Un nouveau mémoire de Licence vient lever le voile sur un mal silencieux qui ronge de nombreux foyers haïtiens, souvent sans que personne n’ose en parler ouvertement. Edner Saincombe a soutenu, le vendredi 2 février 2024, à la Faculté des Sciences humaines (FASCH), un mémoire de Licence en Service social intitulé « Essai de compréhension des relations entre l’alcoolisme et la dislocation familiale à travers l’intervention de l’Association pour la Prévention de l’Alcoolisme et autres Accoutumances chimiques (APAAC) auprès des familles dans la commune de Pétion-Ville (2021-2022) ». Devant un jury composé de Joseph Jean Claude Jean Louis, Président, de Jérôme Paul Eddy Lacoste, Directeur du mémoire, et de Hancy Pierre, Lecteur critique, il a obtenu la note de 79 sur 100, avec la mention bien.
Selon Edner Saincombe, l’alcool, loin d’être un simple geste social comme on aime le présenter lors des mariages, des baptêmes ou des funérailles, se transforme trop souvent en véritable poison familial. Pour le démontrer, il n’a pas voulu se contenter de théories. Il est allé directement à la rencontre de neuf personnes concernées par ce problème à Pétion-Ville et à Delmas : trois hommes dépendants de l’alcool, deux proches devenus ce qu’on appelle des co-dépendants, ainsi que des travailleurs sociaux, une psychologue et un juriste de l’APAAC, une association qui lutte depuis 1986 contre l’alcoolisme en Haïti.
Pour arriver à ces résultats, l’étudiant a privilégié une méthode qualitative, fondée sur un échantillon choisi avec soin plutôt que sur de grands chiffres impersonnels. Il explique avoir sélectionné chaque participant selon son rapport direct avec l’alcool, qu’il s’agisse d’un consommateur, d’un proche ou d’un professionnel du secteur. Cette approche menée, entretien après entretien, permet de saisir des nuances qu’un simple sondage n’aurait jamais pu révéler. Pour analyser ensuite ces témoignages, l’étudiant s’appuie sur la théorie des systèmes du biologiste Ludwig Von Bertalanffy, qui considère justement la famille comme un ensemble où chaque membre influence inévitablement les autres.
Les témoignages recueillis frappent par leur franchise et leur douleur. Le premier dépendant interrogé, âgé de vingt-trois ans et père d’un enfant, consomme depuis l’âge de treize ans, chassé très jeune de la maison maternelle à cause de ce comportement. Il confie que la drogue était autrefois son seul carnet d’épargne, avant de vouloir aujourd’hui, enfin, apprendre à économiser pour de bon. Le deuxième, un charpentier de cinquante et un ans, a sombré dans l’alcool après sa séparation d’avec sa femme, incapable de faire le deuil de ce mariage brisé. Quant au troisième, un jeune homme de vingt-cinq ans, il a hérité de cette habitude de ses propres grands-parents, déjà consommateurs, et veut aujourd’hui rompre ce cycle pour ne pas transmettre le même mal à ses futurs enfants.
Mais ce mémoire ne s’arrête pas aux dépendants eux-mêmes. Il donne aussi la parole à ceux qui subissent les conséquences sans avoir jamais touché une goutte d’alcool. Une adolescente de treize ans raconte ainsi les nuits sans sommeil de sa mère, les disputes matinales et même des jets de pierre, lorsque son grand frère rentrait ivre au petit matin. Un autre témoin raconte que sa grand-mère, déjà cardiaque, recevait régulièrement des appels en pleine nuit annonçant que son petit-fils ne rentrerait pas pour dormir, trop ivre pour rentrer. Ces récits confirment, selon l’étudiant, ce que la théorie des systèmes enseigne depuis longtemps : dans une famille, le mal d’un seul membre finit toujours par atteindre tous les autres, d’une manière ou d’une autre.
Sur le plan économique, les résultats sont tout aussi parlants. Plusieurs dépendants interrogés reconnaissent avoir englouti le peu d’argent qu’ils gagnaient dans l’achat de boissons alcoolisées, au point de ne jamais pouvoir épargner ni répondre convenablement à leurs besoins de base. Un dépendant va jusqu’à avouer que, sous l’effet de la drogue, il dépensait sans la moindre crainte, simplement pour impressionner ses compagnons de consommation. Cette spirale financière, souligne Edner Saincombe, fragilise non seulement le consommateur, mais toute sa famille, qui doit souvent compenser ce manque à gagner.
