Je suis un candidat. Ma mère qui l’apprendra dans les nouvelles se sentira peut-être trahie. Mes frères et ma sœur se diront : « Un jeune chevreau s’aventure dans l’enclos des dinosaures. Quel gâchis ! » J’ignore quel destin m’attend. Funeste ou salutaire. Mais je suis candidat. Ce n’était pas ma décision initiale. J’ai été acclamé par mes électeurs. Je ne saurais invoquer ni le principe de consentement ni celui du libre arbitre. Mes proches vont penser que j’avais eu le choix. Le choix de dire non. Le choix de renoncer à ce destin que je n’ai pas choisi.
Mon parti politique et mes circonscriptions
Je suis candidat. La désignation officielle de mon parti politique est plutôt macabre. Mouvement des Victimes des Atrocités Réglementaires (VAR). Dans notre pays, il y a une géopolitique des atrocités. C’est permis tant que vous agissez dans les circonscriptions contrôlées. Comme les vins pour lesquels on utilise l’expression “Appellation d’Origine Contrôlée (AOC)”, ici, on pourrait aussi utiliser l’expression “Atrocité d’Origine Contrôlée (AOC)”. Chaque atrocité porte l’empreinte des modes opératoires de ses bourreaux : grillades (“boukannen moun”), charcuterie (“rache moun, koupe tèt moun”), boucherie, tueries...La violence est un produit réglementé, territorialisé, pasteurisé, emballé, étiqueté, segmenté, négocié, exposé et vendu.
Avec ces élections, les électeurs ont pour objectif d’instituer officiellement un nouveau code : Code de l’horreur. Les sympathisants montrent leur adhésion à ce mouvement par le simple fait de mimer avec les index le carré d’extermination et de donner un coup de sifflet. Des études de cas montrent que les contrebandiers arrivent à codifier leurs propres méthodes, procédés et processus d’optimisation fiscale dans un document dénommé “code fiscal”. Ainsi, les bourreaux vont sans doute réussir à entériner leur stratégie consistant à mettre en place une organisation bureaucratique de la violence et une institutionnalisation de la barbarie.
Loin d’être des électeurs, les citoyens sont des candidats
Loin d’être un électeur traditionnel, le citoyen est plutôt devenu un candidat. Il n’a pas à faire valoir un programme ou des options politiques qui ont un fort potentiel de changer des vies ; car la fatalité s’est déjà chargée de rythmer sa vie. Donc, il n’envisage pas à être un acteur dans cette situation de violence et de grand banditisme, symbole de la défaillance de l’État et de la perte de ce que Weber décrit comme le monopole de la violence légitime.
Le citoyen est une victime sacrificielle. Il subit les agressions de tous les jours. Il est aussi un candidat, malgré lui, au trépas, aux carnages, à la violence, aux tueries, aux viols et aux atrocités. Ici, notre particularité réside dans le fait que nos électeurs (fléaux quotidiens) jouissent d’une plus grande notoriété que les candidats (victimes potentielles). On cite leurs noms dans les hauts lieux du pouvoir, dans les marchés publics, dans l’intimité des foyers, sur les places publiques et même dans les réunions du concert des nations. Le simple fait de citer leurs noms hante les gens dans leur sommeil à défaut de les frapper d’interdit. Leurs ombres funestes murmurent dans les oreilles des enfants au point de les soumettre au grincement des dents. Ils foudroient et immolent les nouveaux nés. Ils laissent assez de vestiges pour être immortalisés dans les mémoires déjà gangrenées par la peur.
Dans nos élections, les électeurs affichent un bilan assez convaincant. Ils sont moins nombreux que les candidats. Ce constat n’a rien de sarcastique. Cela peut défier l’entendement dans les pays normaux. Ces derniers parlent de période électorale, de campagne électorale et de programme électoral. Ils parlent d’élections tout court, mais ici on ajoute les adjectifs « libres », « honnêtes », « démocratiques », « transparentes », « crédibles », « ouvertes », et « républicaines ». Nos élections n’ont aucune chance ne pas s’effondrer littéralement sous le fardeau de ces qualificatifs, symboles de la perfidie des hommes politiques.
Course électorale et prix à gagner
Je suis candidat. À Matissant. À La Saline. À Grande Ravine. À Cité Soleil. Et maintenant à Kenscoff. Tous balayés par des fléaux bien connus. Ici, on a l’impression d’assister à une course vers l’abîme. Le classement importe peu. Les prix sont imposés. Une exécution en pleine rue à midi. Un baptême de plastique fondu lors d’une séquestration. Une grillade de victimes sur fond de cliquetis de Barbancourt. Des corps jetés dans un charnier après avoir été souillés par des violeurs. Ici, les survivants ne sont pas tous des chanceux. Certains sont obligées de se comporter comme des fous pour passer inaperçus aux postes de péage où le passeur collecte les pièces du passage vers l’au-delà. D’autres sont devenus assez insensés pour émousser l’ardeur des anges de la mort ; ce sont des « Zo bouke chyen ». On ne va peut-être pas tous périr tant qu’on est assez fous pour rester au pays et vivre au cœur du danger.
La permanence électorale
Contrairement aux pays normaux, ici, il n’y a pas de période électorale. Les élections sont notre quotidien. Nos fléaux sortent leurs registres officiels des candidats à chaque instant. L’inscription est permanente : un assassinat éclair, des tirs sporadiques, un braquage, un kidnapping, une tuerie.
