La confession vaudouesque, par syncrétisme, fait école en Haïti et ailleurs, tant sur le plan culturel et identitaire qu'au niveau de la lutte politique et artistique.
Certes. Mais encore ?
_Est-ce qu'elle y instaure, établit ou institue des réseaux scolaires dans le pays ?_
Cette problématique fut récemment soulevée dans les médias sociaux, sur la chaîne numérique d'un sensationnel publiciste, par un prêtre catholique qui, l'air candide, demanda: « Pourquoi le vaudou, religion officielle en Haïti à l'instar du catholicisme et du protestantisme – l'islam, le bouddhisme, le judaïsme, l'hindouisme et autres –, n'a-t-il pas créé des établissements académiques en Haïti ? »
Il s'est dit, à voix haute, qu'il devait en faire part à l'un des vaudouisants vedettes de la place, chez qui il admirait tant la logique et l'articulation des interventions sulfureuses.
Au fond, qu'en est-il vraiment ?
Partie I/II: L’hégémonie chrétienne
L'Église catholique apostolique romaine, présente chez nous, mais différente de **l'Église chrétiene orthodoxe*, relève du pape au Vatican qui gouverne en hiérarchie mondiale avec des ordres religieux multiples (Jésuites, Dominicains, Franciscains, Clarisses, Bénédictins, Salésiens, Carmélites...) dont la vocation, entre autres, est d'édifier et d'installer dans les pays alliés des centres pédagogiques pour éduquer, instruire, former et évangéliser les enfants du Seigneur à la parole chrétienne.
Le catholicisme est le plus ancien culte institutionnel du pays. Il s'implante en 1492 avec les colons espagnols à Hispaniola puis les Français à Saint-Domingue, et s'impose en confession d'État jusqu'en 1804.
L'édit royal de Louis XIV, le _Code Noir_ préparé par le ministre Jean-Baptiste Colbert (artisan du mercantilisme), fut promulgué en mars 1685 à Versailles pour les Antilles, et appliqué à Saint-Domingue en 1687. Comportant une soixantaine d'articles, il rendit l'esclavage: légal, prolifique et chrétien.
" Tous les esclaves doivent être baptisés catholiques dans la semaine de leur arrivée. Il y a prohibition de toute autre religion, et les Juifs de confession sont expulsés des colonies. Les maîtres doivent être catholiques également. " (articles 2 à 14). Les esclaves absorbent inéluctablement les Saints en y substituant leurs Loas. Ainsi s'est constitué le syncrétisme religieux à St Domingue.
Certains prêtres justifient l'asservissement, et d'autres comme le Père Claver ou les Capucins protègent les esclaves. Les Jésuites, jugés trop proches des captifs, sont expulsés en 1763.
*De 1804 à 1860, on observe une période de schisme religieux.*
Après l'indépendance en 1804, presque tous les prêtres blancs délaissent le pays pour échapper à la peine capitale prononcée par J.-J. Dessalines. Haïti se retrouve sans clergé pendant 56 ans. Les présidents successifs s'autoproclament chefs de l'Église et les prêtres, des Haïtiens peu formés, n'ont souvent pas de correspondance avec Rome.
Le Vatican refuse de reconnaître la souveraineté et l’indépendance d’Haïti, la première République noire du monde, craignant d'outrager la France.
Le 28 mars 1860, le président Fabre Nicolas Geffrard contresigne le Concordat avec le Pape Pie IX, réconciliant Haïti avec le Vatican.
Le Catholicisme accède au statut de confession étatique. S'ensuit un déferlement de prêtres français (Spiritains, Frères de l'Instruction Chrétienne-FIC), qui prennent le contrôle de 90% des meilleures écoles du pays.
L'Église apostolique romaine, proche des trois pouvoirs d'État, s'active puissamment et de manière élitiste. Elle organise et conduit des offensives anti-vaudou assez vives (grandes opérations de "rejet") en 1896, 1913 et surtout en 1941, la plus violente où l'on brûle des milliers de temples (hounfò), détruit des autels, des statues, des tambours sacrés (Assôtor), et emprisonne des houngans ainsi que des mambos.
Dans les années 1970-80, sous l'influence de la Théologie de la Libération (Prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez - 1971), de jeunes prêtres haïtiens se rebellent contre la présidence à vie de J.-C. Duvalier et fondent les Ti Legliz (petites communautés de base).
En 1983, le Pape Jean-Paul II visite Haïti en énonçant cet aphorisme : "Il faut que quelque chose change ici !”
Jean-Bertrand Aristide, prêtre salésien, est élu prépondéramment président de la République d'Haïti en 1990, et le Vatican l'exclut de l'ordre des Salésiens en le réduisant à l'état laïc.
Aujourd'hui, l'Église romaine demeure la plus grande institution scolaire et hospitalière du pays, ayant perdu sur la population son monopole à 90% des années 60. Maintenant, il lui en reste juste 50%, face à la progression du protestantisme.
