Candidats dignes, honorables et fréquentables : Règles d’impunité et impunité des règles

Ces dernières semaines, des ambassadeurs accrédités en Haïti, représentants de pays connus pour leur ingérence, ont dicté à nos dirigeants, acteurs politiques et membres de la société civile les critères moraux du prochain Chef de l’État (

Candidats dignes, honorables et fréquentables : Règles d’impunité et impunité des règles

Meeting politique

Ces dernières semaines, des ambassadeurs accrédités en Haïti, représentants de pays connus pour leur ingérence, ont dicté à nos dirigeants, acteurs politiques et membres de la société civile les critères moraux du prochain Chef de l’État (Sénat, 2026, 12 octobre). Comme un professeur de métaphysique dans une maternelle à l’heure de la sieste, ils les ont sermonnés, leur rappelant que le prochain Président de la République ne devrait être ni en état d’abjection ni moralement déficient. Ils en auraient assez de la pestilence de la corruption. La position des étrangers fait suite à la révision du Décret électoral, lequel autorise aux sanctionnés à se présenter aux élections.  

Les pirates invités à bord par le capitaine du navire

Dans un article publié le 8 octobre 2026 dans Le Nouvelliste titré « Nouvelle version du Décret électoral, les verrous sautent », le journaliste Robenson Geffrard estime que le gouvernement a enlevé des « dispositions jugées trop contraignantes pour certains candidats », mais perçus comme des « garde-fous essentiels pour la crédibilité du processus électoral ». Les dispositions sont relatives à la solvabilité, au dossier de crédit, aux redevances fiscales et aux sanctions imposées à des personnalités par des pays comme les États-Unis, le Canada et l’UE.

Le journaliste Robenson Geffrard (2026, 8 octobre) a indiqué que « Le Conseil électoral, les organisations politiques et le gouvernement s’accordent pour modifier le Décret électoral. » Donc, il a un consensus entre ces acteurs autour de l’assouplissement des règles électorales. Les grands bénéficiaires seront ceux qui instrumentalisent la violence en Haïti. Une décision qui risque de soutenir le cycle de la violence, car les groupes armés auront aussi un bras politique. 

Toutes instances de l’État devraient normalement agir dans l’intérêt national en garantissant le respect des libertés individuelles et la dignité attachée aux fonctions présidentielles. Dans le premier cas, les dispositions constitutionnelles doivent être respectées. Qui ose affirmer que notre État est démocratique avec une Constitution régulièrement mise en veilleuse ? Notre Constitution est violée pour soutenir l’impunité, mais pas pour barrer la route aux fossoyeurs de la Nation. 

Dans le second cas, nous avons fait le choix d’avoir un Pouvoir judiciaire dysfonctionnel, incapable d’assurer la primauté du droit. Il n’est pas parvenu à mener un procès majeur ces dernières années. Toutes les personnes sanctionnées par les pays étrangers ne sont pas l’objet de poursuites judiciaires malgré les preuves accablantes que certains acteurs affirment disposer. Le fait que le gouvernement ne s’assure pas que les criminels notoires soient jugés montre aussi son échec à protéger l’intégrité et la dignité des fonctions législatives, présidentielles et locales. On a l’impression que le capitaine a invité les pirates à bord du navire même s’il connait déjà leur intention de le dérober, d’égorger l’équipage et de le faire couler.

Candidats dignes et fréquentables: Des poules avec des dents

Le 12 octobre 2026, à l’occasion de la fête nationale d’Espagne, l’ambassadeur d’Espagne en Haïti, Marco Antonio Peñín Toledano, s’adressait aux membres du gouvernement, dont le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, pour définir les critères d’admission au poste de Président de la République : honorable, représentant de la dignité et fréquentable (Sénat, 2026, 12 octobre). Il soulignait aussi la nécessité d’élire un nouveau Président de la République de manière démocratique pour diriger le pays en 2027 (Sénat, 2026, 12 octobre). 

Dans une note publiée le 9 octobre 2026sur le site de l’ambassade de France en Haïti, à la suite d’une rencontre avec le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, l’ambassadeur Gautier Lekens essaie, comme l’accompagnateur d’une personne visuellement déficiente, d’orienter les pas du Chef de gouvernement  : 

« À la suite de la modification du décret électoral et à la lumière du rapport des experts de l’ONU, l’Ambassadeur a réaffirmé l’attachement de la France à un processus électoral crédible, permettant aux Haïtiens de choisir librement leurs dirigeants, avec des candidats répondant aux exigences d’intégrité indispensables à une élection libre et démocratique. »

Processus électoral crédible, libre, intègre et démocratique. Le diplomate s’assure que les caractéristiques des élections correspondent à un ensemble référentiel. Comme en mathématiques. Tout est là pour éviter tout prétexte quant aux attentes. 

