Une inquiétude que je ne peux plus garder pour moi
« Rêves d’une jeunesse sabotée ». Ce devait être le titre d’un livre que je n’ai jamais osé terminer. Non par manque d’inspiration, mais parce que chaque page réveillait en moi une colère profonde, une amertume persistante envers cette société dans laquelle je suis né, j’ai grandi et où, aujourd’hui, il m’arrive de me sentir prisonnier. Comment écrire sereinement sur l’avenir lorsque le présent lui-même nous échappe ? Comment parler d’espoir à une génération qui apprend davantage à survivre qu’à vivre ?
Ce soir, une inquiétude m’habite. Et plutôt que de la laisser mourir dans le silence, j’ai choisi de la porter à la connaissance de tous. Je repense à cette expression que nous apprenions autrefois dans nos manuels de civisme : « vivre-ensemble ». On nous enseignait le respect d’autrui, la tolérance, la solidarité et la nécessité de partager un même espace malgré nos différences. Nous étions jeunes, mais ces leçons nous préparaient déjà à devenir des citoyens responsables. Des années plus tard, quelle ironie tragique ! « Viv Ansanm » désigne désormais aussi une oalition de groupes armés dont les pratiques incarnent précisément le contraire des valeurs que l’école nous enseignait.
Certains discours voudraient presque nous présenter ces hommes comme des Robin des Bois modernes, prétendant défendre les oubliés de la société. Pourtant, lorsque nous observons les conséquences de leurs actes, ce sont justement les populations les plus vulnérables qui en paient le prix.
Derrière cette violence se posent également des questions auxquelles notre société mérite des réponses. Qui finance ces réseaux ? Quels intérêts servent-ils ? Quelles complicités leur permettent de prospérer ? Et pourquoi tant de citoyens ont-ils le sentiment que les responsabilités ne sont jamais pleinement établies ? Qui suis-je pour cautionner l’impunité ou accepter sans questionner les décisions de ceux qui détiennent le pouvoir ? Je suis simplement un citoyen qui refuse de considérer l’inacceptable comme une fatalité. Car au-delà des morts, des enlèvements, des maisons incendiées et des territoires perdus, une autre tragédie se prépare. Plus silencieuse, moins visible, mais peut-être tout aussi dévastatrice.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations, près de 1,5 million de personnes étaient déplacées à travers Haïti en septembre 2026. Derrière ce chiffre se trouvent des familles déracinées, des souvenirs abandonnés et des vies entières à reconstruire. Mais ces statistiques ne racontent pas tout. Elles ne disent rien de ces quartiers qui perdent leur âme, de ces enfants qui grandissent sans repères, de ces ambitions que l’on abandonne avant même de les avoir réalisées. Et une question me revient constamment : que restera-t-il de notre société dans dix ou vingt ans si nous continuons à perdre, jour après jour, les fondements mêmes de notre vie collective?
Voici dix conséquences qui, à mon sens, méritent notre attention dès aujourd’hui.
1. Nous risquons de devenir étrangers dans nos propres villes
Une ville ne se résume pas à ses bâtiments, ses routes ou ses commerces. Elle possède une âme, une histoire et une mémoire. Je pense à ces quartiers où nous avons grandi, aux rues où nous avons appris à marcher, aux terrains sur lesquels nous jouions, aux places publiques, aux monuments et à ces vieux voisins qui connaissaient parfois plusieurs générations d’une même famille. Je pense aussi à ces petits commerces où nous étions reconnus avant même de passer commande, à ces amis d’enfance que nous retrouvions sans rendez-vous, à ces habitudes qui donnaient à chaque quartier son identité. Aujourd’hui, des familles abandonnent ces lieux sans savoir si elles pourront un jour y retourner. Des maisons sont détruites, des commerces ferment, des rues deviennent inaccessibles et des communautés entières se dispersent. Ce ne sont pas seulement des espaces géographiques que nous perdons. Ce sont des fragments de notre histoire.
Dans quelques années, certains enfants connaîtront peut-être le nom de leur quartier d’origine uniquement à travers les récits de leurs parents. Et lorsque viendra le temps de reconstruire, il ne suffira pas de relever les murs. Il faudra aussi retrouver cette mémoire collective que la violence aura profondément fragilisée. Nous risquons de devenir des étrangers dans les villes qui nous ont vus naître.
2. Le déracinement des populations bouleversera nos territoires
L’insécurité contraint des familles à quitter leurs quartiers, leurs activités et parfois tout ce qu’elles possèdent. Certaines trouvent refuge dans des communes déjà fragilisées. D’autres sont accueillies par des proches qui doivent partager des ressources limitées. Cette situation modifie progressivement l’organisation de notre territoire. Les villes d’accueil subissent une pression supplémentaire sur les logements, les écoles, les services de santé et les possibilités d’emploi. Les populations déplacées doivent, de leur côté, apprendre à vivre dans un environnement qu’elles n’ont pas choisi.