En Haïti, il n’y a pas de période pour se porter candidat à l’un des postes électifs très convoités. Notre quotidien est le trépas. Nous nous sommes habitués à la mort. Des cadavres, nous en croisons souvent à chaque coin de rue, quand ils ne défilent pas sur nos écrans de smartphones haut de gamme. Ici, ce sont les odeurs fétides des charniers qui traquent les chiens errants. Nous devrons réhabiliter le flair altéré de nos chiens quand nous deviendrons un pays normal.
L’écolier qui brave les postes de péages et les artères entièrement contrôlées par des bandits dont certains sont des enfants-soldats fait tout pour transformer son avenir en quelque chose de bien différent de son quotidien. Un choc social: un enfant avec son fusil d’assaut porté en bandoulière; un autre avec son sac scolaire porté en bandoulière.
Avant la tombée du crépuscule, l’enfant haïtien assiste, près des piles d’immondices, aux lynchages des parents de ses amis avec qui il a joué le matin. Il fuit les incendies et les kidnappings (quand les bandits sont cléments), ou les massacres (quand ils sont moins gracieux). Ces enfants passent de témoins à victimes. D’électeurs de demain à des candidats d’aujourd’hui. Des candidats au trépas le matin aux trépassés le soir. Le viol les a désignés comme on désigne le prochain joueur à la roulette russe. Ici, c’est la boulette qui choisit le prochain candidat. On n’a rien à y faire. On attend son tour, comme on passait la coupe au dernier souper.
Tous candidats à la symphonie funéraire
En Haïti, nous sommes tous des candidats à cette symphonie funéraire qui essaient d’harmoniser le registre suraigu des cris de ces innombrables familles endeuillées avec la partition d’éprouvante des tueries et des séquestrations, mêlée au crépitement des rafales de plomb en plein silence de la nuit.
Je suis un candidat. Pas comme on le percevrait dans le milieu de la santé d’un pays normal. Comme un candidat à une greffe rénale. À une greffe de cœur. Ce candidat souffrant d’insuffisance espère améliorer sa qualité de vie par une implantation d’organe. Dans notre contexte, le candidat haïtien est peut-être le prochain nom sur la liste des citoyens à décapiter en plein direct sur les réseaux sociaux. Les bourreaux vont probablement tirer au sort, sur fond d’éclats de rire, les organes à emporter comme butin. Des globes oculaires. Des oreilles. Le crâne pour s’enivrer du clairin fort au « asowosi ». Les orteils et les doigts pour en faire des colliers-souvenirs ou une trousse de jouets d’osselets. Le reste en pâture aux pitbulls du Chef.
Nos candidats aux urnes
Notre liste d’électeurs est composée du viol, des tueries, des massacres, du grand banditisme, des immolations, des boucheries, des carnages, des lynchages et des kidnappings. Quand on parle d’élections, on imagine des bulletins de vote avec l’effigie des candidats, déposés dans une urne par des électeurs qui sont, eux aussi, des personnes. Ici, l’urne s’est transformée en urne funéraire : nos électeurs y déposent les candidats au trépas d’autrefois, qui désormais ne sont plus. Si on devait décrire nos candidats pour une affiche de campagne, on les dirait à six (6) pieds sous terre. Mort en vacances. En attente du passeur. Avoir des ongles assez laqués pour y accrocher une étiquette mortuaire.
Ici, quand nous parlons d’instabilité politique, on voit des élus qui ne terminent pas leur mandat. Ou encore des personnalités qui ont pris d’assaut le pouvoir sans passer par les élections. Sans mandat du peuple. On voit des visages qui ne sont plus au pouvoir aujourd’hui, mais qui vont revenir demain comme les seules et véritables chances de sauvetage de la Nation. On voit des postes qui changent de visages. C’est peut-être cette conception que les étrangers ou certains Haïtiens auraient de notre environnement politique. Dans la réalité, notre instabilité est vécue de façon unique, chaque jour. Chacun peut être le malheureux élu. D’un fléau bien connu.
Ici, ce sont les électeurs qui vont courtiser leurs candidats. Les candidats ou mandataires d’hier sont tout simplement exterminés sans possibilité de se réinventer contrairement aux acteurs politiques. On ne parle d’eux qu’au passé. Le cycle d’extermination est itératif. Les visages d’hier font désormais partie de ces vestiges qui s’entassent tout au long des territoires perdus.
Enfin, nous sommes tous des candidats. Nos électeurs frapperont à nos portes. Pas comme le gentil percepteur. Comme l’ange de la mort. Ils nous trieront sur le volet sans avoir de compte à rendre sur les critères, les processus ou les procédés. Sans nous demander notre consentement. Personne ne criera au scandale comme les imposteurs de la sphère politique. Ici, les promesses sont faites par les électeurs, et non par les candidats. Elles vont se matérialiser tôt ou tard. La mort, les viols, les séquestrations et les carnages...Les fléaux vont certainement déferler sur nous. Sur nos mères. Nos pères. Nos enfants. Nos nouveau-nés. Nos frères. Nos sœurs. Nos amis. Entre-temps, nos autorités, les membres du Corps diplomatique et consulaire, les organisations internationales organisent un autre festin-forum pour célébrer notre résilience. Malgré 5 700 personnes tuées ou blessées du 1er au 11 septembre 2026 selon le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme. Droits de l’homme ! Juste pour vous rappeler que nous sommes encore des hommes. Et nous avons des droits selon les étrangers.
