Le véritable danger n’est pas seulement l’incertitude du 13 décembre, mais qu’un calendrier désarticulé et des garanties insuffisantes conduisent le pays à une crise avant même le vote.
La multiplication des candidatures et l’effervescence politique ne sauraient tenir lieu de processus électoral. Sans calendrier cohérent, garanties vérifiables et conditions réelles de faisabilité, l’empressement risque de conduire le pays vers une crise électorale d’une ampleur inédite.
Depuis quelque temps, l’actualité électorale haïtienne semble se nourrir davantage de personnages, de polémiques et de séquences virales que des conditions réelles du retour aux urnes. Un lapsus, une maladresse, une faute d’inattention ou une déclaration hasardeuse suffisent à provoquer une tempête. Les adversaires s’en saisissent, les réseaux sociaux amplifient et, pendant quelques jours, l’attention collective se fixe sur un épisode qui ne détermine pourtant ni la valeur d’une candidature ni la faisabilité d’une élection.
Cette mécanique n’est pas nouvelle. Le Président René Préval en avait souvent fait les frais; le Président Jovenel Moïse fut, lui aussi, exposé à ce phénomène, quoique dans un contexte et sous des formes différents. Certaines de leurs formules, sorties de leur contexte ou tournées en dérision, occupaient davantage l’espace public que les questions de fond auxquelles leur pouvoir devait répondre. En matière électorale, la critique négative peut même produire un avantage inattendu : elle rend visible. Être connu ne signifie ni être populaire ni être compétent ; mais, dans une première phase de positionnement, la notoriété constitue déjà un capital.
Il serait donc imprudent de confondre le bruit de la scène avec la profondeur du processus. Certaines controverses sont spontanées ; d’autres peuvent servir une stratégie de communication, de diversion ou d’occupation de l’espace public. Dans les deux cas, elles risquent de détourner le regard des enjeux décisifs : la cohérence du calendrier, la sécurité, la neutralité institutionnelle, l’origine de l’argent politique, l’authenticité des candidatures et la protection de l’identité des citoyens. C’est sur ces questions que peut naître, bien avant le scrutin, une crise électorale prématurée.
Qu’un pouvoir souhaite être représenté dans une élection n’a, en soi, rien d’exceptionnel. Encore faut-il distinguer le Gouvernement du pouvoir. Le premier désigne les ministres, les secrétaires d’État et l’appareil administratif placé sous leur autorité ; le second recouvre une réalité beaucoup plus vaste, faite de forces politiques, économiques et relationnelles parfois plus influentes que les titulaires officiels des fonctions publiques. Ces acteurs soutiennent des candidatures, orientent les rapports de force et peuvent devenir de véritables faiseurs de rois. Lavalas avait ses candidats ; Vérité et le PHTK ont également porté leurs choix. Toute force dominante cherche naturellement à préserver une orientation, une influence ou une possibilité de continuité. La question n’est donc pas de lui dénier toute préférence, mais de déterminer à partir de quel moment cette préférence cesse de relever du jeu politique normal pour compromettre l’équité de la compétition.
Cette frontière devient particulièrement sensible lorsqu’il s’agit d’un pouvoir de transition. Depuis l’expérience conduite par Ertha Pascal-Trouillot, une exigence de retenue s’est imposée, au moins comme principe : préparer le retour à l’ordre constitutionnel sans utiliser l’administration pour organiser sa propre succession. Les dirigeants de la transition ne sont pas dépouillés de leurs opinions ni de leurs affinités politiques ; ils sont toutefois tenus de ne pas confondre celles-ci avec les moyens, l’autorité et les ressources de l’État. Le droit électoral traduit précisément cette obligation de neutralité. Il confie au CEP l’organisation et le contrôle des opérations en toute indépendance ; interdit le financement direct ou indirect provenant d’une autorité étatique ; proscrit l’utilisation des véhicules, des matériels et des ressources de l’État au profit d’un candidat ou d’un parti ; et impose aux médias publics un traitement équitable des compétiteurs. Les agents publics, les hauts fonctionnaires et les membres du Gouvernement qui faciliteraient de telles pratiques s’exposent à des sanctions. Ces garanties établissent la règle ; elles ne suffisent cependant pas à en assurer l’effectivité. Encore faut-il pouvoir vérifier, pendant le processus et avant que ses conséquences ne deviennent irréversibles, que l’État demeure réellement au service de l’élection plutôt qu’au service d’un compétiteur.
Or cette exigence de vérification se heurte déjà à une première incohérence qui appelle une explication publique. Le calendrier fixe au 5 octobre 2026 l’ouverture de la campagne du premier tour, tandis que le délai accordé aux structures politiques pour inscrire leurs listes de candidats a été prolongé jusqu’au 9 octobre. La campagne commencerait ainsi avant la clôture des candidatures et, vraisemblablement, avant l’achèvement des vérifications et du contentieux nécessaires à l’établissement des listes définitives. Ce chevauchement n’est pas une simple maladresse de calendrier ; il pose directement la question de l’égalité entre les compétiteurs, de la comptabilisation des dépenses et de l’application uniforme des règles au moment même où la neutralité des institutions doit pouvoir être constatée.