Je m’inquiète également pour nos campagnes. Qui prendra soin de nos terres lorsque l’insécurité empêche les agriculteurs de cultiver ou de transporter leurs récoltes ? Que deviendront les familles qui vivaient de l’agriculture si leurs activités ne leur permettent plus de subsister ? Selon la Banque mondiale, l’agriculture haïtienne a enregistré un recul de 4,8 % durant l’exercice 2025. La crise sécuritaire contribue à fragiliser davantage un secteur déjà confronté à de nombreuses difficultés. Il ne s’agit pas de considérer les coutumes des populations déplacées comme une menace. La diversité régionale constitue une richesse. Le problème réside dans les déplacements forcés, l’absence de préparation et le manque de moyens pour accompagner les communautés concernées. À long terme, nous risquons de désorganiser nos territoires, de fragiliser notre production agricole et de rendre encore plus difficile la cohésion entre les différentes régions du pays.
3. La convivialité pourrait céder sa place à la méfiance
Autrefois, dans bien des quartiers, les voisins se connaissaient. On pouvait demander un service, partager un repas, confier un enfant à une personne de confiance ou simplement passer quelques minutes à discuter devant une maison. Ces gestes paraissaient ordinaires. Pourtant, ils représentaient une véritable richesse sociale.
Aujourd’hui, la peur transforme nos comportements. Nous hésitons à accueillir un inconnu, à porter assistance, à parler librement ou même à faire confiance à notre voisin. Chacun apprend à se protéger, parfois en se repliant sur lui-même. Je crains que cette méfiance finisse par s’installer durablement dans nos relations. Que nous arrivions à un point où chaque citoyen regarde l’autre avec suspicion, où la solidarité devient un risque et où l’indifférence paraît plus prudente que l’entraide.
Les inégalités pourraient également accentuer cette fracture. Ceux qui disposent de moyens financiers peuvent parfois se déplacer vers des zones mieux protégées, tandis que les plus vulnérables demeurent exposés. Une société ne tient pourtant pas uniquement grâce à ses institutions. Elle repose aussi sur la confiance invisible qui permet à ses membres de vivre ensemble. Lorsque chacun devient une menace potentielle aux yeux de l’autre, c’est la société elle-même qui commence à se défaire.
4. Le coût de la vie pourrait nous enfermer davantage dans la pauvreté
L’insécurité possède un coût économique considérable. Lorsqu’une route est bloquée, les marchandises circulent difficilement. Lorsqu’un commerçant doit multiplier les dépenses pour transporter ses produits, ces charges peuvent se répercuter sur les consommateurs. Lorsque les entreprises ferment, les emplois disparaissent. Les conséquences se font sentir jusque dans les dépenses les plus élémentaires des familles.
La Banque mondiale indique que l’économie haïtienne s’est contractée de 2,7 % en 2025, marquant une septième année consécutive de recul. L’inflation moyenne atteignait 28,3 % cette même année. Ces difficultés ne s’expliquent pas uniquement par les gangs. Elles résultent également de problèmes structurels anciens, mais la violence contribue à les aggraver. Derrière ces chiffres se trouvent des parents qui réduisent les repas, des étudiants qui abandonnent leurs études et des familles pour lesquelles acheter des médicaments devient un sacrifice. Comment encourager un jeune à entreprendre lorsque son investissement peut disparaître du jour au lendemain ? Comment convaincre un commerçant de développer ses activités s’il ne peut garantir la sécurité de ses employés ? Nous ne risquons pas seulement de devenir plus pauvres. Nous risquons de perdre progressivement les moyens de sortir de cette pauvreté.
5. L’éducation pourrait perdre son rôle de protection et d’ascension sociale
C’est probablement l’une des conséquences qui m’inquiètent le plus. Que devient un enfant qui grandit dans un quartier où les armes sont plus visibles que les livres ? Où les établissements scolaires ferment régulièrement ? Où les figures de l’autorité publique semblent absentes, tandis que les hommes armés imposent leurs propres règles ? À qui cet enfant voudra-t-il ressembler ?
Selon l’UNICEF, plus de 1 600 écoles ont été signalées fermées durant l’année scolaire 2024-2025, privant plus de 240 000 élèves d’apprentissage. Mais au-delà des cours perdus, c’est toute la construction des repères qui se trouve menacée. Comment expliquer à un enfant l’importance de l’effort, de l’honnêteté et du respect des lois lorsqu’il voit des individus armés exercer une autorité de fait, parfois en toute impunité ? Comment lui faire croire que l’éducation constitue une voie vers la réussite lorsque tant de diplômés peinent à trouver un emploi ? Nous devons mesurer la gravité de cette contradiction. Cela ne signifie pas que les enfants exposés à la violence deviendront des criminels. Ils en sont d’abord les victimes. Mais privés d’éducation, de sécurité et de perspectives, ils deviennent plus vulnérables à l’exploitation et au recrutement par les réseaux criminels. Une nation qui laisse les armes remplacer les enseignants compromet son avenir bien avant de s’en rendre compte.
