Guidés par Google Maps dans la gueule du loup…
Le dimanche 18 octobre 2026, au lendemain de la commémoration de l’assassinat du Père fondateur de la nation, Jean-Jacques Dessalines, la population haïtienne apprenait avec stupeur que des membres de la Force de répression des gangs (FRG) se trouvaient en difficulté dans la zone de Santo 17, à la Croix-des-Bouquets.
Selon une source gouvernementale citée par le quotidien Le Nouvelliste, quatre techniciens salvadoriens se seraient rendus, sans en informer la Police nationale d’Haïti (PNH), dans une boutique de la plaine du Cul-de-Sac, en se guidant au moyen de Google Maps⁽¹⁾. Les autorités salvadoriennes ont indiqué, pour leur part, qu’ils revenaient d’un marché vers leur base lorsque leur véhicule blindé a été attaqué⁽²⁾.
Quelle que soit la version retenue, ces hommes vaquaient ce dimanche-là à des occupations que de simples civils avisés n’auraient pas osé entreprendre dans une zone contrôlée par des gangs criminels.
Dès lors, des questions s’imposent quant aux instructions reçues par les différentes composantes de cette mission, à leur système de renseignement ainsi qu’à l’absence de coordination avec la PNH, d’autant que la FRG se présente généralement comme une mission indépendante.
Moins de vingt-quatre heures plus tard, le 19 octobre, se tenait à New York la 10 246ᵉ séance du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU), consacrée à la situation en Haïti. Le représentant des États-Unis en a profité pour préciser que le véhicule avait été touché par des centaines de balles et des explosifs⁽³⁾⁽⁴⁾, ce qui témoigne d’une puissance de feu considérable. Les comptes rendus publics de la séance ne mentionnent pas qu’il ait abordé la question des armes et des munitions expédiées depuis les États-Unis, pourtant documentée par le Groupe d’experts de l’ONU⁽⁵⁾.
Des balles qui portent deux drapeaux
L’événement est survenu peu après la publication du rapport final du Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti. Celui-ci révèle en effet que des munitions ont été détournées des arsenaux officiels dominicains et que nombre d’entre elles se sont retrouvées entre les mains des gangs en Haïti, plus précisément du gang 400 Mawozo, même si la plupart proviennent des stocks haïtiens eux-mêmes.
Le siège de ce groupe criminel se trouve à la Croix-des-Bouquets, non loin du poste frontalier de Malpasse–Jimaní, ce qui en fait une zone tremplin, une passerelle pour les échanges illicites entre les deux pays.
L’ONU a documenté des articles, principalement des munitions, détournés des stocks de la Police nationale dominicaine. Les experts reconnaissent qu’il leur est impossible de déterminer combien de ces munitions ont effectivement franchi la frontière entre la République dominicaine et Haïti. Il faut cependant retenir que certaines cartouches portaient la marque officielle de l’Armée dominicaine et provenaient d’un contrat conclu en 2022 avec un fabricant colombien⁽⁵⁾.
Les autorités dominicaines avouent, mais avec une certaine retenue
En octobre 2026, en réponse à ce rapport de l’ONU, le ministère dominicain de la Défense a publié une note précisant qu’« en décembre 2025, des membres de l’Armée de la République dominicaine ont arrêté un sous-lieutenant de cette institution, ainsi qu’un citoyen haïtien, alors qu’ils transportaient de façon irrégulière 1 516 cartouches de calibres différents à moto, dans la section de La Tinaja, province de San Juan » (traduction de l’auteure)⁽⁶⁾.
Ce cas n’est pas isolé.
Dans un article publié par Diario Libre le 27 novembre 2024, Oscar Quezada revenait sur la contrebande de plus de 900 000 cartouches provenant du Département II de l’Intendance des armes de la Police nationale dominicaine. Ces munitions, liées à des officiers, auraient été vendues à la fois à des bandes criminelles en Haïti et à des commerçants et armuriers dominicains. Selon le ministère public, elles comprenaient 230 340 cartouches de calibre 5,56 mm pour fusils de guerre, vendues aux gangs haïtiens et, à des prix plus élevés, aux armureries commerciales⁽⁷⁾.
Pourtant, aucune disposition concrète ne semble avoir été prise. Quels mécanismes de contrôle ont été mis en place depuis ?
Ces révélations soulèvent la question de l’utilisation possible d’entreprises légales à des fins de couverture d’opérations illicites. L’auteur soulignait que cette contrebande devait faire l’objet d’une enquête allant au-delà des intermédiaires directs et que les autorités dominicaines devaient établir l’identité des acheteurs finaux en Haïti, les points frontaliers empruntés et la manière dont ces munitions avaient pu franchir la frontière sans être détectées⁽⁷⁾.