Nous sommes de ces rares pays où l’on ne prend pas de chance en parlant d’élections sans préciser qu’elles doivent être démocratiques. Rares sont les élections en Haïti. Voire des élections démocratiques. Elles relèvent de l’insolite. Lors des dernières élections, le fils de mon ami était en septième année fondamentale. Il termine sa licence cette année. Dix (10) années sans élections. Les Haïtiens devenus majeurs depuis novembre 2016 n’ont pas encore eu l’occasion de voter.

Aussi, l’ambassade réitère la position de la France par rapport aux régimes de sanctions de l’ONU et de l’UE, et à leur pleine application : 

« Le futur président d’Haïti devra être en mesure de représenter dignement son pays, de défendre ses intérêts et d’agir en faveur de sa population, tant en Haïti que sur la scène internationale. »

Quand des dignitaires étrangers nous imposent les critères de dignité et d’honorabilité pour élire nos propres candidats, il est clair que nos bêtises ont surpris même ceux qui nous poussent habituellement à les commettre. On a l’impression de laisser notre invité nous faire visiter notre propre maison et rappeler aux occupants les qualités que doivent posséder les hôtes. Ses hôtes.  

Pour désigner les hauts officiels des pays, on utilise souvent des termes empreints à la fois d’autorité et de révérence : dignitaires, honorables et excellence. Quand on parle d’honorables en Haïti, il y a ce symbolisme qui nous pousse à les associer aux parlementaires. À nos parlementaires. La plupart d’entre eux ont leurs noms cités dans les affaires les plus louches et se comportent comme de vrais bandits légaux. 

Nous abandonnons nos intérêts au profit des étrangers au point qu’ils essaient de nous persuader que le prochain Président de la République doit défendre l’intérêt des Haïtiens. Ces pays ont toujours défendu leurs intérêts nationaux, quitte à sacrifier la prospérité des autres nations. Maintenant, ils sont fatigués de gagner plus que ce pour quoi ils combattaient. Ils ne combattent plus. Ce n’est plus nécessaire. Nous leur donnons tout comme le gros Jean Robert du quartier.

Cette situation nous fait penser à ce prédateur dégoûté par l’absence d’instinct de survie de sa proie : « Essaie au moins de combattre pour survivre ». Aucun esprit d’initiative pour survivre.

Exiger que des présidents potentiels de la République répondent à des critères de dignité et de fréquentabilité aux demande un exercice d’apprentissage. Pourquoi pas une traduction de ces jargons dans le langage du commun des mortels. On ne va certainement pas compter sur le Conseil électoral provisoire pour cet exercice. Ses membres ont agi contre l’intérêt général en abattant la clôture, les portes et les fenêtres de la maison. Comme un moulin. Un décret fait sur mesure pour ceux qui ont le sang sur les mains. Les mains que les diplomates occidentaux ne souhaitent pas serrer par peur d’en sortir éclaboussés. Non fréquentable. Ils n’ont pas besoin de vivre l’ambiance pestilentielle de sa compagnie lors des réunions de haut niveau. Ils ne veulent pas citer son nom. Un nom déjà cité dans les actes de corruption et de violence.

Des pyromanes ont élaboré le code national des incendies

La modification du Décret électoral par le CEP nous rappelle l’adoption du Décret portant organisation et fonctionnement de la Haute Cour de justice par les Conseillers-présidents.  Dans le rapport du groupe d’experts de l’ONU sur Haïti  publié le 8 septembre 2026, les experts ont souligné plusieurs décisions qui ont constitué un accroc à l’état de droit et exacerbé l’impunité dans le pays. En particulier, le Décret du 17 décembre 2025 portant organisation et fonctionnement de la Haute Cour de justice a ainsi conféré à celle-ci la compétence de juger des officiels en exercice ou non pour des crimes ou délits commis durant l’exercice de leurs fonctions.  Pour les experts : 

« Dans la pratique, cette mesure a eu pour effet de dessaisir les juridictions ordinaires de leur compétence et de mettre en place des procédures complexes, largement perçues comme faisant obstacle aux poursuites et au traitement judiciaire des affaires, tout en soustrayant les fonctionnaires à toute obligation de rendre des comptes. » 

Pour faire simple, tout crime ou délit commis par un haut fonctionnaire actuel ou passé relève du Pouvoir législatif, avec la Chambre des députés chargée de la mise en accusation et le Sénat érigé en Haute Cour de justice, ce qui le soustrait du circuit juridictionnel classique. Ainsi, le Parlement, organe politique, est transformé en instance juridictionnelle. Dispositions abusives et illégales. Ainsi, notre gouvernement tente d’instituer une impunité par les règles. Les règles de l’impunité sont consignées dans des documents de politiques publiques et des décrets.