6. Nous finirons peut-être par trouver la violence normale
Il fut un temps où l’annonce d’un enlèvement, d’une fusillade ou d’une attaque contre un quartier provoquait une profonde émotion. Aujourd’hui, ces événements occupent une place tellement fréquente dans notre quotidien que nous risquons de nous y habituer. Une famille déplacée, une maison incendiée, une nouvelle victime. Nous lisons l’information, nous exprimons notre tristesse, puis nous poursuivons notre journée. Je ne condamne pas cette réaction. Je sais que chacun essaie de préserver son équilibre dans une situation devenue épuisante. Mais cette adaptation comporte un danger. À force de vivre dans la peur, nous pourrions perdre progressivement notre capacité à nous indigner. Ce qui aurait dû rester inacceptable pourrait finir par nous sembler ordinaire. La violence risque alors d’influencer notre langage, nos comportements et même notre perception de la réussite ou de l’autorité.
Je redoute particulièrement le jour où nos enfants ne seront plus surpris d’entendre des tirs, mais s’étonneront plutôt de passer une journée entière sans violence. Quelle conception de la vie leur aurons-nous transmise ? Le jour où la souffrance d’autrui cessera de nous interpeller, nous aurons perdu bien davantage que notre sécurité : une part essentielle de notre humanité.
7. L’autorité de l’État et la confiance dans les institutions continueront de s’affaiblir
À quoi sert un État si le citoyen ne peut circuler librement, accéder à certains services publics ou compter sur une protection effective ? Cette question mérite d’être posée. Dans les territoires où les groupes armés imposent leurs règles, les populations peuvent être contraintes de vivre sous une autorité parallèle. Des individus décident qui peut passer, qui doit payer, qui peut exercer une activité ou quitter un quartier. Pendant ce temps, les citoyens ont parfois le sentiment que les institutions censées les défendre sont absentes ou dépassées. Il ne suffit pas de dénoncer les gangs. Nous devons également nous interroger sur les défaillances institutionnelles, les circuits de financement criminels et les responsabilités de ceux qui auraient pu contribuer à empêcher cette situation. Les éventuelles complicités doivent faire l’objet d’enquêtes rigoureuses, sans accusations gratuites, mais sans complaisance non plus. Car lorsque la population perd confiance dans la police, la justice et les autorités publiques, elle finit par douter de la capacité même de l’État à remplir sa mission. Et cette perte de confiance peut survivre longtemps au rétablissement de la sécurité. Un pays dans lequel la force remplace le droit ne peut construire ni justice durable ni véritable démocratie.
8. L’exode des compétences pourrait emporter nos ambitions
Combien de jeunes rêvent encore de construire toute leur vie en Haïti ? Je ne parle pas uniquement de ceux qui souhaitent partir étudier ou travailler à l’étranger. Je pense aussi à ceux qui envisageaient d’ouvrir une entreprise, de créer des emplois, de devenir enseignants, médecins, ingénieurs ou artistes dans leur propre pays. Aujourd’hui, pour beaucoup, le premier objectif est devenu de trouver une possibilité de départ. Je ne leur en veux pas. Chacun a le droit de rechercher la sécurité et de meilleures conditions de vie. Mais cette situation devrait nous inquiéter collectivement. Un pays qui perd continuellement ses compétences se prive d’une partie des personnes capables de contribuer à sa reconstruction. Et il existe une perte encore moins visible : celle des rêves abandonnés. Des jeunes qui cessent d’entreprendre, des étudiants qui interrompent leur formation, des artistes qui renoncent à leurs projets et des professionnels qui ne croient plus à la possibilité de progresser. Nous ne perdons pas seulement des habitants. Nous perdons des idées, des talents, des initiatives et des possibilités. Le véritable drame d’une jeunesse sabotée, ce n’est pas seulement qu’elle quitte son pays. C’est qu’elle finisse par ne plus croire qu’elle peut y accomplir quelque chose.
9. Les familles pourraient porter les blessures de cette crise pendant plusieurs générations
Lorsque nous parlons des victimes de l’insécurité, nous pensons naturellement aux personnes tuées, blessées, enlevées ou déplacées. Mais il existe d’autres victimes dont les souffrances sont moins visibles. Je pense à cet enfant qui a vu sa maison brûler, à cette mère qui ne sait plus où se trouve son fils, à cette famille obligée de fuir en laissant derrière elle tout ce qu’elle possédait. Je pense également à ceux qui vivent chaque jour avec la peur de perdre un proche. Ces expériences peuvent laisser des blessures profondes.