Cette superposition n’est pas un simple désordre de dates. Elle soulève des questions concrètes : la campagne sera-t-elle juridiquement ouverte alors que tous les candidats ne seront pas définitivement connus ? Certaines activités déjà observées constituent-elles une campagne de fait ? Comment seront comptabilisés les dépenses engagées, les temps d’antenne utilisés et les avantages reçus ? Un calendrier mal articulé ne prouve pas une manœuvre ; mais, sans explication, ses incohérences nourrissent les soupçons et favorisent les stratégies de fait accompli.
La même exigence vaut pour la plateforme numérique du CEP. Le décret électoral modifié demande au Conseil de vérifier la sincérité des listes, d’éviter les doublons et de contrôler la validité des numéros d’identification nationale. Lorsqu’un citoyen découvre que son identité aurait été utilisée à son insu par une structure politique, il ne s’agit pas d’une simple anomalie technique ; sont en cause le consentement, la liberté d’association et la confiance publique. Toute dénonciation documentée devrait provoquer une notification, une vérification traçable, une contestation rapide et, si l’irrégularité est établie, une décision motivée.
Haïti a déjà payé un prix élevé pour des compétitions dont les différends avaient commencé avant même le vote. Le souvenir des contestations suscitées lorsque Lavalas fut accusé de vouloir rafler l’ensemble des postes électifs montre qu’une crise électorale peut précéder la proclamation des résultats. Elle commence lorsque les acteurs pensent que les règles varient selon les intérêts, que les institutions se taisent devant des anomalies importantes ou que l’issue du processus se prépare hors du regard public.
Une autre question mérite alors d’être posée. Si les conditions actuelles rendent le 13 décembre extrêmement difficile à soutenir, pourquoi certains partis et candidats dépensent-ils autant d’argent et d’énergie sans exiger d’abord la clarification du calendrier et la réunion des garanties indispensables ? L’hypothèse ne peut être transformée en verdict ; mais l’acharnement à occuper la scène peut aussi répondre à un calcul : créer un mouvement, accumuler de la visibilité et devenir incontournable dans les échanges ou négociations qui suivraient l’échec de l’échéance annoncée, tant auprès des acteurs nationaux que de ce que l’on appelle le petit et le grand international. Ce questionnement ne signifie pas que toutes les candidatures seraient factices ni que tous les engagements obéiraient au même dessein. Il révèle plutôt une dangereuse dissociation : tandis que la scène politique se comporte comme si la compétition était pleinement engagée, les conditions matérielles, sécuritaires et institutionnelles du scrutin demeurent incertaines. Le peuple risque ainsi d’être convié à observer une mobilisation intense autour d’une date que les institutions n’auront pas démontré être soutenable.
Il ne serait responsable ni de proclamer l’impossibilité absolue du 13 décembre sur la seule base d’un pressentiment ni d’en répéter mécaniquement la certitude. Il faut mesurer ce qui peut l’être : territoires accessibles, centres sécurisables, électeurs effectivement couverts, état du registre, capacité logistique, inclusion des déplacés, protection des identités, origine des financements, liberté de circulation et neutralité du pouvoir. Une date ne devient crédible que lorsque les conditions qui la soutiennent peuvent être constatées et publiquement défendues.
C’est pourquoi je propose la mise en place, pour quatre-vingt-dix jours, d’un dispositif national temporaire d’évaluation, d’alerte et de suivi des conditions électorales. Il ne remplacerait ni le CEP ni les institutions responsables de la sécurité, des finances publiques ou de l’identification. Sa fonction serait plus précise : réunir les données dispersées, suivre leur évolution, rendre visibles les écarts et éclairer la décision publique. Au lieu d’opposer ceux qui croient au 13 décembre à ceux qui n’y croient pas, il obligerait le débat à revenir aux faits.
Sa valeur serait d’abord préventive : détecter les fragilités avant qu’elles ne deviennent des motifs de contestation. Elle serait ensuite décisionnelle : distinguer les corrections encore possibles des obstacles qui imposent une nouvelle fenêtre électorale. Elle serait aussi budgétaire : engager les dépenses utiles dans tous les scénarios et suspendre celles qu’une échéance irréaliste rendrait futiles. Elle serait enfin démocratique : donner aux partis, aux institutions et aux citoyens une base commune pour juger la trajectoire du processus.
Il ne s’agirait ni de fabriquer les raisons d’un report ni de sauver artificiellement une date, mais d’empêcher que la République ne découvre trop tard ce qu’elle aurait pu mesurer à temps. Le véritable enjeu n’est donc pas le dernier lapsus devenu viral ni la dernière candidature spectaculaire. Il est de savoir si le pays prépare une élection gouvernée par les règles ou une nouvelle séquence politique gouvernée par les faits accomplis.