*Les Protestants* eux, disposent de diverses missions américaines munies de budgets considérables pour bâtir des centres d’instruction à travers le monde et répandre la lumière des Saintes Écritures.
Le culte réformé et évangélique est la deuxième branche du christianisme après le catholicisme – environ 900 millions de fidèles dans le monde.
Le 31 octobre 1517, Martin Luther moine allemand 1483-1546, affiche ses 95 thèses à Wittenberg, contre la vente des indulgences et l'autorité du Pape. Il déclare que seule la Bible compte, pas le Vatican.
Trois postulats les désunissent des catholiques:
- *Sola Scriptura.* Seule la Bible fait autorité, pas le Pape ni la tradition.
- *Sola Fide.* On est sauvé par la foi seule, pas par les œuvres ou les messes.
- *Sacerdoce universel.* Pas besoin de prêtre pour parler à Dieu, tout croyant est prêtre.
Armé de son arsenal doctrinal de prédestination, d’austérité intransigeante, de discipline de fer, de sa froideur de juriste avec sa rigueur systématique, le français Jean Calvin (Jehan Cauvin - Johannes Calvinus) 1509-1564, viendra restaurer dans sa pureté primitive l’église apostolique de Rome, profondément ébranlée par les 95 thèses incendiaires de Martin Luther.
De là s'élancent
luthériens (premiers), presbytériens, anglicans, baptistes, méthodistes, pentecôtistes-évangéliques, etc.
En Haïti et en RD, on retrouve surtout les Baptistes, Pentecôtistes, Adventistes et Méthodistes qui ont augmenté depuis 1970.
Les protestants ont eu, en Haïti, le plus grand essor en 100 ans. De 1% en 1900 à près de 25-30% en 2026.
Après l'indépendance en 1804, le président Alexandre Pétion invite des protestants pour contrebalancer l'influence de l'Église apostolique romaine.
Dès *1816*, Les premiers méthodistes anglais (Wesleyans) accostent à Port-au-Prince et au Cap-Haïtien.
Puis en *1823*, débarquent les Baptistes anglais.
Après le Concordat (18 articles) de 1860 avec le Vatican, renforçant l’hégémonie catholique et confiant l’éducation aux congrégations françaises, le catholicisme est élevé en culte d'État. Les réformés et évangéliques sont, lors, tolérés, marginalisés, considérés comme "étrangers".
L'occupation américaine de *1915-1934* favorisera les ministères protestants.
- Avec un afflux impressionant des Baptistes du Sud, des Adventistes, des Pentecôtistes, et l'Église de Dieu.
- Les réformés et évangéliques créent des écoles, des hôpitaux, des cliniques, là où l'État est absent. C'est pour cette raison qu'ils s'implantent aisément et très vite dans les provinces.
En 1920-1940, dans les actions de "rejet", les églises universelles (catholiques) amoncellant pléthore de symboles graphiques, d'icônes de Saints, syncrétisés au vaudou, les protestants en profitent pour se départir des catholiques et gagner leur singularité en prêchant le "rejet des idoles".
- Les Haïtiens deviennent pasteurs et créent leurs propres églises.
- Il y eut ainsi de grandes églises historiques : MEBSH (Mission Évangélique Baptiste du Sud d'Haïti), Fédération Baptiste, Église de Dieu.
- Sous Duvalier, père et fils, les réformés ou évangéliques sont mieux appréciés que les prêtres apostoliques dits progressistes, accusés de communisme. Ils acquièrent donc plus de franchises pour s'établir et se disseminer sur le territoire national.
Après la chute de J.-C. Duvalier, Président à vie :
- Il y a eu une escalade d'églises pentecôtistes - charismatiques (Assemblée de Dieu, Église de Dieu Indépendante).
- Après le séisme de 2010, on enregistre plus de 3000 nouveaux ministères réformés américains qui accompagnent l'aide humanitaire. Plusieurs vont demeurer sur place.
- En 2020-25, le paysage religieux est tripartite : Catholique ∼50%, Protestant ∼30%, Vaudou ∼10-15% (dans la pratique, plusieurs haïtiens ont à la fois plus d'un culte)
Certains facteurs de la religion protestante ont influencé avec engouement l'assentiment des haïtiens :
"L'église protestante donne accès à l'école, aux emplois, au visa international américain, à de l'aide logistique ou humanitaire en cas de maladie et d’handicap.
Chez les convertis, devenir protestant est un moyen efficace pour combattre la domination vaudouesque et se défaire des loas ancestraux.
Les réformés et évangéliques ont mis l'accent sur l'alphabétisation, l'instruction et la formation professionelle pour que chaque fidèle puisse, entre autres, lire la Bible d'abord en créole."
*À suivre en deuxième partie*
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