La violence répétée peut affecter la santé mentale, les relations familiales, la capacité d’apprentissage et la manière dont les individus perçoivent le monde. Sans accompagnement approprié, certains traumatismes risquent de se prolonger et d’influencer les générations suivantes. Lorsque nous parlerons de reconstruction, il faudra donc penser aux personnes autant qu’aux infrastructures. Reconstruire une école est indispensable. Mais il faudra également aider les enfants à retrouver la confiance nécessaire pour y apprendre. Reconstruire un quartier est essentiel. Mais il faudra aussi permettre aux familles d’y revivre sans être constamment hantées par leurs souvenirs. Nous ne transmettons pas seulement à nos enfants des maisons, des terres et des traditions. Nous risquons également de leur transmettre des peurs que nous n’aurons jamais eu les moyens de guérir.
10. Nous risquons de nous enfermer dans un cercle vicieux difficile à briser
Toutes ces conséquences se rejoignent dans un mécanisme particulièrement préoccupant. L’insécurité affaiblit l’économie. L’affaiblissement économique réduit les perspectives d’emploi. Le manque d’opportunités accroît certaines vulnérabilités sociales. Ces vulnérabilités peuvent ensuite être exploitées par des organisations criminelles qui cherchent à recruter ou à étendre leur influence. Pendant ce temps, les écoles fonctionnent difficilement, les familles se déplacent, les entreprises ferment et la confiance envers les institutions s’affaiblit. Nous entrons ainsi dans un cercle vicieux dont il sera de plus en plus difficile de sortir si aucune réponse durable n’est apportée. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas seulement la situation actuelle. C’est le risque de voir cette crise devenir l’héritage de toute une génération.
Dans dix ans, nous pourrions encore chercher à réparer les conséquences de décisions qui auraient dû être prises aujourd’hui. Nous aurons peut-être retrouvé certaines routes, certains quartiers et certains bâtiments. Mais combien de jeunes auront perdu leurs meilleures années ? Combien de familles auront été définitivement dispersées ? Combien d’entreprises n’auront jamais vu le jour ? La reconstruction sera possible, mais son coût humain et social augmentera à mesure que nous laisserons la situation se prolonger. Il serait dangereux de croire que le temps, à lui seul, finira par résoudre ce problème. Le plus grand risque serait de consacrer tellement d’efforts à survivre aujourd’hui que nous n’ayons plus les moyens de préparer demain. Et demain, que restera-t-il de nous ? Nous parlons souvent des territoires perdus, des victimes, des déplacements forcés et des routes devenues impraticables. Mais nous interrogeons-nous suffisamment sur ce que cette crise détruit silencieusement dans notre identité, notre culture, nos valeurs et nos ambitions ?
Un jour, je l’espère, les armes se tairont. Mais retrouverons-nous nos quartiers tels que nous les avons connus ? Nos amis d’enfance ? Nos anciens voisins ? Nos places publiques ? Nos écoles ? Cette liberté si ordinaire de sortir sans craindre de ne jamais rentrer ? Et surtout, que répondrons-nous aux enfants qui nous demanderont ce que nous avons fait pendant que leur avenir se construisait au milieu des ruines ?
Je ne prétends pas détenir toutes les solutions. Je refuse simplement de croire que notre seule responsabilité consiste à constater les dégâts, à nous indigner quelques heures, puis à reprendre le cours de notre résignation. Nous devons nous inquiéter aujourd’hui de ce que notre silence, notre indifférence et l’inaction des responsables pourraient nous coûter demain. Car la reconstruction d’Haïti ne se limitera jamais à reprendre des territoires. Il faudra aussi reconquérir la confiance, restaurer les valeurs, réparer les blessures et redonner à toute une génération le droit de rêver. Une société ne disparaît pas toujours brutalement. Elle peut également se défaire lentement, à travers la perte de ses repères, de sa mémoire et de ses ambitions.
« Rêves d’une jeunesse sabotée » devait être le titre d’un livre que je n’ai jamais terminé. Aujourd’hui, je crains que ce livre soit en train de s’écrire tout seul, à travers nos vies, nos silences et nos désillusions. Je refuse pourtant de croire que cette histoire est déjà écrite jusqu’à sa dernière page. Il nous appartient encore d’en changer la fin. Car le plus grand drame ne serait pas seulement d’avoir perdu des années de notre jeunesse, mais de découvrir, demain, que nous avons laissé disparaître les raisons mêmes d’espérer.