« Le gouvernement dominicain savait »
Le 11 octobre 2026, une publication sur X a relayé un entretien accordé par Aquiles Jiménez au journaliste Manolo Ozuna. Cet ancien sous-traitant du renseignement pour le gouvernement dominicain y explique comment les armes parvenaient jusqu’aux groupes criminels en Haïti. Il affirme que le gouvernement dominicain en était bel et bien informé et va jusqu’à mettre en cause un puissant homme d’affaires haïtien, influent en République dominicaine et en Jamaïque⁽⁸⁾. Ces allégations n’ont, à ce jour, fait l’objet d’aucune vérification indépendante.
À ces déclarations s’ajoutent celles du maire de Dajabón, ville frontalière dominicaine située face à Ouanaminthe, dans le Nord-Est haïtien. Le 22 octobre 2026, Santiago Riverón accusait ouvertement les grands hommes d’affaires et les grands politiciens des deux pays de financer les gangs en leur fournissant des armes et des munitions. Selon lui, le désordre en Haïti profite aux hommes d’affaires haïtiens et dominicains qui commercent de part et d’autre de la frontière, raison pour laquelle cette situation n’est pas près de prendre fin⁽⁹⁾.
Mises bout à bout, ces révélations conduisent à une question que nul ne peut plus éluder : assistons-nous à une déstabilisation d’Haïti orchestrée, voire officielle, depuis la République dominicaine ?
Le mystère des corps de Port-au-Prince
Le samedi 24 octobre, le New York Times, cité par Reuters, annonçait la découverte, à l’extérieur de Port-au-Prince, de corps gravement calcinés, présumés être ceux des quatre techniciens salvadoriens⁽²⁾. Le jour même, le président salvadorien, Nayib Bukele, apportait un démenti : selon lui, ces restes, parmi lesquels figuraient un enfant et des uniformes militaires d’autres pays, n’étaient pas ceux des techniciens disparus⁽¹⁰⁾.
Dès lors, leur sort demeure incertain. Le scénario paraît mal ficelé, mais le théâtre continue.
Le fournisseur se fait pompier
Dans un article du Listín Diario daté du 24 octobre 2026, le président dominicain Luis Abinader a déclaré s’être entretenu avec Nayib Bukele afin d’offrir un appui logistique et de renseignement aux troupes salvadoriennes déployées en Haïti⁽¹¹⁾.
Que le gouvernement d’un pays dont les arsenaux ont alimenté les gangs haïtiens, selon les Nations Unies, se présente aujourd’hui comme un partenaire de la lutte contre ces mêmes gangs constitue, pour beaucoup d’Haïtiens, une véritable insulte à l’endroit de celles et de ceux qui ont encore, chez nous, la faculté de penser, tout en révélant une arrogance certaine.
Un crime sans signature, mais pas sans auteur
Nous connaissons tous le mode opératoire des gangs. La capture de personnalités, et plus encore d’étrangers, représente pour eux une sorte de trophée qu’ils exhibent, commentent et monnaient contre une rançon importante. Or, dans le cas présent, aucune photographie, aucune vidéo, aucune des déclarations tapageuses habituelles des chefs de gang n’a été diffusée, et aucune revendication n’a été formulée⁽¹²⁾.
Ce silence inhabituel peut s’expliquer de plusieurs manières ; il invite néanmoins à envisager une hypothèse : celle d’un affrontement de nature transnationale. Les gangs qualifiés de terroristes apparaissent, à tout le moins, comme des structures haïtiano-dominicaines, puisqu’ils sont approvisionnés en armes et en munitions par des membres de la police et de l’armée dominicaines, comme l’attestent les sources citées plus haut.
Haïti rétrécit pendant que nous dormons
Sur mer, la République dominicaine s’est unilatéralement déclarée « État archipel » par la loi 66-07 du 22 mai 2007⁽¹³⁾, qui étend sa zone économique exclusive à 200 milles nautiques et, selon son propre promoteur, fait plus que doubler la superficie du territoire national⁽¹⁴⁾. Des experts dominicains reconnaissent que cette extension affecte la frontière maritime avec Haïti⁽¹⁴⁾, frontière que les deux États n’ont jamais délimitée⁽¹⁵⁾. Haïti, absorbée par ses crises, ne semble pas avoir fait valoir ses droits dans cet espace.
Ce voisin encombrant, mais actif, nommerait et révoquerait à sa guise sur le territoire haïtien : quiconque souhaite accéder à un poste, obtenir une promotion ou simplement le conserver devrait veiller à protéger les intérêts dominicains. Et que dire de celui qui aspire à la présidence d’Haïti ?
Sur le terrain, selon des témoignages recueillis par Enquet’Action en juin 2026, des Dominicains, accompagnés de soldats, ont déplacé des bornes frontalières, bouché des canaux et pris possession de terres appartenant à des paysans haïtiens à Ferrier, dans le Nord-Est, sous le regard passif de l’État haïtien⁽¹⁶⁾.