Face à cette réalité, l’APAAC tente d’apporter une réponse, mais le mémoire révèle que cette aide reste largement insuffisante. L’association n’a pas de centre d’hébergement pour les malades venus de province, et ne dispose d’aucune antenne en dehors de la capitale. Résultat, les habitants des villes de province n’ont tout simplement aucun accès à ce type d’accompagnement, livrés à eux-mêmes face à leur dépendance. Pire encore, dans certaines zones de la capitale elle-même, comme Martissant, l’insécurité a fini par rendre impossible la poursuite des campagnes de sensibilisation, qui pourtant portaient autrefois leurs fruits auprès des jeunes.
Il serait pourtant injuste de réduire l’APAAC à ses seules limites. Le mémoire rappelle qu’en 2021 et 2022, l’institution a tout de même mené près de cent soixante interventions de sensibilisation, touchant plus de huit mille jeunes filles et garçons, âgés parfois de sept ans à peine, dans des écoles, des églises et des organisations de quartier. Ce travail de terrain, aussi insuffisant soit-il face à l’ampleur du problème, change concrètement la donne pour les élèves qui en bénéficient. Beaucoup d’entre eux, une fois informés des dangers réels de l’alcool et des drogues, choisissent d’abandonner ou de retarder leur consommation, voire de devenir à leur tour des messagers auprès de leurs camarades.
L’aspect juridique de ce travail mérite une attention particulière, car il révèle un vide légal préoccupant. Selon le juriste interrogé par l’étudiant, la loi haïtienne ne reconnaît pas l’alcoolisme comme une cause de divorce. Les personnes mariées souhaitant se séparer d’un conjoint alcoolique doivent alors invoquer d’autres motifs, comme les injures graves et publiques, une notion que la loi elle-même laisse floue et difficile à prouver. Pour les couples simplement en concubinage, la séparation s’avère plus facile sur le plan légal, mais elle laisse souvent la femme sans aucune part des biens accumulés au fil des années, même après dix ou vingt ans de vie commune.
Edner Saincombe arrive ainsi à une conclusion nuancée et particulièrement instructive. Ce n’est pas seulement l’alcoolisme qui détruit les familles, explique-t-il, mais c’est aussi parfois la dislocation familiale elle-même, une séparation douloureuse ou une solitude mal vécue, qui pousse certaines personnes vers l’alcool. Les deux phénomènes s’alimentent donc mutuellement, dans un cercle qu’il devient urgent de briser, pour le bien des consommateurs comme pour celui de leurs proches.
Fort de ces constats, l’étudiant propose plusieurs recommandations concrètes. Il plaide pour une meilleure vulgarisation du rôle des travailleurs sociaux et des psychologues, encore largement méconnu du grand public haïtien. Il appelle également les institutions comme l’APAAC à étendre leurs services dans les dix départements du pays, afin que les habitants des provinces ne soient plus laissés pour compte. Il suggère par ailleurs que l’État mette en place des soins gratuits ou subventionnés, car l’accompagnement payant actuellement proposé reste hors de portée pour de nombreuses familles démunies. Enfin, il invite les enseignants eux-mêmes à mieux se former sur les méfaits des drogues, pour pouvoir, à leur tour, orienter utilement leurs élèves.
Un mal qu’on laisse couler librement, sans jamais lui opposer de digue, finit toujours par revenir inonder la même maison. C’est exactement ce que démontre, à sa manière, le travail d’Edner Saincombe : sans accompagnement sérieux, sans éducation et sans soutien institutionnel réel, l’alcoolisme continuera de suivre son chemin habituel, celui qui mène tout droit vers la souffrance des familles haïtiennes.
En définitive, ce mémoire dépasse largement le cadre d’un simple exercice académique. Il donne un visage humain à un problème trop souvent réduit à des statistiques froides, et rappelle une vérité essentielle que les familles haïtiennes connaissent parfois à leurs dépens : derrière chaque verre consommé de trop se cache, bien souvent, une famille entière qui en paie le prix. Par ce travail rigoureux et sensible, Edner Saincombe apporte une contribution précieuse à la compréhension d’un fléau encore trop largement tu dans la société haïtienne.