Les membres de l’Exécutif se sont offert un bouclier contre toute poursuite contre les éventuelles malversations. Ils ont ainsi élevé au rang de saints certains dictateurs connus pour leur corruption. Aucun haut fonctionnaire, actuel ou passé, ne peut être pas poursuivi par les tribunaux ordinaires pour ses crimes commis en exercice de ses fonctions. Si le haut fonctionnaire n’est plus en exercice, comment la Haute Cour de justice pourra prononcer les seules sanctions de son ressort : la destitution, la déchéance ou la privation du droit d’exercer toute fonction publique (articles 186 et 189.1 de la Constitution amendée). Selon l’article 189.2, « Toutefois, le condamné peut être traduit devant les tribunaux ordinaires, conformément à la loi [...]» 

L’adoption de ce Décret montre que l’Exécutif abandonne les principes de responsabilité, d’imputabilité et de transparence. Nous savions déjà que nos dirigeants arboraient des codes de prédation, cependant, arriver à les traduire en règles de droit dépasse notre entendement. On a l’impression que l’auteur du crime écrit les procédures de son jugement par une instance qui n’a aucune compétence pour le juger. Il a aussi décidé que ses juges doivent monter sur des licornes. 

Ici, on a l’impression qu’une certaine déférence est accordée aux criminels (présumés ! Je m’en mords les doigts) au point de (tenter) leur confier l’élaboration du code pénal et du code de procédure pénale. On dirait aussi que les criminels peuvent signer leur propre certificat de bonne vie et mœurs : casier pur et sans tache. 

Galerie des illustres corrompus

Ici, vous pouvez siphonner les caisses de l’État. Ensuite, vous signez un bout de papier pour vous protéger des persécutions politiques à venir. « Persécutions politiques » sont l’antidote aux poursuites judiciaires contre les mauvais gestionnaires de deniers publics. Le dieu et sauveur invoqué pour avoir la tranquillité. Celle de jouir des fruits de sa corruption. Leta se chwal papa! Pas de compte à rendre aux autres. À chaque gouvernement de se faire introduire, tapis rouge déroulé, à la Galerie des illustres corrompus ou encore au Temple de la renommée de la corruption. Ceux qui n’ont pas leur étoile sur ce hall of shame sont perçus comme des déviants. Des outliers. Des barbares à convertir à la civilisation de la corruption.

Ici, les plus corrompus vont s’assurer de nous faire croire qu’ils agissent selon des règles… des règles d’impunité qui leur offrent immunité et protection. Ils sont aussi défendus, vendus et adulés. Selon Robenson Geffrard, sur son compte X en date du 16 octobre 2026 :

Ici comme ailleurs, et peut-être plus encore ici qu’ailleurs, la criminalité, la corruption et l’impunité trouveront toujours de puissants défenseurs, solidement ancrés dans les sphères d’influence.

Ici, les pyromanes ont au moins une chance de devenir chefs pompiers… Il n’y a pas de caserne aussi occupée que celles dirigées par les pyromanes. Politique de réinsertion sociale oblige. On est en mode de recyclage indéfini. « Rien ne se perd… tout se transforme » en politique en Haïti.

Ici, le code des pirates a une chance de devenir le code maritime. Le code des pyromanes le code national de prévention des incendies. Les pyromanes les chefs pompiers. Les modes opératoires des criminels le code pénal. Le code des contrebandiers le code fiscal et douanier. Des candidats véreux avec du sang sur les mains les prochains Chefs d’État et de gouvernement. Les pratiques de corruption les décrets et les politiques anti-corruption. 

Nous avons une conception prédatrice de l’État. Nous fonctionnons avec des codes de malice qui nous poussent à prévoir toujours des dispositions pour tricher. Nous avons aussi une aversion contre les normes. Quand nous décidons d’en adopter une, c’est pour nous offrir une immunité contre nos actes de corruption au détriment de notre responsabilité et de notre imputabilité. Nous n’avons aucune volonté d’appliquer les lois justes. « Konstitisyon se papye, bayonèt se fè », dit-on. Nous croyons dans la force brute pour protéger nos intérêts en piétinant les normes. Nos dirigeants se comportent en véritables seigneurs de la corruption en décidant de s’offrir des boucliers contre toute poursuite juridique. Nous fonctionnons comme de vrais bandits : aucun respect pour les institutions ni les règles. Rien n’est plus sacré. Nous prendrons peut-être plus d’un siècle pour nous débarrasser de cette conception prédatrice qui caractérise nos dirigeants. En attendant, vivons avec l’opprobre d’avoir des dirigeants sans aucune dignité. 

Les prochains élus auront à relever un pays entièrement à genoux. Les anciens élus et hauts fonctionnaires de l’État trempés dans des dossiers criminels n’ont pas leur place au sein de l’administration publique nationale.