Cet allié de façade pense désormais avoir trouvé un prétexte, une voie officielle, pour enfin pénétrer légalement sur notre territoire.
Des balles dominicaines, des morts haïtiens
Ils laissent filer les balles. Ils déplacent les bornes. Ils redessinent la mer. Et maintenant, ils proposent leur aide.
À quoi bon éteindre un incendie criminel qui ne profite qu’au pyromane ?
À ce stade, la question n’est plus de savoir ce que veut la République dominicaine pour Haïti. Elle consiste à savoir ce que veut Haïti pour elle-même.
Marnatha Irène TERNIER, MPA
Références
- « Haïti. Quatre soldats salvadoriens de la FRG portés disparus dans la plaine du Cul-de-Sac », Karibinfo, d’après Le Nouvelliste, 18 octobre 2026. https://www.karibinfo.com/news/haiti-quatre-soldats-salvadoriens-de-la-frg-portes-disparus-dans-la-plaine-du-cul-de-sac/
- Reuters, « Bodies of ambushed Salvadoran soldiers found in Haiti, New York Times reports », 24 octobre 2026. https://theprint.in/world/bodies-of-ambushed-salvadoran-soldiers-found-in-haiti-new-york-times-reports/3080836/
- Nations Unies, Couverture des réunions, Conseil de sécurité, 10 246ᵉ séance, SC/16482, 19 octobre 2026 ; ONU Info, « Haiti: Elections on hold as gangs adapt to security crackdown, Security Council hears », 19 octobre 2026. https://news.un.org/en/story/2026/10/1168626
- « Haïti : quatre militaires salvadoriens portés disparus après une attaque de gangs », Outre-mer La 1ère, 20 octobre 2026. https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/haiti-quatre-militaires-salvadoriens-portes-disparus-apres-une-attaque-de-gangs-1749762.html
- Conseil de sécurité des Nations Unies, Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti, S/2026/714, 8 septembre 2026, paragraphes 91 à 104 et 106, annexes 16 et 18. https://www.haitidocs.org/doc/un-panel-experts-2026/text
- Présidence de la République dominicaine, « Ministerio de Defensa aclara informaciones sobre municiones encontradas en Haití y reafirma compromiso con la transparencia, la justicia y el control del material bélico », octobre 2026. https://presidencia.gob.do/noticias/ministerio-de-defensa-aclara-informaciones-sobre-municiones-encontradas-en-haiti-y
- Oscar Quezada, « Tráfico de municiones: la corrupción policial apunta y dispara a la seguridad nacional », Diario Libre, 27 novembre 2024. https://diariolibre.com/opinion/agora/2024/11/27/el-contrabando-de-municiones-afecta-la-seguridad-nacional/2925329
- Luis Cab (@kapulet), publication sur X, 11 octobre 2026. https://x.com/kapulet/status/2109296592507506693
- « “Se los van a comer como pollos”: la advertencia del alcalde de Dajabón a Bukele sobre Haití », El Nacional, 22 octobre 2026. https://elnacional.com.do/nacionales/comer-pollos-dura-advertencia-alcalde-dajabon-sobre-bukele-haiti_584233.html
- Associated Press, « El Salvador’s Bukele says bodies found in Haiti are not those of missing Salvadorans », ABC News, 24 octobre 2026. https://abcnews.com/International/wireStory/el-salvadors-bukele-bodies-found-haiti-missing-salvadorans-137546705
- « Abinader conversó con Bukele para brindar apoyo logístico e inteligencia contra bandas haitianas », Listín Diario, 24 octobre 2026. https://listindiario.com/la-republica/gobierno/20261024/abinader-dijo-converso-bukele-brindar-apoyo-logistico-e-inteligencia-bandas_927434.html
- La Presse canadienne, « Bukele annonce une opération pour secourir les Salvadoriens détenus en Haïti », L’actualité, octobre 2026. https://lactualite.com/actualites/bukele-annonce-une-operation-pour-secourir-les-salvadoriens-detenus-en-haiti/
- République dominicaine, Ley n° 66-07 que declara la República Dominicana como Estado Archipielágico, 22 mai 2007. https://faolex.fao.org/docs/pdf/dom99037.pdf
- « Estado Archipielágico: República Dominicana tiene pendiente delimitar su frontera marina con Haití », El Dinero, 2019. https://eldinero.com.do/85835/estado-archipielagico-republica-dominicana-tiene-pendiente-delimitar-su-frontera-marina-con-haiti/
- République dominicaine, décret relatif à la commission de délimitation des frontières maritimes, FAOLEX, 2018. https://faolex.fao.org/docs/pdf/dom195332.pdf
- Milo Milfort, « Mur frontalier dominicain : des victimes haïtiennes, l’État regarde ailleurs », Haïti Liberté / Enquet’Action, 3 juin 2026. https://haitiliberte.com/mur-frontalier-dominicain-des-victimes-haitiennes-letat-regarde-ailleurs/
