses compétences et de soutenir ses projets.

Or, dans une nation où l'urgence politique absorbe constamment les énergies, la construction du temps long devient difficile. Les gouvernements changent, les priorités sont abandonnées, les investissements sont interrompus et les compétences cherchent ailleurs les conditions de leur épanouissement.

La crise produit alors ses propres penseurs. Lorsque la société souffre, elle cherche naturellement à comprendre les causes de sa souffrance. Elle interroge son histoire, ses institutions, ses divisions et ses injustices. Le discours politique et social occupe une place considérable, parfois au détriment de l'attention portée à la réalisation matérielle. 

Et si notre abondance de discours était, en partie, le symptôme de notre instabilité plutôt que sa cause ? 

Cette hypothèse ne disculpe pas les élites intellectuelles de leurs responsabilités. Elle nous invite simplement à ne pas confondre les causes et les conséquences. Haïti n'a donc pas besoin de choisir entre ses hommes de lettres et ses ingénieurs. Elle doit apprendre à organiser leur complémentarité.

Nous avons besoin de philosophes capables d'interroger les finalités de notre développement, d'économistes capables d'en examiner la viabilité, de juristes capables d'en garantir les règles, d'ingénieurs capables d'en réaliser les infrastructures et d'institutions capables d'assurer la continuité de l'ensemble.

Le développement ne consiste pas seulement à produire de bonnes idées ou à inaugurer de grands ouvrages. Il consiste à construire un système dans lequel les idées deviennent des projets, les projets des réalisations, et les réalisations des acquis durables pour la population.

Peut-être avons-nous trop souvent demandé à nos intellectuels d'expliquer pourquoi le pays ne fonctionne pas, sans construire les institutions permettant à ceux qui savent faire de le transformer. Notre problème n'est peut-être pas d'avoir trop pensé. Il est de n'avoir pas suffisamment organisé les conditions permettant à notre pensée de devenir une œuvre collective.

La question n'est donc plus de savoir si Haïti doit être un pays de penseurs ou un pays de bâtisseurs. Elle est de savoir quand nous accepterons enfin de maintenir un environnement capable de nous permettre de devenir les deux.

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT 

Professeur, University of the People (California) 

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)